‹ Écrits spirituels et historiques (volume 2)Chapitre 42 sur 81 · Privément, en familiarité. Mot vieilli dans ce sens · texte numérisé non relu

Privément, en familiarité. Mot vieilli dans ce sens

de mes intérêts et [de] celui de mon fils et une aversion a au monde et à ses façons de faire. J’étais comme la tourterelle mussée b dans son nid et dans sa solitude ; je ne gémissais que pour les pertes de temps que j’avais 5 faites et non pas pour la perte de mes biens temporels, car j’expérimentais que la bonté et miséricorde de Dieu étaient mon partage et qu’enfin il aurait soin de moi. Cela me faisait courir à son service.

Je trouvais ma vie dans la fréquentation des sacreio ments, dans l’assiduité d’entendre des sermons, dans la pénitence et dans la solitude où la miséricorde divine me faisait expérimenter l’effet de ces paroles : Je la mènerai dans la solitude et là, je parlerai à son cœur c. Ah ! il faut avouer que l’Esprit de Dieu est un grand 15 maître ! Sans que j’eusse jamais été instruite par d l’oraison et la mortification, — et je n’en savais pas seulement le nom, — il m’enseignait le tout en substance, me faisant expérimenter l’une et pratiquer l’autre. Ma vue était mortifiée, mes oreilles bouchées aux discours du 20 monde ; je me taisais, ne pouvant parler que de Dieu et de la vertu, sinon dans les affaires d’obligation, que je ne regardais qu’en passant, et penser à e cet Esprit qui absorbait mon âme dans l’impression susdite et dans cette vue de péché et imperfection (9). Ce que disait 25 mon cœur était des actions de grâces, bénir Dieu, détester ce qui n’était pas lui, componctions amoureuses, promesses de fidélité à suivre ce que sa divine

1 intérêts J et de ceux de 3 tourterelle retirée 5 temporels j car je voyais

clairement 8-9 service j [et surtout ] je trouvais 15 instruite J dans

“• Aversion à. Tournure encore usitée au temps de Marie et même au siècle suivant chez les meilleurs écrivains. Aujourd’hui nous dirions plutôt : aversion de.

b. Mussé, caché. Mot tombé en désuétude et conservé seulement dans quelques provinces.

c. Osée, II, 14.

d. Instruite par, par analogie avec apprendre par préceptes. Nous disons aujourd hui : instruite dans. Marie ne savait pas les noms d 'oraison et de mortification, mais elle connaissait et pratiquait la chose qu’elle désignait par les mots équivalents de prière et de pénitence.

e. Et penser à se rattache à ne pouvant.

Bonté voulait de moi, une pente à se musser dans les plaies sacrées de Jésus (io), qui était celui qui par l’impression de son Sang, me mettait un esquillon a dans le cœur qui me consommait dans une amoureuse reconnaissance. Sans méditer, mon esprit concevait 5 les quatre fins dernières b, et je voyais dans l’effusion du Sang du Fils de Dieu les remèdes pour m’y faire arriver heureusement, et lors, toute mon âme tendait à en recevoir l’application, continuellement s’approchant c, outre l’impression qu’elle portait, de ce souve- 10 rain remède qui était sa vie et son aliment.

Environ un an après ma solitude d, Dieu m’en tira pour me mettre avec une mienne sœur e qui, selon sa condition, était toute dans le tracas : et son mari et elle me désiraient pour leur aider à le porter. A l’abord, 15 cela me sembla si onéreux que je n’osais y penser. Enfin, je m’y accordai pourvu qu’on me laissât libre dans mes dévotions, car je faisais ce sacrifice de mon plein gré et pour rendre une charitable assistance à ma sœur.

i pente j à me cacher dans 3 mettait \ un aiguillon 5 concevait j [la

conséquence ] des quatre fins 8 et pour lors, toute mon âme désirait ardemment

d'en recevoir l’application, outre l’impression générale et continuelle qu’elle portait de 14 tracas [ des affaires temporelles ]

a. Esquillon, petite esquille, pour aiguillon, qui ne figure qu’une fois dans le manuscrit. Le mot est employé ici par métonymie : il désigne des sentiments vifs et pénétrants.

b. Par l’impression qui lui était donnée de ces quatre fins et de leurs conséquences.

c. L’impression de l’effusion du précieux Sang du Christ était une purification continuelle, maîg ce n’était qu’une impression. Les sacrements seuls, la pénitence et l’eucharistie en particulier, pouvaient produire sur l'âme l’application réelle du Sang divin. D’où le désir de Marie de s’approcher continuellement de ces sources de purification. Elle savait, a-t-elle écrit plus haut, que « par le sacrement de confession l’on était lavé par le Sang du Christ ». Telle est du moins l’interprétation qui nous semble la meilleure de ce passage difficile. La Vie en donne une autre, mais son texte nous paraît assez fortement retouché.

d. C’est-à-dire après ma retraite dans la solitude.

