‹ Écrits spirituels et historiques (volume 2)Chapitre 41 sur 81 · DEUXIEME ÉTAT D’ORAISON · texte numérisé non relu

DEUXIEME ÉTAT D’ORAISON

APRES tous les mouvements intérieurs que la bonté de Dieu m’avait donnés pour m’attirer à la vraie pureté intérieure a, en laquelle je ne pouvais entrer de moi-même, n’ayant eu jusqu’alors aucun directeur, ni qui que ce fût pour me conduire, ne m’en étant 5 pas seulement avisée, ne sachant pas qu’il fallait traiter des affaires de son âme à personne qu’à Dieu, mais [qu’il suffisait] b de dire seulement ses péchés à son confesseur, sa divine Majesté voulut enfin elle-même me faire ce coup de grâce : me tirer de mes ignorances et me mettre en la voie où elle me voulait et par où elle me voulait faire miséricorde : ce qui arriva la veille de l’Incarnation de Notre-Seigneur c, l’an 1620, le 24e de mars (1).

Un matin que j’allais vaquer à mes affaires que je recommandais instamment à Dieu avec mon aspiration 15 ordinaire, In Te Domine sfieravi, non confundar in aeternum d, que j’avais gravée dans mon esprit avec

5-6 directeur j pour me conduire [dans la vie spirituelle'], la pensée même ne m’en étant pas seulement venue 6-8 parce que je ne croyais pas qu'il fallût...., mais [qu’il fallait] seulement dire g-io ce coup de grâce [que de] me tirer

— C un coup de grâce, me tirer et [de] me mettre — C et me mettre 1 7 avec une [grande] certitude — C avec une certitude

a. La pureté mystique, non la pureté morale.

b. Même ellipse dans l’original. Voir les corrections de la Vie.

c. C’était le mardi de la 3e semaine de carême. Notons que les prédications de la passion n’étaient sans doute pas encore commencées.

d. Psaume XXX, 2.

une certitude de foi qu’il m’assisterait infailliblement, en cheminant, je fus arrêtée subitement, intérieurement et extérieurement, comme j’étais dans ces pensées, qui me furent ôtées de la mémoire par cet arrêt si subit.

5 Lors, en un moment, les yeux de mon esprit furent ouverts et toutes les fautes, péchés et imperfections que j’avais commises depuis que j’étais au monde, me furent représentées en gros et en détail, avec une distinction et clarté plus certaine que toute certitude xo que l’industrie humaine pouvait exprimer a. Au même moment, je me vis toute plongée en du sang, et mon esprit, convaincu que ce sang était le Sang du Fils de Dieu, de l’effusion duquel j’étais coupable par tous les péchés qui m’étaient représentés, et que ce Sang pré- 15 cieux avait été répandu pour mon salut. Si la bonté de Dieu ne m’eût soutenue, je crois que je fusse morte de frayeur, tant la vue du péché, pour petit qu’il puisse être, est horrible et épouvantable. Il n’y a langue humaine qui le puisse exprimer. Mais b de voir un Dieu 20 d’une infinie bonté et pureté, offensé par un vermisseau de terre surpasse l’horreur même, et c un Dieu fait homme, mourir pour expier le péché, et répandre tout son Sang précieux pour apaiser son Père et lui réconcilier par ce moyen les pécheurs ! Enfin, il ne se peut dire 25 ce que l’âme conçoit en ce prodige. Mais de voir qu’outre

4 et par cet arrêt si subit, toutes les pensées [de mes affaires'] me furent ôtées de la mémoire xo humaine j pourrait exprimer 18 me paraissait — C est

19-20 un Dieu d’une bonté infinie et d’une pureté incompréhensible ■ — C un Dieu dont la bonté et la pureté sont infinies 21 l’horreur même, j [je dis plus],

un Dieu

a. Ms. : plus certaine que toute certitude que l’industrie humaine le pouvait exprimer. Leçon particulièrement difficile, sinon inintelligible, par suite de la présence du neutre le. Nous avons suivi la Vie.

b. Mais, bien plus. Comme dans Bossuet : « Qu’y a-t-il donc de plus vain ; mais qu’y a-t-il de plus dangereux ? » (Correspondance de Bossuet, édit. Urbain et Levesque, T. I, p. 138.) D’autres exemples chez Bossuet lui-même et chez les auteurs du temps.

