‹ Écrits spirituels et historiques (volume 2)Chapitre 45 sur 81 · CINQUIEME ÉTAT D’ORAISON · texte numérisé non relu

CINQUIEME ÉTAT D’ORAISON

JE n ai pas dit ci-devant que, dès que mes liens furent rompus et que j’eus commencé de goûter les biens de 1 esprit et connu la vanité des choses du monde, je me sentis appelée à la religion a. Mais j’avais encore un 5 autre ben qui ne me le permettait pas, et qui, au jugement de mon directeur, était pour ce temps voulu de Dieu b ; qu’il croyait néanmoins que la divine Majesté me ferait cette grâce en son temps. Ainsi, je portais ce joug nécessaire par acquiescement aux ordres de Dieu, io d^i cependant tenait mon coeur en un cloître et mon corps dans le monde.

Mais, comme les excès de son amour pour ma bassesse ne semblaient ne se plaire qu’à me faire de nouvelles miséricordes, dans les ardents désirs que j’avais de pos- 15 se(-icr 1 esprit de Jesus-Christ, il me fit voir et expérimenter les grands et infinis trésors qui sont cachés dans les conseils du saint Évangile, à la garde desquels il appelle les âmes choisies, surtout dans la pauvreté, chasteté et obéissance, que je voyais être les vertus éminentes 20 que Notre-Seigneur Jésus-Christ avait choisies et pratiquées, étant en cette vie mortelle, pour nous servir

5 qui ne me permettait pas [pour lors } d’exécuter ce dessein selon le jugement b directeur j , [qui néanmoins me disait pour me consoler] qu’il 7 que ia

divine Bonté 12 comme son amour excessif 13 faire [sans cesse]

a. A l’état religieux.

b. Le petit Claude encore au berceau.

d’exemple, s’étant fait notre divine Cause exemplaire, comme il devait être notre Cause méritoire.

Dans la pauvreté d’esprit, mon âme concevait des choses si hautes et si divines que tous les royaumes du monde et tout ce qui peut tomber sous le sens ni a dans le concept de l’esprit humain, ne lui paraissait que boue et le néant qui est le moins et le rien des choses. Elle en était si ravie et si charmée que, si c’eût été une chose qui eût pu s’acheter par la vie et qu’elle en eût eu un million, voire sans nombre, elle eût tout donné pour l’avoir ; mais elle voyait que son prix n’est point de terre, mais une chose divine, de laquelle le Père Éternel faisait présent conformément aux paroles de Notre-Seigneur : Personne ne peut venir après moi, si mon Père ne le tire b. Or cet appel n’est autre, en ce point, que la communication de Jésus-Christ. Ah ! mon Dieu, il faut que toute parole et toute conception cesse, car il n’y en a point qui puissent dire ni penser ce qui était communiqué à mon âme de cette glorieuse et magnifique pauvreté d’esprit et des deux autres qui la suivent, car ce sont des chaînons qui ne peuvent souffrir de désunion.

Or, combien que c ces hautes vertus s’entendent des vœux effectifs de la religion qui, en ce cas, sont absolument nécessaires, néanmoins, regardant la chose en soi, il y a des suites qui font voir que ce n’est que le premier pas, eu égard à l’esprit de ces saintes vertus, lequel esprit, comme j’ai dit, n’est autre que celui de Jésus- Christ ; car, comme ce divin Sauveur est le Chef de

6 et dans la conception 7-8 que boue et néant j. Elle en était si ravie 15 cet attrait 23 Or, bien que 24 de l’état religieux — C de la religion

». L’ancienne langue n’attribuait pas une valeur négative à la conjonction ni ; elle l’employait donc concurremment avec et dans les phrases affirmatives. La Vie a substitué et à ni comme nous le ferions aujourd’hui.

b. Saint Jeanj VI, 14.

e. Combien que, quoique. Cette locution, fort courante au XVIe siècle, était déjà hors d’usage dans la seconde moitié du siècle suivant. La Vie l’a remplacée par son équivalent bien que.

1 Église et que tous les fidèles sont sous son domaine, parce que le Père Éternel les lui a tous donnés, il y a dans ce domaine certaines âmes choisies, qui sont les âmes < religieuses > a et parmi celles-là, il y a encore 5 plusieurs demeures qui font la plus noble partie de son royaume spirituel, qui sont d’autres âmes, auxquelles ce Chef divin influe avec abondance sa vie et son esprit, aux unes plus, aux autres moins, selon son choix et divin plaisir. Ah ! il fait miséricorde à ceux io auxquels il veut et lui plaît b, comme étant le maître absolu de ses dons. C’est donc à ces âmes qu’il communique cet esprit vivifiant dans la suite des dons, communications et impressions qu’il fait en elles, pour les faire enfin parvenir a cette véritable pauvreté d’esprit x5 qui ne peut être qu un ouvrage de sa toute-puissante main. S il plaît a notre divin Bienfaiteur me faire la grâce de parfaire ce qui m’a été commandé, la suite fera voir ce qui se passe entre Dieu et l’âme, pour la conduire a cette véritable pauvreté d’esprit substan- 20 tielle et spirituelle c.