«. Claude Guyart, mariée à Paul Buisson (Voirie Vol. I, p. 237).

igo LES ÉCRITS SPIRITUELS DE QUÉBEC

Notre-Seigneur, en cette occasion, me conduisit là, lequel me conféra un nouveau don d’oraison (n), qui était une liaison à Notre-Seigneur Jésus-Christ touchant ses sacrés mystères depuis sa naissance jusqu’à 5 sa mort. J’expérimentais en ce don d’oraison que ce divin Sauveur était la Voie, la Vérité et la Vie a : la Voie, laquelle mon âme avait une tendance b continuelle de suivre ; la Vérité, qu’elle croyait d’une si grande certitude qu’elle disait : « Je n’ai pas la foi, ô mon grand io Dieu, puisque vous me montrez vos biens et la vérité de ce que vous êtes et de ce que vous m’êtes à découvert, en une manière qui me dit tout d’une façon ineffable. Vous êtes ma Vie c, qui me remplissez. Oui, j’ai ouvert ma bouche et vous l’avez remplie de votre vie et de votre 15 divin Esprit d»: ce que j’expérimentais en l’âme au sujet de ce béni Sauveur qui m’était une vie et nourrissement divin e, qui me faisait expérimenter ce qu’il dit : Je suis la porte ; si quelqu’un entre par moi, il sera sauvé; il entrera et sortira et trouvera pâture f. J’entrais 20 en lui, par lui et dans lui § qui me découvrait ses divins

1 Notre-Seigneur me voulut montrer que c’était lui qui m’avait engagé à cela en me conférant 5 J’expérimentais [ principalement ] en 7 mon âme j avait

une inclination 11-12 vous m'êtes j avec tant d'évidence et d’une manière inef¬

fable qui dit tout [et qui me fait tout voir ] — C d’une manière qui me dit tout 13 vous êtes [enfin] ma Vie qui — C vous êtes ma Vie qui 15 j’avais une

expérience de tout cela dans ce béni Sauveur 19 trouvera des pâturages

20 par lui\ : en lui, dis je, où je découvrais ses divins

*. Saint Jean, XIV, 6.

b. Tendance, terme capital chez Marie avec quelques autres qui reviennent très souvent sous sa plume. Charlevoix le souligne habituellement. La Vie, on ne sait pourquoi, le remplace quelquefois par un équivalent. Ici, c’est inclination. Mais dans le lexique mystique, ce mot est loin d’avoir la force de tendance.

«. Marie poursuit sa glose du texte de saint Jean, mais sous forme d’élévation.

d. Psaume CXVIII, 131.

®. Nourrissement,' mot de l’ancienne langue. Littré observe que ce mot n’a plus aujourd’hui d’équivalent exact, et que nourriture ne le remplace pas.

t. Saint Jean, X, 9.

g. Si le texte du manuscrit est exact, Marie aurait voulu exprimer par les mots dans lui l’idée de pénétration profonde à l’intérieur du Sauveur. En, moins fort, marquerait seulement le début de cette pénétration.

mystères desquels je vivais, et mon âme en était repue ; et remplie de cet aliment, je sortais dans les emplois où il m’avait mise, sans en sortir a, et y rentrais par un redoublement d’amour qui faisait tendre mon âme à ne point cesser de prendre sa pâture dans les biens de ce 5 divin Pasteur, qui produisait en moi une génération b continuelle de sa vie et de son esprit (12).