c. Et, intensif ici, et surtout. La phrase haletante, irrégulière, du manuscrit est plus énergique que l’imprimé. Elle est plus spontanée aussi et rappelle davantage l’original.

cela que a personnellement on est coupable, et que quand on eût été seule qui eût péché, le Fils de Dieu aurait fait ce qu’il a fait pour tous, c’est ce qui consomme et comme anéantit l’âme. Ces vues et ces opérations sont si pénétrantes qu’en un moment elles disent tout et portent leur efficacité et leurs effets. En ce même moment, mon cœur se sentit ravi à soi-même b et changé en l’amour de celui qui lui avait fait cette insigne miséricorde, lequel lui fit, dans l’expérience de ce même amour, une douleur et regret de l’avoir offensé la plus extrême c qu’on se la peut imaginer. Non, il ne serait pas possible ! Ce trait de l’amour est si pénétrant et si inexorable pour ne point relâcher la douleur, que je me fusse jetée dans les flammes pour le satisfaire. Et ce qui est le plus incompréhensible, sa rigueur semble douce. Elle d porte des charmes et des chaînes qui lient et attachent en sorte l’âme qu’il la mène où il veut, et elle s’estime ainsi heureuse de se laisser ainsi captiver.

Or, en tous ces excès, je ne perdais point la vue que j’étais plongée dans ce précieux Sang, de l’effusion duquel j’étais coupable, et c’était d’où dérivait mon extrême douleur avec le même trait d’amour qui avait

4 consomme J et anéantit 6 effets, \ [ainsi qu’il m’arriva dans cette lumière,

dont il plut à la divine Bonté d’éclairer mon esprit ] 7 ravi j en soi-même et

tout 9 lui fit [ souffrir ] dans l’expérience 12 ce trait de l’ amour j fut si

— C est si 13 pour ne rien relâcher de la douleur 15 sa rigueur j

[me] semblait douce — C semble douce 16 II portait — C elle porte

16-17 des chaînes] qui liaient et attachaient l’âme afin de — C qui lient et attachent l'âme en sorte 18 et elle [de sa part,] s’estimait heureuse — C et que

cette âme s’estime heureuse 19 excès j, je me voyais toujours plongée dans —

C je ne perdais point la vue de ce Sang

». Qu’outre cela que l’on. Cette répétition pléonastique de la conjonction que, assez fréquente dans notre manuscrit, appartient au XVIe siècle. Cf. Commines : « Le roi d’Angleterre lui dit que s’il ne la voulait accepter qu’i\ s'en rapporterait à eux deux. » [Mémoires, IV, 10, et passim .) Malherbe l’emploie encore.

b. Vie : ravi en soi-même. Mais ce n’est pas de recueillement, même très profond, qu’il s’agit. Le cœur est violemment arraché à toute sa vie affective ordinaire pour être uni à Dieu. Ravi à soi-même est certainement la leçon de l’original.

c. La plus extrême. C’est l’idée de douleur qui prévaut. L’accord se fait avec ce mot.

<1. La Vie fait du mot amour le sujet de la phrase. Charlevoix donne raison au manuscrit.

ravi mon âme et qui m’insinuait que je m’allasse confesser. Revenant à moi, je me trouvai debout, arrêtée vis-à-vis de la petite chapelle des Révérends Pères Feuillants, qui ne commençaient que de leurs a établir 5 à Tours (2). Je me trouvai heureuse de trouver mon remède si près. J’y entrai et rencontrai un Père, seul, debout au milieu de la chapelle, qui semblait n’y être que pour m’attendre. Je l’abordai, lui disant, étant pressée par l’Esprit qui me conduisait : « Mon Père, je me 10 voudrais bien confesser, car j’ai commis tels péchés et telles fautes. » Je commençai par une abondance de l’esprit à lui dire tous les péchés qui m’avaient été montrés avec une abondance de larmes provenantes b de la douleur que j’avais dans le cœur. Il y avait c une 15 dame à genoux devant le saint sacrement, laquelle put facilement entendre tout ce que je disais au Père assez haut ; mais je ne me mis point en peine que d’apaiser celui que j’avais offensé. Après que j’eus tout dit, je vis que ce bon Père avait été grandement surpris de la 20 façon de m’annoncer d et de lui dire ainsi tous mes péchés, et de ma façon, qu’il connut n’être pas naturelle mais extraordinaire. Il me dit avec une grande douceur : « Allez-vous-en, et demain me venez trouver dans mon

4 s’établir à 5 Tours j et ce me fut un bonheur — C je m’estimai heureuse

14 [il survint ] une dame qui étant à genoux — C Une dame qui était à genoux 20 de la façon j avec laquelle je m’étais énoncée — C avec laquelle je l’avais abordé

a. Leurs établir. Nous retrouverons plus loin encore cette orthographe. Nous la conservons ici, parce que nous y voyons un indice de prononciation provinciale qui s’est perpétuée jusqu’à nos jours.

