QUATRIÈME ÉTAT D’ORAISON
DÈS que la divine Majesté m’eut communiqué le don d’oraison, il a me donna ensemble b la grâce de sa sainte présence : ce qui était ce qui me soutenait et établissait en un colloque continuel avec Notre- Seigneur, lequel, quoique intérieurement ce fut en tant 5 que Dieu-Homme, mon imagination ne faisait aucune réflexion c, mais tout se passait dans l’entendement et la volonté spirituellement, avec une grande pureté. J’avais quelquefois un sentiment intérieur que Notre- Seigneur Jésus-Christ était proche de moi, a mon côte, 10 lequel m’accompagnait. Cette présence et compagnie m’étaient si suaves et étaient une chose si divine que je ne pouvais dire la manière comme cela était d. En cet état tout ce qui se passe en l’âme est plus spirituel et
1 Sitôt que — C Dès que 2 il me donna aussi — C il me donna, , ce me
semble 3 qui était tout mon soutien et ce qui m'établissait — C C était ce
qui me soutenait et m’établissait 4 dans un entretien — C dans un colloque
5 Seigneur J et bien que [pour lors ] mon esprit le regardât comme 6 mon
imagination j néanmoins n’y avait aucune part 14 plus spirituel et abstrait
[que matériel et sensible 1 — C plus spirituel et fort abstrait
a II, syllepse déjà signalée page 160, note c.
b Ensemble, en même temps. Cf. Bossuet: «Pour accomplir ce qu’il avait dit... et ensemble pour nous faire entendre... » (Œuvres oratoires, edit. Urbain et Levesque, t. III, p. 389).
c. Construction elliptique et embrouillée pour: lequel, quoique je le visse en tant que... L’application de l’âme se terminait au Verbe Incarne, mais elle était toute spirituelle, sans aucune opérât on et représentation de l’imagination.
d En vertu même de sa spiritualité.
abstrait a. Dieu fait expérimenter à l’âme qu’il la veut tirer du soutien de ce qui est corporel, pour la mettre dans un état plus détaché, et dans une pureté par où elle n’a pas encore passé ; qu’elle a été soutenue en 5 quelque manière par les sens, qui étaient remplis de l’exubérance qui rejaillissait de l’Humanité sainte de Notre-Seigneur. Et en effet, elle avait, en jouissant de sa présence, l’expérience de sa douceur qui lui faisait dire : Votre nom est comme un onguent répandu; pour ce,
io les jeunes filles vous ont grandement aimé. Elles ont sauté et tressailli de joie en savourant <vos> mamelles b. Or, ç’ont c été les puissances de l’âme et tout ce qui est de la partie sensitive qui, dans ces douces approches, ont été en des jubilations plus suaves que toute sua-
15 vité, qui lui ont fait couler des larmes immenses qui lui étaient plus précieuses que tous les trésors imaginables, que si elle eût possédés, elle les eût donnés pour les acheter d, et après tout, elle eût confessé qu’elle les eût eues à vil prix.
20 Comme j’ai dit, l’âme se sentant appelée à choses plus épurées, ne sait où l’on la veut mener. Quoiqu’elle ait une tendance à choses qu’elle ne connaît pas encore ni qu’elle ne peut concevoir, elle s’abandonne, ne voulant
1 Et [ néanmoins ] Dieu lui faisait entendre qu’il la voulait — C Dieu lui fait expérimenter qu il la veut 3 pureté j [qui lui était inconnue ] et par où
4 passé j savoir, du soutien et du secours qu’elle recevait en quelque manière par le moyen des sens — C ayant été jusque-là soutenue par les sens 14 plus
douces que toute douceur — C plus douces que toute suavité 17 imaginables j,
de sorte que si elle eût possédé toutes les richesses du monde, 21 mener j, elle
se sentait [ seulement ] attirée à des choses sublimes, mais — C elle a une tendance à 23 concevoir j. [ C’est pourquoi ] elle s’abandonnait [à Dieu] — C elle s’abandonne
a. Superlatif de forme archaïque, non précédé de l’article comme il le serait aujourd hui, et dont on trouve encore des exemples au XVIIe siècle, même chez Racine. La Vie a traité l’expression comme un comparatif et a complété la phrase. Charlevoix en a exactement rendu le sens par : plus spirituel et fort abstrait.