En ce temps-là, je vis quelques livres qui enseignaient à faire l’oraison mentale, commençant aux préparations, préludes, divisions des points et matières, la façon de 10 méditer,... etc. Je comprenais bien tout cela et me résolvais de me mettre enfin de le faire, parce que ces livres disaient que de faire autrement l’on se mettait en danger éminent c d’être trompée d du diable. Je me mis donc en devoir [de le faire] et me tenais plusieurs *5 heures à méditer et rouler dans mon esprit les mystères de l’Humanité sainte de Notre-Seigneur que, dans son attrait ordinaire e, je voyais tout d’un regard, par manière d’envisagement intérieur. Je résistais à ce trait par l’action de mon imagination et raisonnement 20 de l’entendement qui roulait sur les circonstances, en pesant les raisons et ce qu’il en fallait tirer pour la pratique de la vertu. Je me faisais pour bien faire, ce

1-3 mystères] qui m'étaient comme des pâturages féconds dont mon âme était repue. J'en sortais, sans en sortir, pour entrer dans les emplois oit il m'avait mise 5 cesser de prendre j sa nourriture 6 Pasteur j qui opérait en elle

une communication 9 à faire [ méthodiquement ] l'oraison mentale avec

préparations, préludes, divisions, points, matières, [ colloques ] 14 en danger j

d'être trompé du 18 regard j [et tout d’un coup] par 20 à cet attrait

a. C’est-à-dire sans sortir du Sauveur.

b. Vie : communication. Le manuscrit exprime mieux la dépendance, la continuité et l’unité.

c. Danger éminent. Au XVIe siècle, et encore au XVIIe, on ne disait pas autrement. Éminent était pour imminent que nous employons exclusivement aujourd’hui.

d. Trompée. Notons le féminin. Ce genre dans le manuscrit est une preuve de la fidélité de la transcription, car il se trouvait sûrement dans l’original. La Vie a le masculin.

e. C’est-à-dire dans la façon habituelle dont le Verbe Incarné attirait passivement à lui l’âme de Marie. Trait, que Marie va employer immédiatement, serait plus expressif.

me semblait, tant de violence qu’il m’en prît un bandement a de tête qui me la blessait b notablement, dont je souffrais bien de la douleur. Le désir que j’avais de suivre ce livre de point en point me faisait recommencer 5 tous les jours mes violences, et mon mal renforçait : ce qui me jeta en une inaction que je prenais avec mon mal de tête par manière de souffrance. J’avais cependant un très grand repos d’esprit, une paix accompagnée de la présence de Dieu et ma volonté doucement adhé- 10 rente à lui (13).

En ce temps-là, j’avais un livre de Y Introduction à la Vie dévote c qui me donna de l’éclaircissement sur diverses choses de la vie intérieure, et entre autres, de la manière comme il se fallait comporter pour faire 15 le vœu de chasteté que Notre-Seigneur me pressait intérieurement de lui vouer. Je m’adressai enfin à mon confesseur, le Père Dom François, mais je ne lui parlai point de mon oraison, parce que je ne savais pas qu il en fallût parler. Ce bon Père était un homme 20 grandement retiré et qui ne se mêlait que de ce qu’on lui parlait précisément (14)- Il m’écouta sur ce vœu et m’éprouva trois mois en diverses manières ; ensuite de quoi, il me fit faire le vœu de perpétuelle chasteté, me nommant les mots qu’il fallait dire et les intentions 25 que je devais avoir (15). Notre-Seigneur me fit de grandes grâces par ce sacrifice, me fortifiant puissamment contre les poursuites qu’on me faisait de me mettre dans l’engagement duquel la divine Bonté m avait délivrée. J’avais pour lors vingt et un ans.

1 prît J un mal de tête qui m’incommodait g Dieu J [aux volontés duquel ] la

mienne demeurait doucement [ soumise et ] attachée i i Dans ce même temps

[Dieu permit que ] le livre 20 retiré j et qui [ dans la direction ] répondait

précisément à ce qu’on lui demandait, m'écouta

a. Bandement, mot de l’ancienne langue, encore usité en province. Le français moderne ne lui a point trouvé de synonyme. La Vie emploie seulement l’équivalent faible de mal de tête.

b. Blessait, beaucoup plus exact que incommodait de la Vie.

c. L Introduction à la vie dévote, parue en 1609, avait été rééditée en 1616 et 1619. Les chapitres visés par Marie sont les chapitres XII et XIII de la 3e partie.

En ce temps-là, le Révérend Père Dom Raymond de Saint-Bernard fut envoyé à Tours, à la place de Dom François qui me mit sous sa conduite et m’enchargea a de le prendre pour mon directeur. Mais ce fut Dieu qui me fit la miséricorde de m’adresser ce sien serviteur, 5 qui était homme grandement spirituel, et expérimenté en la conduite des âmes. Il m’interrogea sur ma façon de vie, et généralement il me voulut connaître à fond.

