TROISIÈME ÉTAT D’ORAISON
AYANT a rencontré une conduite pour me diriger dans les voies de Dieu, je me sentis puissamment soulagée, et si Notre-Seigneur ne m’eût envoyé ce secours par son serviteur, je me fusse rendue inutile à 5 tout bien.
Le mal violent que je m’étais fait à la tête me demeura plus de deux ans apres que le Révérend Père Dom Raymond m’eut fait cesser de méditer ; mais ce mal ne m’empêchait point dans l’occupation b dans laquelle la 10 divine Majesté me mettait. Dès que je me mettais à genoux devant mon crucifix, mon esprit était emporté en luic. Tout ce que je pouvais faire était de lui dire: «C’est 1 amour qui vous a réduit en cet état. Si vous n’étiez pas Amour, vous n’eussiez pas souffert de la sorte ! » x5 Puis, mon cœur ne pouvait plus que souffrir les impressions de cet Amour. Il prenait air il ne pouvait dire
ii crucifix], ce divin Sauveur emportait mon esprit — C mon esprit était emporté en m 12 fa*re J c était C était 16 [Si quelquefois ] il prenait air
a. Il est assez difficile, pour ne pas dire impossible, d’établir dans les chapitres de la Relation une ligne de démarcation bien nette entre les 3e et 4e états d oraison. La division des articles IX-XII à laquelle nous nous sommes arrêtés : 3e état, article IX ; 4e état, articles X, XI, XII, est, comme nous l’avons signalé dans la préface, toute conjecturale.
b. Occupation, l’impression que Marie recevait passivement.
°. En lui, en Jésus-Christ représenté par le crucifix.
11 prenait air. Ses plaintes et ses aspirations lui étaient comme une détente dans sa souffrance.
que ces paroles : « Ah ! non, si vous n’étiez Amour, vous n’auriez fait ces choses si grandes pour mon amour ! » En semblable occasion, je m’en suis trouvée en un battement de cœur si étrange qu’il me réduisait à n’en pouvoir plus. S’il se fût fendu, j’eusse trouvé mon 5 soulagement par ma mort pour aller jouir de lui, que je ne voyais ni ne pouvais concevoir qu’ Amour. Hors de là, mon cœur était en une tendance continuelle à sa bonté, pour qu’il m’accordât la possession de son esprit, car je ne concevais rien de bon, de beau ni de 10 souhaitable, que d’être en possession de l’esprit de Jésus-Christ (1). Les paroles [sont impuissantes] a, mais la tendance de l’âme dit et conçoit choses très grandes et immenses de l’Esprit de Jésus. Elle le veut suivre d’une manière que ce même Esprit lui fait concevoir. 15 Elle dit avec l’Épouse : Tirez-moi, et nous courrons à l’odeur de vos onguents b. Toutes les puissances de l’âme ne veulent et n’appètent c rien que d’être dans Jésus, par l’Esprit de Jésus, et de le suivre dans sa vie et dans son esprit. 20
Quoique l’âme ait ces désirs si embrasés, elle est néanmoins dans un abaissement intérieur très grand, se reconnaissant très indigne de la possession où elle aspire. Elle cherche de faire abaisser la partie inférieure, de sorte qu’elle voudrait l’anéantir du tout d. Cette 25 partie se laisse conduire et réduire où l’Esprit la veut
7 Amour], Hors de l’oraison — C hors de là 8 mon coeur j ne laissait pas d’être
sans cesse tourné vers lui afin que par sa bonté il — C était dans une tendance continuelle à sa bonté pour qu'elle 12 Jésus-Christ J. L’âme concevait des 18 voulaient J et ne souhaitaient 22 dans un abaissement intérieur très profond — C dans un grand abaissement intérieur 25 anéantir j
entièrement [s’il eût été possible ] 26 partie [ animale ]
a. Ms. : Les paroles mais la tendance... La Vie a supprimé tout ce début, mais son texte est certainement une retouche. Nous supposons que le manuscrit offre ici une lacune, et nous avons suppléé par conjecture aux mots qui manquent.