b. Cantique des cantiques, I, 2, 3.
c. Le verbe est accordé avec le sujet réel. Pour raison d’euphonie, nous ferions aujourd’hui l’accord avec le pronom.
d. Elle les eût donnés pour les acheter. Le premier pronom les se rapporte à trésors, le second à larmes.
rien suivre que le chemin que Celui à qui elle tend avec tant d’ardeur lui fera tenir. On lui ouvre l’esprit de nouveau pour la faire entrer en un état comme de lumière. Dieu lui fait voir qu’il est comme une grande mer, laquelle, tout ainsi que la mer élémentaire ne peut 5 souffrir rien d’impur, aussi que lui, Dieu de pureté infinie, ne veut et ne peut souffrir rien d’impur, qu’il rejette toutes les âmes mortes, lâches et impures a. Cette lumière opère choses grandes en l’âme. Il faut avouer que, quand j’eusse fait l’imaginable pour con- 10 fesser et anéantir tout ce que j’avais d’impur en moi, que je vis 13 en une si grande disproportion de la pureté de l’esprit humain pour entrer en union et communication avec la divine Majesté, que cela est épouvantable.
O mon Dieu ! qu’il y a d’impuretés à purger pour arriver 15 à ce terme auquel l’âme, esquillonnée c de l’amour de son souverain et unique Bien, a une tendance si ardente et si continuelle ! Cela n’est pas imaginable, non plus que l’importance de la pureté de cœur en toutes les opérations intérieures et extérieures qui est requise, car 20 l’Esprit de Dieu est un censeur inexorable et, après tout, l’état dont je parle n’est que le premier pas, et l’âme qui y est arrivée en peut déchoir en un moment.
Je frémis quand j’y pense, et combien il importe d être
fidèle. 25
Il est vrai que la créature ne peut rien de soi ; mais
1 chemin J que celui où sa bonté la voudrait faire marcher — C que lui fera voir Celui à qui elle tient avec tant d'ardeur 2 elle sentit qu’on lui ouvrait l'esprit
pour — C on lui ouvre de nouveau l'esprit pour 1 1 j’avais j [vu] d impur
en moi-même, je vis [pour lors ] une 15 d’impuretés j à nettoyer — C à
purger 16 terme j où l’âme piquée et pressée de — C ou l ame aiguillonée
par j y tend si ardemment et si continuellement — C a une tendance si ardente
et si continuelle 19 cœur j [qui] dans toutes les opérations — C en toutes les
opérations 21 [comme] un censeur — C un censeur
a. Même idée, mais plus développée, dans la Relation de 1633» fragment 4
(Vol. I, p. 153)-
b. Que je vis. Parfait défini de voir d’après l’interprétation de la Vie. Nous y voyons au contraire l’indicatif présent du verbe vivre, et nous donnons à la phrase la valeur d’une constatation générale pour Marie. Nous gardons le texte du manuscrit tel qu’il est.
•. Esquillonnée, aiguillonnée.
lorsque Dieu l’appelle à ce genre de vie intérieure, la correspondance est absolument requise avec l’abandon de tout soi-même à la divine Providence, supposée la conduite d’un directeur, duquel elle doit suivre les 5 ordres à l’aveugle, pourvu que ce soit un homme de bien : ce qui est bien aisé à reconnaître, car Notre- Seigneur en pourvoit lui-même ces âmes-là qui se sont ainsi abandonnées de bon cœur à sa conduite. Ah ! mon Dieu, que je voudrais publier bien haut, si j’en étais io capable, l’importance de ce point. Il conduit l’âme à la vraie simplicité qui fait les saints. J’ai voulu quelquefois inculquer à des novices, avec qui j’avais à converser, ce point, afin de les rendre simples et candides, ne voyant rien qui les pût avancer ni disposer davantage à de 15 grandes grâces, et enfin dans les voies de Dieu (1).