Il me régla en tout, et pour l’oraison, il me défendit de ne plus méditer b, mais de m’abandonner entière- 10 ment à la conduite de l’Esprit de Dieu qui jusqu’alors avait dirigé mon âme, et que j’eusse à lui rendre compte de tout ce qui se passait c: ce que je fis exactement tout le temps que je fus sous sa direction (16).

3 m’ordonna de io de plus méditer 13 se passerait [en moi ]

». Enchargea, ordonna. Mot vieilli.

b. La Vie a supprimé la négation que l’ancien usage employait après défendre.

°. Beaucoup de ces comptes rendus furent faits de vive voix, beaucoup aussi par lettres, comme nous l’avons noté dans le Ier volume (Voir les Lettres de Conscience à Dom Raymond de Saint-Bernard. Vol. I, p. 346).

NOTES

(1) Vie, p. 28. « C’était la coutume des Prophètes, quand ils avaient eu quelque vision extraordinaire, d’en marquer exactement toutes les circonstances afin de les rendre plus croyables aux hommes et de leur en donner un sentiment plus vif de crainte ou de dévotion. Aussi la vision que notre Servante de Dieu eut dans le ravissement extatique dont elle parle ici est si rare et si singulière qu’elle donne une connaissance exacte du lieu, de l'année, du mois, du jour et de l’heure qu’elle arriva. »

Pour Marie, cette grâce fut, ainsi qu’elle le dira ailleurs, « la grande porte qui (lui donna) entrée dans les miséricordes » de Dieu, le jour de sa transformation, de sa conversion. Ce jour-là, en effet, elle est entrée consciemment, officiellement si l’on peut ainsi parler, dans la vie mystique. Marie reviendra dans son Supplément sur le véritable caractère de cette première de ses grandes grâces.

Marie de l’Incarnation

(2) Vie, p. 30. « Le lieu où elle fut si miraculeusement arrêtée était un chemin qui était alors sur le haut fossé de l'ancienne ville, mais quand elle fut revenue à soi elle se trouva... dans un autre, savoir dans celui qui conduisait à l’église des Feuillants et qui était hors de sa marche, Dieu l’ayant mise dans la voie qu’elle devait suivre pour trouver la consommation de la grâce qu’elle venait de recevoir. J’ai vu l’endroit où cette merveille arriva, mais comme les lieux ont changé depuis par les édifices qui y ont été bâtis, Dieu a permis, pour une mémoire illustre et perpétuelle d’une chose si remarquable, qu’il y ait aujourd’hui une très belle fontaine qui sert d’ornement au jardin du palais épiscopal. »

On peut se faire assez facilement une idée de la topographie de Tours au début du XVIIe siècle, pour la partie de la cité où nous transporte le récit de Marie. Les remparts de la ville du côté du midi traversaient alors les jardins actuels de l’archevêché, et se continuaient de l’est à l’ouest dans la direction de la rue qui fut appelée durant le XIXe siècle, rue de l’Archevêché. Des fossés, larges et profonds, servant de défense, longeaient ces remparts. Un chemin descendait tout du long : le chemin du Haut-Fossé dans la région de l’archevêché, le chemin des Fossés Saint-Georges un peu plus bas. A la hauteur du portail de l’archevêché, ce chemin était coupé presque à angle droit par la rue qui venait de la Loire, passait devant la cathédrale et dont le prolongement conduisait à la résidence des Feuillants : l’ancienne rue Saint-Maurice et la rue actuelle Jules Simon. L’extase de Marie dut avoir lieu à un endroit qui se trouverait aujourd’hui dans le jardin même de l’archevêché. Revenue à elle, après avoir fait quelques pas sans s’en apercevoir, Marie se vit engagée dans le chemin des Feuillants dont elle était toute proche au moment de son arrêt subit. La fontaine qui émerveillait Dom Claude Martin n’existe plus aujourd’hui.

(3) Pour cette même époque, la Cistercii Reflorescentis... Chronologica Historia de Charles Joseph Morotius (in-40, Turin 1690) mentionne parmi les écrivains français de la réforme des Feuillants, deux François de Saint-Bernard : l’un, né du Soulier, originaire de Bordeaux, entré dans la Congrégation le 22 juillet 1603, mort à Feuillant en juin 1645, auteur d’un traité De punctis modestiae ; l’autre, dont on ne donne pas le nom de famille, originaire de Chartres, profès du monastère de Paris le 26 mai 1619, auteur de plusieurs traités ascétiques et moraux en français : Le Miroir de la contrition... (Paris, Heuqueille, in-12), La Direction intérieure de l’âme religieuse (Paris, Heuqueille, 1620), et d’une traduction de la Scala Claustralium (1620), ouvrage faussement attribué à saint Bernard. Le Dom François de Saint-Bernard dont il est question dans la Relation de Marie ne fit guère que passer à Tours.