b. Cantique des cantiques, I, 3.
c. Appéter, souhaiter, désirer vivement.
d. Du tout, entièrement. Cette locution, courante au XVIe siècle et encore usitée au XVIIe, n’est plus employée aujourd’hui qu’avec une négation et dans un sens différent.
mener, lequel lui fait part de ses biens par une onction qui adoucit tous ses travaux, de sorte qu'elle court dans les abaissements, comme si c’était la possession de choses très précieuses, qu’elle tient si chères qu’elle 5 n’a point d’autre souci que la crainte qu’on s’aperçoive qu’elle souffre trop et que, par cette connaissance, on vienne à lui ôter son bonheur a.
Il est vrai b que je fus plus de trois ou quatre ans de suite dans la vue des abaissements du Fils de Dieu, — io lorsque je fus en la maison de mon frère c, — que l’Esprit de grâce qui me conduisait me faisait cacher tous les talents naturels que Dieu avait mis en moi pour diverses affaires... etc., pour me réduire à être cachée comme une pauvre créature qui ne savait rien et n’était capable 15 de rien que d’être servante des serviteurs et servantes de la maison. Et j’en faisais des actes dans les choses les plus abaissantes et humiliantes, et la bonté de Dieu permettait qu’on me traitât de la sorte et qu’on agît sur moi impérativement et d’une façon étonnante d. 20 J’aimais tant les choses humbles et basses, qu’une fois je dis à mon directeur que j’avais crainte d’y avoir de l’attache. Il se sourit e m’écoutant, car il savait bien
1 onction J suave qui adoucissait ses travaux — C sacrée qui adoucissait tous ses travaux 2 travaux j et de la sorte [ étant d’accord avec l’esprit] 8-1 1 il
est vrai que les trois ou quatre premières années que je fus dans la maison de mon frère, l'esprit de grâce qui me conduisait 12 talents naturels J que Dieu m’avait
donnés — C que Dieu avait mis en moi 16 et [en effet] j’en faisais les offices
19 sur moi j impérieusement et
a. Voir plus bas l’explication de cette rapide allusion. — Marie se sert volontiers à différents endroits de sa Relation du présent au lieu de l’imparfait. Ce n’est pas qu'elle donne une portée générale à son expérience personnelle, c’est plutôt qu’il lui arrive assez souvent de parler d’elle-même comme d’une tierce personne. La Vie a presque partout transposé à l'imparfait. Au contraire Charlevoix, ici comme en d’autres endroits, s’en tient au présent, d’accord avec notre manuscrit.
b. Il est vrai n’est pas ici une formule restrictive, mais annonce une confirmation des réflexions précédentes.
c. La Vie a remanié toute la phrase pour lui donner un ordre plus logique et plus intelligible. Mais une simple parenthèse, comme celle que nous avons introduite dans le texte, suffisait à dissiper toute obscurité.
a. Voir la Relation de 1633, fragments 1-3 (Vol. I, pp. 150-151).
e. Il se sourit. Au XVIe siècle et encore dans la première moitié du XVIIe,
jusqu’où cela allait, et ma peur était qu’il me retirât de l’état d’abaissement où j’étais, car il le pouvait faire par certains moyens qui lui eussent été faciles.
Maintenant que je fais réflexion sur cet état, je l’estime infiniment précieux. Il n’y a que l’Esprit de Jésus- 5 Christ qui le puisse communiquer. L’âme est cachée vraiment dans les trous de cette pierre vive et dans les cavernes de cette divine masure a, dans laquelle elle est comme entée que b pour ne vivre que de son divin esprit et ne subsister que dans sa vie. Elle se trouve io dans des dispositions habituelles et continuelles en cet état (2).
g entée pour ne vivre que de son divin esprit, et ne subsister que de sa vie. ( Fin.)
beaucoup de verbes intransitifs sont traités comme des pronominaux. Ces mêmes verbes sont employés aujourd’hui sans pronom. Ronsard écrira : s’apparaître ; Desportes : s’habiter, s'éclater... etc.
a. Cantique des cantiques, II, 14.
b. La correction grammaticale demanderait : elle n’est comme entée que... La Vie arrive au même résultat en supprimant le premier que.