Cet état d’oraison qui a soustrait à l’âme le soutien qu’elle avait par l’Humanité sacrée de Notre-Seigneur, quoique étonnante a à l’abord, néanmoins, elle b voit et expérimente qu’elle a gagné, et que cette soustraction 20 n’a été que pour l’avancer dans les bonnes grâces de la divine Majesté, par les vertus qui lui sont données provenantes de l’Esprit de Jésus-Christ, sur toutes c
2 avec 1 abandonnement — C aussi bien que l' abandon 6 ce qui est assez
facile à reconnaître — C ce qui est fort aisé à reconnaître 11 je l’ai quelquefois voulu persuader à des personnes 16 [Dans] cet état d’oraison qui avait
soustrait C Cet état d’oraison qui a soustrait 17 qu’elle recevait C
qu’elle avait 18 C quoique étonnante d’abord, lui fait expérimenter elle
voyait [ clairement ] et par une expérience [ sensible ] 19 qu’elle j avait [ beaucoup ]
gagné - C qu elle a gagné cette soustraction, quoique d’abord rude et étonnante, n avait été que pour — C cette soustraction n’ a été que pour
a. Étonnante. L’accord du participe présent se fait avec oraison, non avec état. Charlevoix appuie la leçon du manuscrit.
b. Anacoluthe. Le sujet n’est plus oraison, mais âme.
, °' ^ur fouies> c’est-à-dire par-dessus toutes les autres vertus par la vertu d humilité. De la préposition et de l’adjectif réunis en un seul mot, le français moderne a fait un adverbe invariable.
d’une humilité patiente en exerçant la charité du prochain a, dans laquelle elle fait un grand progrès. J’avais pour lors environ vingt-trois ans b, lorsque je m’estimais heureuse du grand bien qui m’était arrivé d’avoir qui c me donnait sujet de souffrir des humiliations, et je sentais dans mon cœur un amour tout singulier pour ces personnes, leur rendant mes soumissions avec une affection sincère. Dès que j’y commettais quelque imperfection, j en étais reprise intérieurement : ce qui m’arrivant, en une oraison d j’en expérimentai le reproche quoique avec amour. C’étaient [ces] paroles intérieures: «Si tu avais une belle perle ou pierre précieuse et qu’on vînt à la souiller dans un bourbier, serais-tu contente ? » Ces paroles m’abîmaient de confusion devant Dieu que mon âme ne concevait que pureté. L’effet qu’elles causèrent fut une si grande haine de moi-même que je ne voyais rien digne de mépris ni de rebut comme moi ; et d’autant que e mon âme s’approchait de Dieu et que je connaissais la disproportion de la créature au regard de son infinie pureté, cette haine de moi-même et l’humilité croissaient et me faisaient faire des actions de plus en plus humiliantes à la nature.
Mon âme avait une tendance à Dieu sans cesse, purement spirituelle. Je le voulais d’une façon qui m’était inconnue. Je le rencontrais en toutes les créatures et dans les fins pour lesquelles il les avait créées,
1 de l'humilité, de la patience et de la charité du prochain 4 du grand bien
qui m’arrivait quand quelqu’un me donnait 9 arriva J [ particulièrement ] dans
une rencontre où 11 intérieures j [ mais fort distinctes ] 24 voulais j [posséder ] d’une 25 inconnue j [et où lui-même me disposait \
a. La charité du prochain, c’est-à-dire la charité envers le prochain. Latinisme.
b. Nous serions donc dans les années 1622-1623.
c. Qui m’était arrivé d’avoir qui. Le premier qui est un relatif, le second un pronom indéfini équivalent au si quis latin et à notre si on français. La Vie a retouché le texte, mais elle en a parfaitement rendu le sens par : quand quelqu’un me donnait. Du reste la suite : ces personnes, confirme toute notre interprétation.
d. D’après la Vie, il faudrait plutôt lire ici occasion, et ponctuer différemment : ce qui m’ arrivant en une occasion, j’en expérimentai... La leçon du manuscrit est plausible ; nous l’avons maintenue.
e. Et d'autant que, et plus, et dans la mesure où.