Jusque-là, Marie s’était uniquement adressée aux bons prêtres des paroisses. Elle ne fréquentait donc pas les églises des religieux anciennement établis à Tours, Augustins, Jacobins, Cordeliers, Carmes. Les Capucins étaient hors de la ville, de l’autre côté de la Loire. Elle les connaissait encore moins.

(4) Ce qu’on pourrait appeler le tourment de la confession chez Marie à cette époque de sa vie n’a rien, comme elle le souligne elle-même, de l’inquiétude maladive du scrupule. C’est une phase de la purification passive bien connue

des auteurs spirituels, de saint Jean de la Croix surtout, et déterminée uniquement par l’abondance des lumières surnaturelles dont l’âme est alors remplie.

(5) Vie, p. 33. « Encore que de tout temps son cœur eût été parfaitement établi en Dieu, depuis néanmoins qu’elle eut perdu son mari, et surtout depuis que Notre-Seigneur lui eut fait la grâce incomparable de la laver dans son précieux Sang, elle n’eut plus de vue ni d’espérance qu’en sa providence, de laquelle elle voulait dépendre uniquement. Et quoiqu’on lui représentât souvent qu’elle était jeune et que ce lui était une prudence de penser à l’avenir ; que son père ne pouvait pas toujours vivre, et qu’après sa mort, elle se pourrait trouver en des peines d’où il lui serait difficile de se tirer ; que les parents et les amis sont fort obligeants tandis qu’on ne leur demande rien, mais qu’il n’y a plus de parenté ni d’amitié quand on commence à leur être à charge ; que, quand même elle voudrait négliger ses propres affaires, elle devait se ressouvenir qu’elle avait un fils, et que Dieu et la nature l’obligeaient à penser de loin à son établissement ; toutes ces considérations néanmoins n'ébranlaient point sa résolution, et l’espérance qu’elle avait en Dieu demeurait toujours ferme. Et parce que les personnes qui lui parlaient étaient d’autorité, elle leur répondait avec respect que l’homme étant créé pour le ciel, il ne fallait pas tant penser aux affaires de cette vie qu’à celles de l’éternité ; qu’elle serait toujours assez riche tandis que Dieu serait sa portion et son héritage; qu’à la vérité, la considération de son fils lui touchait vivement le cœur, mais qu’elle espérait que Celui qui aurait soin de la mère prendrait aussi la conduite du fils, et que l’un et l’autre devaient être des enfants de la Providence. Après que le combat avait cessé et qu’elle était rentrée victorieuse dans sa solitude, toutes ses pensées se perdaient en Dieu, et quoiqu’elle ne vît point de quelle manière Dieu prendrait soin d’elle et de son fils, la grande foi néanmoins qu’elle avait dans le cœur et qui l’assurait qu’il n’abandonne jamais ceux qui espèrent en lui, la faisait espérer contre espérance, et contre toutes les apparences de nécessité qu’on lui venait de mettre sous les yeux. »

Ceux qui la provoquaient à un nouvel engagement étaient ses frères et ses sœurs, son père surtout. Le fait que sa mère, Jeanne Michelet, ne soit plus mentionnée suggère qu’elle avait dû décéder peu de temps auparavant, entre 1617 et 1619.

(6) Vie, p. 39. « Pour se délivrer des sollicitations qu’on lui faisait de s’engager une seconde fois dans le mariage, elle avait pris un habit extraordinaire qui témoignait le mépris qu’elle faisait du monde et le désir qu’elle avait d’être aussi au monde un objet de mépris. Ceux qui étaient remplis de l’esprit du siècle n’approuvèrent pas cette action si contraire à ses maximes, mais les personnesprudentes l’admirèrent et en furent si vivement touchées qu’on donna quelque trêve aux propositions qu’on lui faisait. »

Malgré la glose de Dom Claude Martin, nous avons peine à prendre au pied de la lettre l’expression de Marie : Je m'habillai ridiculement. Le parfait bon sens qui la dirigeait partout, son horreur de la mise en scène, son deuil tout récent: autant de raisons qui l’ont gardée alors de toute excentricité. Une toilette trop sévère pour son âge, trop simple pour sa condition a dû suffire à son dessein,

et nous pouvons être sûrs qu’elle s’en contenta. Charlevoix nous semble donner la note juste quand il écrit : « Elle prit un habit fort simple qui marquait un divorce entier avec le monde. » ( Op . cit., p. 31.) Dans le ménage mystique que nous a fait connaître naguère M. Bremond (Histoire du sentiment religieux en France, T. V, p. 319), Madame Hélyot enfin gagnée à la vie de l’esprit s’est un temps habillée « comme les femmes d’artisan ». Marie n’est peut-être même pas allée si loin.