NOTES
(1) L’expression l’esprit de Jésus-Christ revient souvent dans la Relation de Marie ; mais elle n’y a pas toujours le même sens. Selon Saint- Jure, l’esprit de Jésus-Christ peut être entendu et compris de deux manières, soit qu’on le considère en lui-même ou en nous. En lui-même, « c est le Saint-Esprit, troisième Personne de la très sainte et très auguste Trinité, parce qu’il procède de (Jésus) aussi bien que du Père... (C’est encore) toutes les opérations de la divinité de Jésus tant envers elle-même qu 'envers son humanité, et réciproquement toutes les opérations de son humanité envers sa divinité ; en un mot, toute la vie divine de cet admirable composé de ce Dieu-Homme : la manière dont il connaissait, dont il estimait, dont il aimait et honorait Dieu ; la manière dont il pensait, dont il parlait, dont il conduisait toutes ses facultés spirituelles et corporelles ». En nous-mêmes, « l’esprit de Jésus-Christ... c’est le Saint-Esprit, lequel est appelé Esprit de Jésus, parce que Jésus nous l’a mérité et que c’est en vertu de ses mérites que cet Esprit vient en nous pour y demeurer, pour nous fortifier de son secours, pour nous pousser continuellement à embrasser sa doctrine et à imiter sa vie. Cet esprit de Jésus-Christ est encore la participation et la ressem-
blance que nous avons avec lui et avec toutes ses manières de penser et d’agir » ( L’Homme spirituel, P. I, c. i). Marie connaissait l'Homme spirituel. En 1652, Saint- Jure avait fait don de ses œuvres aux Ursulines de Québec (Cf. Registre des Bienfaiteurs des Ursulines de Québec, Archives du Vieux-Monastère). La Vénérable Mère n’avait même pas attendu cette date pour être au courant de la doctrine du célèbre Jésuite. Saint- Jure était très goûté aux Ursulines du Faubourg Saint-Jacques où, à partir de 1633, il donna plusieurs fois les Exercices.. Par les religieuses qui vinrent de ce monastère à Québec, en 1640, elle put en entendre l’éloge. Du reste, elle le connaissait aussi par son fils. Saint-Juré avait été le professeur de Claude à Orléans et il en était devenu l’ami. Entre elle et Saint-Juré, il y eut certainement des rapports épistolaires avant 1654, bien que rien ne nous en soit parvenu. C’est dans des acceptions analogues à celles de l 'Homme spirituel qu’elle entend et prend l’esprit de Jésus. Mais il arrive parfois qu’on ne saurait préciser au juste laquelle.
(2) Charlevoix termine sur ce chapitre le premier livre de sa Vie de la Mère Marie de l’Incarnation. Dans les livres suivants, il va multiplier les citations de la Vénérable Mère. Il en prévient ainsi le lecteur (p. 49) : a Un si grand amour des souffrances, tant découragé, et une si exacte fidélité à correspondre aux grâces du ciel, ne pouvaient manquer de gagner le cœur de Celui qui ne nous invite à l’aimer que pour avoir lieu de nous témoigner son amour et nous combler de ses bienfaits. Aussi ce fut alors que la Servante de Dieu ayant posé les fondements d’une solide humilité, d’une pureté de cœur incroyable et de la plus parfaite abnégation, elle commença à élever fort haut l’édifice de la perfection, et c'est ici proprement que l’on commence à reconnaître la nécessité de la faire parler sur ce qui se passa dans son âme. Elle s’élève effectivement si haut et parle un langage si divin, qu’il faudrait être inspiré du même esprit qui la possédait pour trouver des expressions qui égalassent les siennes : c’est ce qu’on va voir au livre suivant, dans lequel je ne ferai guère que copier ses mémoires. »