Marie de l’Incarnation
mais si spirituellement" que cette contemplation se rencontrait si épurée de la matière que ces créatures ne me distra [ya] ient point a. J’avais une connaissance infuse de la nature de chaque chose et, sans penser que cela était 5 extraordinaire (2), j’en parlais quelquefois avec beaucoup de simplicité ; et m’adressant à la Majesté divine, ayant ce passage en l’esprit : 0 Dieu, vous avez fait toutes choses, et par votre volonté elles ont été créées b, mon âme concevait plus que toutes ces paroles ne sonnent, et dans sa concep- 10 tion c, elle fondait en louanges et en actions de grâces, et quoiqu’elle s’estimât ce qu’elle était, basse et vile créature sous une si haute Majesté, néanmoins, sa tendance était de <la>d posséder toute par un titre qui lui était encore inconnu et qu’elle prétendait e.
15 Mais on lui découvre qu’il y a des dispositions qu’elle n’a pas : les ornements requis pour une possession si haute et si sublime. Elle voudrait passer par les flammes pour arriver où elle prétend ; il n’y a travaux qu’elle n’embrasse, ni jour ni nuit qu’elle n’emploie, pour tâcher 20 d’acquérir cette dignité qui lui manque, quoiqu’elle voie bien qu’elle ne la doit attendre que par la pure bonté de Dieu et par un excès de sa magnificence. Elle fait l’imaginable pour gagner son cœur, et lui, il lui donne un nouvel esprit de pénitence qui fait qu’elle traite
1 spirituellement j et par un rayon de contemplation si épuré — C mais c'était par une contemplation si épurée io elle [se] fondait — C elle fondait 12 son inclination néanmoins était de le posséder par — C néanmoins sa tendance était de le posséder par 14 et quelle pressentait 17 flammes j pour parvenir
où — C pour arriver où 18 il n’y avait travaux qu’elle n' embrassât soit de
jour soit de nuit 20 vît [fort ] bien — C vît bien
a. Phrase difficile et incorrecte. Nous l’entendons comme composée de deux consécutives dont la seconde s’enchaîne à la première. La rencontre de Dieu dans les créatures était si spirituelle que la contemplation qui en résultait se portait directement et uniquement sur Dieu, de sorte qu’elle était si dégagée des choses créées que la vision de ces dernières n’arrêtait point l’âme.
b. Apocalypse, IV, 11.
c. Dans l’idée qu’elle s’en faisait.
d. Ms. : le,
e. Vie : pressentait. Leçon qui pourrait aussi se soutenir, mais qui nous semble ici une correction.
son corps comme une esclave a. Elle le charge de haires, de cilices et de chaînes, le fait coucher sur le bois, et pour linceul b, un cilice ; elle le fait passer partie des nuits à < se > discipliner sanglamment c ; elle lui fait manger de l’absinthe, de peur qu’il prenne goût aux viandes d ; elle ne lui permet de sommeil que le peu qu’il lui en faut pour ne le pas laisser mourir, parce qu’elle veut qu’il souffre e. Avec ces pénitences, les autres actions domestiques et les travaux du tracas, elle lui <fait> panser des plaies puantes et l’< assujettit > f de s’en approcher si près qu’il en reçoive le sentiment g ; elle le fait aller où il y a des charognes très infectes, pour en prendre à loisir le sentiment. Non contente, elle lui fait prier quelque personne confidente de le battre rudement. Elle ne lui donne aucun repos, mais de continuelles inventions à le faire souffrir. S’il se présente quelque petit divertissement, l’Esprit lui dicte qu’il faut quitter la compagnie pour s’aller discipliner ou pour aller demander quelque nouvelle pénitence à son directeur, ou il l’oblige de se retirer en la solitude pour
3-6 [une bonne] partie des nuits à se discipliner avec grande effusion de sang; elle ne lui permettait de sommeil — C une partie de la nuit à se mettre en sang par des disciplines, manger de l’absinthe pour ne plus trouver aucun goût dans les aliments, et ne prendre de sommeil 9-12 les autres travaux domestiques et les
peines attachées à ses divers emplois ; elle le faisait aller où — C ce même esprit de pénitence lui fait panser les plaies les plus infectes, l’oblige à s’en approcher et à chercher même des 16 s’il se présentait quelque petit divertissement, [ incon¬
tinent ] l’Esprit lui disait — C s’il se présente quelque petit divertissement, l’Esprit lui dit 20 directeur j, ou [du moins] pour se retirer dans la solitude — C ou
il la force à se retirer ...dans la solitude
a. Une esclave. Autant qu’on peut insister sur un détail d’orthographe, à une époque surtout et dans un texte où l’orthographe est si fantaisiste, le féminin que nous trouvons ici serait plus naturel sous la plume de Marie. La Vie écrit un esclave.