(7) La mort de Claude Martin fut suivie, un mois plus tard, de celle de sa mère. Marie restait seule. A ce moment, le petit Claude son fils était en nourrice. La maison de commerce de son mari ne tarda pas à être vendue. Tous ses biens disparaissaient les uns après les autres dans la liquidation. Florent Guyart s’empressa alors de rappeler chez lui sa fille. Il était seul, lui aussi, depuis la mort de sa femme. Ce devait être au début de 1620, aux environs de mars et de la grande faveur qui marqua la fin de ce mois. Marie avait vingt ans depuis le 28 octobre précédent et Claude, né en avril 1619, allait bientôt avoir un an.

Vie, p. 32. « Chez son père... sa solitude fut entière, car n’ayant plus ni servantes ni serviteurs, et son fils même étant à nourrice, hors de la maison, elle demeura toute seule avec Dieu. Elle se logea, comme une autre Judith, dans le dôme, c'est-à-dire au haut étage de la maison, afin de s’approcher du ciel de corps aussi bien que d’esprit... Tout son appartement consistait dans une chambre qui donnait dans une petite galerie où elle seule avait entrée et au bout de laquelle elle avait pratiqué un oratoire... Elle allait prendre ses repas à la table de son père, ce qu’elle faisait assez légèrement, puis elle se retirait aussitôt dans sa solitude... Mais parce qu’elle savait combien l’oisiveté est dangereuse dans la solitude, elle avait appris en perfection à travailler en broderie, qui est cet ouvrage paisible dont elle parle, ayant plutôt choisi cette sorte de travail qu’aucun autre, parce qu’il se peut exercer dans le repos et dans l’éloignement du monde, et qu’en le pratiquant, son cœur ne laissait pas de parler à Dieu, et ainsi, soit qu’elle travaillât, soit qu’elle ne travaillât pas, sa vie était une continuelle oraison.»

On n’a plus aujourd’hui que des présomptions sur le site de la maison de Florent Guyart. Ce pouvait être le vieux logis du XVIIe siècle, naguère encore occupé par les ateliers du célèbre peintre verrier Lobain, et qui a été abattu il y a quelques années.

(8) Marie s’abandonnait à l’emprise de Dieu non par paresse, mais au contraire par un acte formel de la volonté, « l’acte des actes», a-t-on dit justement, celui qui par son influence virtuelle va donner à toute la phase de passivité qui va suivre sa valeur d’acte humain et méritoire.

(9) Vie, p. 32. « Depuis qu’elle eut terminé ses affaires et qu’elle eut achevé de rompre les liens qui l’attachaient au monde, elle ne pensa plus qu’à suivre l’attrait de Dieu qui l’appelait à une vie d’union et de communication intérieure avec sa divine Majesté. C’était ce qui lui faisait aimer la solitude où elle trouvait parfaitement l’unique chose que son cœur désirait. On ne la voyait jamais qu’à l’église ou dans sa maison ; elle ne rendait point de visites et elle en recevait fort

peu. Elle parlait rarement aux personnes, et quand elle était obligée de le faire, c'était en peu de mots, de sorte que c’était un sujet d’étonnement de la voir vivre dans le monde comme si elle n’eût pas été du monde... »

(10) Peut-être avons-nous ici une réminiscence de l’aspiration Intra vulnera tua absconde me de la prière Anima Christi connue et vulgarisée en France depuis plusieurs années. La vie mystique de Marie commence sous la croix. Elle a pris naissance dans l’effusion du précieux Sang. De là cette dévotion à la Passion qui marque les débuts de l’itinéraire mystique de la Vénérable Mère. Bientôt, nous le verrons, elle ira plus avant, jusqu’au Cœur de Jésus. Mais, disons-le tout de suite, ce sera par une autre voie que celle de la considération des cinq plaies.