Les Feuillants, d’abord établis à Tours en 1619 au Prieuré de Saint- Jean-des- Coups (actuellement le Parc Mirabeau), étaient venus très peu de temps après se fixer à proximité de l’archevêché, mais hors les remparts, sur un terrain assez exactement délimité aujourd’hui au nord et à l’ouest par les rues des Ursulines et Jules Simon. Ils y avaient aussitôt élevé une chapelle provisoire en attendant la construction de leur église définitive, que Marie ne vit pas (Cf. Vol. I, p. 245).

b. Provenantes. Le participe présent suit encore assez souvent au temps de Marie les règles de l’accord de l’adjectif.

°. Vie : Il survint. Plus probablement, la dame était déjà dans la chapelle quand Marie y entra. Charlevoix est d’accord avec le manuscrit.

d. Vie : énoncer. La leçon du manuscrit, confirmée par la variante de Charlevoix, cadre mieux avec le contexte.

confessionnal. » Je ne fis pas seulement réflexion qu’il ne m avait point donné l’absolution de mes péchés. Je me retirai et le vins trouver le lendemain a, où je lui répétai ce que je lui avais dit ; puis il me donna l’absolution de mes péchés. Depuis, tant qu’il fut à Tours, je me confessai à lui. Je ne m’étais encore jamais confessée à des religieux. Il se nommait Dom François de Saint-Bernard (3). Je ne lui dis pas néanmoins ce qui m’était arrivé ni ce qui occupait mon esprit, mais seulement mes péchés, ne croyant pas qu’il fallût parler d’autre chose à son confesseur ; et plus d’un an de suite [que] je me confessai à lui, je me comportai de la sorte. Ayant entendu dire à une bonne fille qu’il fallait demander congé à son confesseur de faire des pénitences et de ne les point faire de soi-même, je lui demandai permission. En ce commencement, ce fut une ceinture de crin et la discipline, et il me régla l’ordre que je devais tenir en la confession et la communion, qui fut les fêtes et dimanches et les jeudis pour cette première année. Lorsque je désirais plus souvent, il me le permettait b.

Revenant à ce qui m’était arrivé, je m’en revins en notre logis, changée en une autre créature, mais si puissamment changée que je ne me connaissais plus moimême. Je voyais mon ignorance à découvert qui m’avait fait croire que j’étais bien parfaite, mes actions innocentes, et enfin que j’étais bien, et confessais que mes justices n’étaient qu’iniquités.

3 le lendemain [de grand matin ] 5-7 [Comme Dieu, par un effet particulier de

sa providence, m’avait donné ce bon Père pour confesseur], je n'en pris point d’autre tout le temps qu’il demeura à Tours. Il se nommait Dom François de Saint-Bernard, et c’est le premier confesseur religieux à qui je me sois confessée 15-16 je lui

demandai permission j en ce commencement [d’en faire quelques-unes ; celles qu’il me permit] furent [de porter] 16-17 [de prendre] la discipline, ensuite de

quoi il me régla 18 communion j qui fut [de m’en approcher] 26 et que

j’étais bien [auprès de Dieu ; mais après que Notre-Seigneur m’eut ouvert les yeux], je me voyais telle que j’étais et

a. La Vie ajoute : de grand matin. Ces mots sont peut-être de l’original.

b. Mesure très libérale pour le temps. La règle des Instituts nouveaux n’en autorisait pas davantage. Dom François de Saint-Bernard s’inspirait sur ce point du même esprit que la Vie dévote et les Jésuites (Cf. Vol. I, p. 244).