b. Linceul, drap. Vieilli dans ce sens.
c. Sanglamment, sanglantement. Terme tombé en désuétude. Les contemporains de Marie de l’Incarnation, Saint-Juré en particulier, l’employaient encore.
d. Trait passé sous silence par la Vie, mais conservé par Charlevoix qui ne le connaissait que par un texte analogue à notre manuscrit.
e. Parce qu’elle veut qu’il souffre. La cruauté savante de Marie à son endroit : elle ménage ses pénitences pour en prolonger la durée. La Vie omet cette phrase.
t. Ms. : elle lui faisait.... et l'assujettir de.
e. Détail supprimé par la Vie, maintenu par Charlevoix.
traiter plus librement avec Dieu ; même, il lui fait quitter la table à tels desseins. Ce pauvre corps se laisse conduire comme un mort et souffre tout sans mot dire, parce que la vigueur de l'Esprit de grâce l’a surmonté 5 et réduit a.
Ce n’est pas tout. Cet Esprit lui fait voir de nouveau que la pureté intérieure requiert qu’elle aille de nouveau dire à son directeur tous les péchés et imperfections de sa vie, et de lui dire b, après les lui avoir donnés par io écrit, qu’il les attache à la porte de l’église c et que son nom doit être écrit en ce papier, à ce que d tout le monde sache qu’elle a été si déloyale à son Dieu. Il faut obéir, et la contrition est si véhémente, parce qu’elle provient de l’amour de Dieu, que le directeur, voyant tant de 15 larmes, est contraint de céder et de la laisser agir. Comme l’âme en cet état est blessée d’une plaie qui la fait incessamment soupirer après son divin Objet, qui lui a découvert un échantillon de sa grande pureté, le moindre atome d’imperfection lui semble une montagne qui met 20 une interposition à la jouissance de ce souverain Bien. En cette occasion, mon directeur me renvoya assez sévèrement plusieurs fois ; mais enfin, il vit bien que mes larmes venaient d’une autre source que de la nature. Il m’écouta donc et prit mon papier, que je le priai très 25 instamment d’attacher à la porte de l’église. Il le prit sans dire mot, mais il le brûla, comme je crois, car je ne le vis point attaché à la porte, comme je l’en avais prié. Lorsque j’avais ainsi obéi à l’Esprit de la grâce, il se rendait profus en nouvelles faveurs en mon en-
4 Esprit de grâce j l’avait réduit et surmonté — C l’a surmonté et réduit 6 cet
Esprit [ intérieur qui s était rendu le maître et le guide de l’ âme~\ lui fit voir que la 19 montagne j qui mettait un si grand obstacle à
a. Sur les pénitences de Marie, voir la Relation de 1633, et en particulier le fragment 15 (Vol. I, p. 172), où, comme le note Dom Claude Martin, la Vénérable Mère enchérit encore sur tout ce qu’elle a dit ailleurs de ses mortifications.
». Et de lui dire, gouverné par l’idée de contrainte contenue dans requiert.
c. La chapelle provisoire des Feuillants. — Pour cet épisode, se reporter à la Relation de 1633, fragment 26 (Vol. I, p. 189).
d. A ce que, à cette fin que. Locution tombée en désuétude.
droit. Il en soit béni éternellement d’avoir eu tant d’amour pour ma chétivité !