Vie, p. 34. a (C’est dans son) oratoire qu’elle répandait ses larmes en la présence de Dieu, et que cet aiguillon de componction qu’elle avait dans le cœur y faisait une source de pleurs qui ne tarissait point. Elle gémissait, non de la perte des biens qu’elle estimait comme rien, mais de celle du temps qu’elle eût crû être employé beaucoup plus utilement dans l’union avec Dieu où elle s’était sentie attirée dès son enfance, qu’à la recherche des intérêts temporels où la condition d’où elle sortait l’avait engagée. Elle soupirait sans cesse, non pour l’absence de la personne que Dieu lui avait donnée pour compagnie, mais dans le désir d’un Époux bien autre que ce premier. Elle joignait à ses larmes les pénitences et les austérités du corps... Outre celles dont elle a déjà fait mention, ce fut alors qu’elle quitta entièrement l’usage du linge pour ne se plus servir que de chemises de serge, sans parler des pénitences effroyables dont on verra le détail en un autre lieu. »

(n) Le don précédent d’oraison était relatif à la Passion. Le nouveau embrasse tous les états, tous les mystères du Christ. C'est ce don d’oraison qui fera entrer Marie dans le mystère de l’Intérieur de Jésus. Jésus est pour elle, à ce moment, principalement la Voie, la Vérité, la Vie : la Voie par laquelle elle entre et elle pénètre dans son secret. A cette date, 1621, Marie n’avait encore pu faire aucune ecture qui l’orientât de ce côté. De plus, elle n’avait pas de directeur. C’est donc par une voie très personnelle et indépendante, par la seule inspiration du Saint- Esprit, qu’elle est allée à la dévotion au Verbe Incarné, qui devait être la dévotion de son siècle, en France.

(12) Marie témoigne que sa liaison au Christ étant continuelle, son activité extérieure et accidentelle ne pouvait être que le prolongement de son état foncier. C’est tout le problème des rapports des deux vies contemplative et active que nous voyons ainsi pratiquement tranché dans son propre cas. L’activité, pour une âme contemplative, quelles qu’en soient les modalités et l’intensité, ne pourra jamais être au fond que l’écoulement de sa contemplation : contemplata tradere.

(13) Les précisions sont trop nombreuses et trop explicites pour douter qu’il s’agisse de la méthode ignatienne, dans un de ses commentaires plus ou moins autorisés et plus ou moins adroits. L’imprimé, on le voit, est la reproduction fidèle de l’original, tel du moins que nous le connaissons par notre manuscrit.

M. Bremond, qui n’avait entre les mains que la Vie, avait pu très légitimement suspecter Dom Claude Martin d’avoir ajouté quelques traits au tableau. Mais sa part se réduit à une addition : méthodiquement, et à un équivalent : colloques, pour façon de méditer. Charlevoix, jésuite, qui possédait un texte identique à notre manuscrit, sinon le manuscrit lui-même, et qui était par sa profession intéressé à la chose, a rapporté l’épisode comme la Vie : « La vertueuse veuve, écrit-il, raconte que lui étant alors tombé entre les mains quelques livres qui enseignaient la méthode de l’oraison mentale, où apparemment, selon la coutume de ceux qui traitent cette matière, on représentait avec force et avec quelque sorte d’exagération le danger auquel s’exposent les âmes qui tiennent une autre route, elle se persuada que pour marcher sûrement dans la pratique de la vie spirituelle, il fallait suivre avec une très grande exactitude tout ce qui y était prescrit.» ( Op . cit., p.36.) Le livre, ou mieux les livres, auxquels Marie fait allusion, étaient peut-être de ceux qui se proposaient de réagir déjà contre des aberrations d’illuminés, précurseurs de ces faux mystiques qu’à la fin du siècle on appellera quiétistes.

(14) La direction spirituelle avait été mise à la mode par V Introduction à la vie dévote, laquelle ne faisait que vulgariser la pratique courante dans la Compagnie de Jésus. Au début du XVIIe siècle, dans le monde et très probablement aussi chez les religieuses des anciens Ordres, la direction n’était qu’un fait d’exception. « Au lendemain de son veuvage, Madame de Chantal, qui avait longtemps vécu à Dijon, une des villes les plus pieuses de France, n’avait jamais entendu parler de directeur ni de direction. » (Francis Vincent, Saint François de Sales, Directeur d’âmes, p. 399.) Ainsi de Marie à Tours, jusqu’en 1621.