Après cette opération de Dieu dans mon âme, je fus plus d’un an a que l’impression du Sang de Notre- Seigneur demeura attachée à mon esprit par une nouvelle impression de ses souffrances b, et sans cesse mon 5 âme recevait de nouvelles lumières, qui me faisaient voir et découvrir les plus menues poussières d’imperfection, desquelles j’étais inspirée de me confesser. Je sentais mon esprit et mon cœur dans une grande obéissance et soumission à Dieu et je suivais toutes ses io pentes. Or, ce n’est pas que j’eusse des scrupules, car je possédais une grande paix ; mais ce qui m’était montré être péché et imperfection, cela était en une si grande clarté que mon esprit en était en ce moment convaincu, et j’en parlais à Notre-Seigneur, en lui en 15 présentant l’effusion de son Sang précieux (4). Mes allées, venues, mon veiller, agir et dormir étaient tout dans cette occupation. Je n’avais pas de besoin de méditer ce que j’avais à faire : l’Esprit qui me conduisait m’enseignait tout cela et me réduisait où il voulait.

20 J’avais encore quelques affaires temporelles à expédier, desquelles Notre-Seigneur me fit la grâce de sortir. Je n’avais qu’une servante avec moi, ayant congédié quelques autres domestiques, me voulant entièrement retirer de tout tracas c, parce que l’attrait intérieur 25 m’appelait à la solitude. En ce temps-là, ne me souciant d’aucun gain temporel, — quoique ceux à qui j’appartenais me provoquassent d’y penser, puisque Dieu m’avait

3 esprit j avec une continuelle pensée de ses souffrances — C avec celle de ses souffrances g et je suivais j toutes les pentes [qu’il me donnait ] — C toutes

ses pentes io Non que j’eusse — C Ce n’est pas que j’eusse 14 convaincu j en un moment — C dans le moment 19 me réduisait j où il fallait

— C où il voulait 24 du tracas j [des affaires du monde ] pour suivre l’attrait

a. De mars 1620 à l’été de 1621.

b. Vie : avec une continuelle pensée de. Le manuscrit, qui répète le mot impression, le seul qui convienne dans l’état de passivité, est beaucoup plus juste.

Tracas, métier, commerce, emploi. C’est son acception populaire. Le ma.nuscrit l’emploie ordinairement ainsi sans complément déterminatif.

donné du talent pour le négoce et me voulait-on bien faire des avances pour cela, mais mon cœur avait d’autres sentiments et mon esprit d’autres occupations qui lui faisaient préférer la solitude à tous les avantages qu’on me proposait a (5), — je m’habillais ridiculement 5 pour faire croire à tous ceux de ma connaissance que ma fortune était faite dans le monde (6).

Je n’avais que vingt ans, et mon fils n’avait pas un an. Mon père me rappela chez soi, où ma solitude fut favorisée (7). Je me logeai au haut de la maison, 10 où, en faisant quelque ouvrage paisible, mon esprit portant toujours occupation, mon cœur parlait sans cesse à Dieu. Et moi-même je m’étonnais de ce que mon cœur parlait ainsi, sans que je le fisse parler par mon action propre, mais poussé par une puissance qui 15 m’était supérieure, qui l’agissait b continuellement. Je voyais bien que cette puissance-là provenait de l’impression du Sang précieux et des souffrances de Notre- Seigneur, mais comme la chose m’était nouvelle, je l'admirais, et cette admiration engendrait une grande 20 estime de la bonté et la miséricorde de Dieu, qui, abaissant sa grandeur, voulait ainsi se communiquer à moi, qui me voyais la dernière de ses créatures, pour laquelle il avait si amoureusement répandu son précieux Sang. Mais que mon cœur parlât ainsi privément c à lui 25 et si éloquemment, ce m’était une chose incompréhensible. Néanmoins, bien loin que je m’y opposasse, je m’y laissais aller et suivais cette pente (8), qui produisait de plus en plus en moi une haine de moi-même, un oubli

5 proposait ] et [sans plus différer] je pris un habit ridicule 16 supérieure J et

qui V excitait continuellement ' [il disait ce que cette puissance lui faisait dire ] 25 parlât j si familièrement et si

a. La Vie a modifié la ponctuation de tout ce passage pour mieux assurer la suite du discours. Ce remaniement devient inutile si l’on a soin d’établir la parenthèse comme nous l’avons fait.

b. Qui l’agissait. Noter l’équivalent de la Vie et son insuffisance. Agir a ici une valeur mystique.

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