Comme j’étais en l’état d’abnégation actuelle dont j’ai parlé, j’avais fréquemment crainte que mon directeur, — qui l’était aussi de mon frère et de ma sœur, — ne s’avisât de m’en tirer. Je ne sais pas ce qu’il fit, mais je vis qu’on projetait de m’employer dans le gros de leurs affaires, comme eux-mêmes : ce qui arriva en effet, et m’obligea à la conversation avec plusieurs personnes du dehors et à de grands soins. Mais tout cela ne m’ôta point le moyen des actions de charité, mais au contraire j’avais moyen de m’y employer davantage, car Notre-Seigneur me donna une augmentation de grâces et des forces pour tout ce qu’il voulait de moi. Mes pénitences continu [ai] ent, et l’Esprit me poussait d’en faire encore davantage. J’avais de grands sujets de pratiquer la patience, mais tout cela m’était délectable en la vue de celui qui me donnait tant d’accès avec sa divine Majesté.
Comme j’ai dit, j’avais un grand amour pour ceux qui me donnaient sujet de croix a. Je les regardais comme personnes choisies de Dieu pour me faire de si grands biens que j’avais crainte de perdre à cause de mes péchés. D’ailleurs, je me reconnaissais le néant et le rien, digne de tout mépris. Lorsque j’avais des sentiments contraires, j’étais bien honteuse en moi-même et me châtiais rigoureusement ; et j’étais étonnée de ce que Notre-Seigneur me faisait tant de grâces et me prévenait si amoureusement, me donnant la hardiesse d’aspirer à la qualité d’épouse, de me consommer dans ses divins embrassements et de lui parler avec une grande privauté,
1 Qu’il soit bem 18 accès auprès de- sa divine Majesté, ainsi que j’ai dit.
a. Voir l’article précédent, page 20g.
lui disant : « Ah ! mon Amour, quand est-ce que s’achèvera ce mariage ? » Il ravissait mon esprit et charmait mon cœur auquel il voulait accorder sa requête, mais il y avait encore quelque ornement à préparer, et sur 5 cela, mon âme languissait, quoiqu’elle fût unie de volonté à Celui qui la faisait souffrir et qui, après tant de soupirs, ne lui accordait pas sa demande.
Je faisais 1 imaginable pour gagner son cœur, car rien ne me contentait que cela, dans ces langoureuses a io ardeurs et moyens que je prenais pour plaire à Celui que je voulais posséder. Comme j’étais dans ces sentiments, tout soudain me fut mis en esprit ce premier verset du psaume Nisi Dominus aedificaverit domum... etc. b, et une grande lumière qui m’en donna l’intelligence, 15 en me faisant voir le néant et l’impuissance de la créature pour s élever d elle-même à Dieu et de s’avancer en ses bonnes grâces et enfin à toutes les prétentions de le posséder, si lui-même ri édifiait l’édifice et ne lui donnait les ornements convenables à un si haut dessein. 20 Je vis ce néant de la créature si horrible et si certain que je ne pouvais comprendre son fond. Cela m’établissait en une ^ abnégation de moi-même et me donnait une humilité généreuse qui, n’attendant rien de soi, attendait tout de. Dieu et se tenait comme assurée de le posséder 25 dans l’étroite union à laquelle il lui donnait tant d’attrait. Elle était soumise a tous les ordres de sa divine Majesté, ^ mais tous les soupirs de l’âme aspiraient, comme l’Épouse, au baiser de la bouche c.
Il ne se peut dire combien cet amour est angoisseux d,
6 la faisait j {languir et] souffrir g dans ces languissantes ardeurs 29 com¬
bien cet amour j cause de peines et de souffrances
». Langoureuses ardeurs, qui est en langueur. Sens vieilli. La Vie a languissantes. b. Psaume CXXVI, 1.
®. Cantique des cantiques, I, 1.