(15) Vie, p. 24. « Elle avait donné tant de preuves de sa vertu, de son grand esprit et de son bon naturel pendant tout le temps de son premier engagement, qu'elle ne fut pas longtemps sans être recherchée par des partis très avantageux qui lui faisaient espérer une fortune plus favorable que n’avait été celle de son premier mariage. Et d’ailleurs, ceux avec lesquels elle avait eu des affaires, ayant reconnu l’intégrité qu’elle avait fait paraître en traitant avec eux, entreprirent de la relever et de lui faire toutes les avances nécessaires pour son rétablissement. Il semblait que la prudence la dût porter à ne pas laisser échapper des occasions si considérables que le Ciel lui présentait. Mais la pesanteur de son premier joug lui était si présente, et elle en était encore si fatiguée, qu’elle avait une extrême aversion de toutes les propositions qu’on lui faisait, encore que pour dire la vérité, cette aversion ne vînt pas tant de ses premières croix, qui lui avaient été des occasions précieuses de vertu et de mérite, que de l’attrait intérieur qui lui ravissait le cœur et la pressait de se dégager entièrement du monde pour se donner toute à Dieu. »

Ibid., p. 39. « Après qu’elle se fut remise dans les affaires et qu’elle eut donné de nouvelles preuves de son grand esprit et de sa prudence à disposer les choses, l’on dressa contre elle une batterie plus forte que les précédentes. Son père, ses parents, ses amis, et tous ceux qui croyaient avoir quelque autorité sur son esprit, conspirèrent dans un même dessein et la pressèrent en toutes manières pour

l’obliger à prendre parti. Ce combat fut rude, tant pour le nombre que pour la qualité de ceux qui le livraient, et ce fut en cette rencontre qu’elle raisonna... si elle ne suivrait point le conseil de tant de personnes qui semblaient ne procurer que son avantage. Mais ses raisonnements n’allèrent pas loin, et elle rentra aussitôt dans son cœur, où elle avait coutume de posséder Dieu. Cette réflexion néanmoins, qu’elle prit pour une grosse infidélité, lui causa sur l’heure beaucoup de confusion, et lui donnera encore avec le temps une ample matière de gémissements. Et afin de fermer une bonne fois la porte à ces sortes de propositions et d’ôter le moyen à ses parents, et à elle-même le pouvoir d’y plus penser, elle fit le vœu de perpétuelle chasteté, qui la rendit si ferme dans sa résolution et qui fit paraître au dehors un esprit si éloigné de cet état, que personne ne lui en osa parler depuis. »

(16) Vie, p. 35. « Entre les qualités que l’Apôtre demande dans une véritable veuve, l’éducation des enfants est l’une des plus considérables, parce que c’est, pour l’ordinaire, des premières impressions qu’on leur donne que dépend le bon règlement de toute leur vie, et que la vertu qui paraît difficile à un sujet négligé leur devient comme naturelle. Le fils de cette jeune veuve étant encore au berceau, hors de sa maison, elle ne pouvait pas exercer ce devoir naturel en son endroit ; mais à peine eut-il atteint l’âge de deux ans qu’elle le fit venir auprès d elle pour lui donner les premiers plis de la vertu et lui faire prendre de bonnes habitudes, lorsque la nature était toute tendre et qu’elle n’en avait pu encore contracter de mauvaise.

« Ce fils, qui écrit ces choses, et qui est aujourd’hui plus capable de juger du zèle de sa mère qu’il n’était alors, est encore tout ravi lorsqu’il rappelle en sa mémoire les impressions saintes et les instructions salutaires qu’elle lui donnait, et dont il sera parlé plus à propos en un autre lieu. Et il ne peut revenir de son étonnement quand il se représente la vie céleste qu’elle menait à sa seule vue, les soupirs qui sortaient incessamment de son cœur, la gravite et la retenue de son maintien. Car encore qu’elle fût seule et éloignée de la vue des hommes, elle n’était pas moins grave et modeste que si elle eût été en la présence des personnes de la plus haute qualité, et il était aisé de voir que c’était la Majesté de Dieu, qu’elle avait devant les yeux, qui lui imprimait ces sentiments de retenue et de respect. Ce fut là toute la compagnie qu’elle eut pendant l’espace de cinq ans que dura sa retraite, car encore qu’après la première année, pendant laquelle elle demeura toute seule, elle en sortît pour la raison qu elle (a dite), elle s y retirait néanmoins tous les soirs, et même pendant le jour quand elle avait mis ordre aux affaires dont elle s’était chargée, jusques à ce qu’elle en sortît entièrement pour suivre les ordres de Dieu sur elle, et se donner toute entière aux œuvres de la charité et de 1 humilité. »

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