«. Angoisseux, pressé d’angoisses. Cet adjectif était déjà considéré comme viei î par les théoriciens du XVIIe siècle. Bossuet l’emploie encore. La Vie l’a
remplace par une périphrase qui nous semble bien n’en rendre pas très exactement le sens.
et cependant l’âme ne voudrait point en sortir, sinon pour posséder Celui qu’elle aime. Il lui semble qu’elle a des bras intérieurs qui sont continuellement étendus pour l’embrasser (3), et, comme si déjà elle le possédait dans l’état où elle tend sans cesse, elle dit : « Mon Bien- 5 Aimé est à moi, et moi, je suis toute à lui a. C’est mon bien, c’est mon moi, c’est mon tout et ma vie. » Elle se trouve sans cesse en cet état. Tous ses soupirs, ses attentions et sa vie, sont sans cesse en cet état de tendance au Bien-Aimé. Dans les actions les plus humbles, c’est 10 là où elle l’embrasse le plus étroitement. Je ne puis dire à quoi cet Amour réduit la créature pour la faire courir après lui. Il l’enchaîne de doubles chaînons. Il la captive sous ses amoureuses lois. Il lui ferait quitter jusques à sa peau pour la faire courir après lui. Elle estime sa vie 15 être un rien pour la possession du Bien-Aimé, pourvu qu’elle le possède en la manière de laquelle il lui donne l’attrait, car elle ne se peut contenter de moins : « Non, dit-elle, mon chaste Amour, je ne vous veux point en partie, mais c’est tout entier que je vous veux. Si c’est 20 ma vie qui vous empêche de venir, retranchez-la, car elle nuit, si c’est elle qui me retarde de vous posséder. Vous êtes si bon et si puissant en amour, et vous vous plaisez en mon tourment ! Vous m’en pouvez délivrer par la mort. Hé ! pourquoi ne le faites-vous pas ? Vous 25 pouvez encore par un de mes soupirs me faire expirer, et attirer mon esprit dans le vôtre, puisque vous tardez tant de venir. Mais vous êtes partout, et je sais que vous êtes dedans moi. Hé ! pourquoi vous plaisez-vous à mon tourment ? Que vous plaît-il que je fasse ? Comman- 30 dez, et vos paroles feront des œuvres en moi qui vous seront agréables et qui vous rendront exorable. »
3 bras intérieurs qui sont continuellement tendus — C il lui semble qu elle a sans cesse les bras étendus 5 état J où elle aspire 6 à lui j. Il est comme un
autre moi-même : c’est mon tout, c’est ma vie 8 tous ses mouvements, toutes
ses attentions et tout ce qui est en elle tend continuellement vers son 25 Hé !
pourquoi tardez-vous tant à venir à moi ou à m'attirer à vous 29 à mes
peines
». Cantique des cantiques, II, 16.
Tout cela se passe en des chemins, dans un tracas d’affaires, et avec et dans la conversation, quoique nécessaire, de nombre de personnes, avec autant d’application et d’attention d’esprit que si c’était dans 5 l’oratoire, parce que l’âme est emportée passivement par un trait a qui, dans son fond, lui donne une très grande paix. Mais d’ailleurs, l’amour divin la tient en une angoisse qui se peut bien sentir mais non pas dire.
i chemins [ou les affaires me conduisaient ], dans l' embarras des soins domestiques 3 d’un [grand] nombre de personnes.
a. Trait, l’action de Dieu qui tire l’âme à soi tout d’un coup et irrésistiblement.
NOTES
(i) Sainte Thérèse donnait les mêmes conseils à ses religieuses. Pour elle comme pour Marie de l’Incarnation, le renoncement au sens propre, l’obéissance aveugle à 1 Église et à son représentant, sont la condition indispensable de tout progrès dans la vie spirituelle. Les vrais mystiques ont toujours eu à cœur de faire contrôler leurs voies et leurs inspirations. Il y a là une différence irréductible qui les séparera toujours de l’illuminé et de l’hérétique.
La Vie, en substituant personnes à novices , a tenu à donner une portée générale à la recommandation de Marie. Le conseil, en effet, vaut pour toutes les âmes. « Même aux personnes étrangères à l’état religieux, écrit sainte Thérèse, il serait avantageux d avoir... un guide dont elles suivent les avis, afin de ne faire en rien leur propre volonté, car c’est là d’ordinaire la cause de notre perte. » {Le Château intérieur, Troisièmes Demeures, chap. II. — Œuvres complètes de sainte Thérèse. Paris, 1910, t. VI, pp. 93-94.)
(2) M. Bremond {l. c., p. 25) renvoie au sujet de cette faveur à un passage analogue du livre des Fondements de la vie spirituelle... du P. Surin. Deux voies, remarque Surin, donnent accès à la science : l’étude et l’oraison. Cette dernière! en effet, instruit l’âme et l’élève à une haute connaissance de Dieu et des choses divines. «Même les choses humaines et naturelles sont souvent découvertes avec éclaircissement des secrets que les hommes estiment. » Cette communication se’’’ fait cependant rarement « à ceux qui sont entièrement ignorants aux choses humaines ». Sainte Hildegarde confesse en plusieurs endroits devoir ses innombrables connaissances dans les sciences naturelles à une illumination surnaturelle. Mais s’agit-il pour Marie de l’Incarnation d’une faveur du même genre ? Quelques
lignes plus haut la Vénérable Mère écrit : « Je rencontrais Dieu en toutes les créatures et dans les fins pour lesquelles il les avait créées. » Nous rejoignons ainsi saint Jean de la Croix pour qui dans la contemplation, « l’âme découvre les relations et les dispositions admirables de la sagesse divine dans la diversité de ses œuvres». «Toutes les créatures ensemble, continue le Docteur mystique, et chacune par elle-même, montrent leurs rapports avec Dieu ; chaque créature élève en quelque sorte la voix pour proclamer ce que Dieu est en elle. » Et plus loin : « Quand (l’âme) est en contact avec la calme sagesse qui régit aussi bien les créatures supérieures que les inférieures, elle remarque que chacune, proportionnellement aux dons reçus de Dieu, possède une voix spéciale et l’emploie pour proclamer ce que Dieu est. Elle comprend aussi que chacune chante les louanges divines selon son degré d’union avec Dieu et que toutes ces voix s’unissent en une symphonie admirable qui exalte la grandeur de Dieu, sa sagesse et sa science. » ( Cantique spirituel, IIe Partie, str. xiv et xv. Édition Hoornaert, PP- I35 I37-) Dieu reste le maître de ses dons ; mais il ne fait rien d’inutile. Nulle part, les écrits de Marie ne laissent apercevoir dans sa vie la nécessité ou même l’utilité d’une communication miraculeuse des connaissances scientifiques. Nous pouvons donc entendre la connaissance infuse dont elle parle au sens de saint Jean de la Croix. Il semble que ce soit là, au fond, le sentiment de Dom Claude Martin. Il écrit dans sa glose : « (Notre-Seigneur lui avait donné) la connaissance infuse de la nature de chaque chose et le don de science.... dans un degré très éminent, afin de s’élever à Dieu par les rapports que les créatures ont à leur auteur, et selon les fins pour lesquelles elles ont été créées, en sorte qu’aucune ne la pouvait distraire, mais plutôt elles lui servaient toutes pour s’unir à Dieu... » ( Vie, p. 49.)
(3) Citant ce texte, M. de Montmorand remarque : « Cette contemporaine des précieuses est bien de son temps, et le texte en question rappelle étrangement — je m’excuse de ce rapprochement irrespectueux — l’impromptu de Mascarille. » ( Psychologie des Mystiques catholiques orthodoxes. Paris, 192°. P- 63.) On aurait tort de voir dans cette formule et quelques autres semblables un trait de caractère. Ni dans la voix, ni dans le geste, Marie n'a rien d’une précieuse. Il y a seulement chez elle des gaucheries qui tiennent à l’état de la langue et de la syntaxe françaises à l’époque où elle écrit. La recherche et l’affectation lui sont étrangères.