Or, comme toutes ces lumières opéraient dans mon esprit, je ne voyais pas pouvoir parvenir à la possession des richesses immenses enfermées dans ces sublimes vertus auxquelles mon âme tendait, comme en ce qui 25 aisait la couche royale de l’Époux, aux embrassements duquel elle aspirait par une tendance et attrait continuels. Elle voulait néanmoins faire ce qui était en elle pour gagner son cœur et ses amours. Donc, ayant déjà ait vœu de chasteté, je me sentis puissamment inspirée

àluZvnhZ. lF'eTeSA 5-7 Plusieursi [ Singulièrement chéries ] qui sont la

p noble partie de son royaume spirituel et dans lesquelles ce divin Chef

âmTtTdaü S {P°Urtant] T” âme se sentait P°née ~ C auxquelles toutefois mon

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aZur C „ asP™t\ P™ un attrait continuel 28 *>« cœurj et son

amour — ^ et ses amours

s. Ms. : heureuses. Faute de copiste toute pénétrée de la Nous avons adopté la leçon de la Vie.

Ëpître aux Romains, IX, 15.

joie de sa vocation.

c. Voir les derniers articles de la Relation.

de faire celui d’obéissance et de pauvreté, en la façon que l’état présent auquel j’étais le permettait. Mon directeur, m’ayant examinée foncièrement, me le permit ; mais tout le reste dépendait de Dieu, car sa créature est trop imbécile a pour avancer un pas de soi en une 5 affaire de telle importance : ce qu’elle peut est son consentement, obéissance et abandon de soi, acquiesçant à tout ce que sa divine Majesté veut faire d’elle. Car, combien qu’il soit le maître absolu, néanmoins, ayant créé l’âme noble, il a été si excessivement bon qu’il la 10 traite noblement, ne lui ôtant point son libre arbitre ; mais elle, vaincue, lui donne tout, parce que le voyant si gracieux en son endroit, elle ne veut rien, mais être entièrement dépouillée et [qu’il] b ait tout et qu’elle n’ait rien. Mon vœu avait rapport à mon directeur et à 15 celui qu’il me laisserait en sa place, à mon frère et à ma sœur auxquels j’obéissais comme s’ils m’eussent été supérieurs, ou comme enfant à son père et à sa mère.

Il y avait à souffrir ce que Dieu sait, mais sa Bonté me traitait trop doucement c. Pour la pauvreté, je n’avais 20 rien à mon usage que ce que ma sœur me donnait, mais elle était si bonne et si charitable qu’elle me donnait plus que je n’en voulais.

Toutes les affaires d de mon fils étaient à la Provi-

5 trop faible 6 ce qu’elle peut faire est de consentir au trait de Dieu — C

ce qui dépend d’elle c'est son consentement 7 et de s'abandonner entièrement

à tout ce que sa — • C l’obéissance et l’abandon 8 faire j en elle 1 1 il la

veut traiter — C il la traite 12 elle, vaincue [de sa douceur ], lui donne — C après qu’il l’a vaincue, lui donne 13-15 elle ne veut rien que lui-même. Mon vœu

d’obéissance — C elle ne veut rien qu’être entièrement dépouillée. Mon vœu d’obéissance 18 comme un enfant a coutume d’obéir à — C comme un enfant l’est à

19 sait [en cette sorte d’obéissance\, mais — C sait, mais 24 II n’y avait

plus que les affaires de mon fils qui étaient toutes dans — C Toutes les affaires de mon fils étaient dans la

». Imbécile, faible. Sens vieilli.

b. A la façon dont la Vie a remanié la phrase, on peut conjecturer que la lacune du manuscrit devait exister déjà dans l’original.

0. Le beau-frère et la sœur de Marie ignoraient son vœu. Involontairement, ils ont donc pu faire peser sur elle le pire des despotismes. Elle leur obéissait comme une enfant, nous dit-elle.

d. La retouche de la Vie aboutit ici à un contresens. Les affaires de la mère, aussi bien que celles du fils, étaient laissées à la Providence.

dence qui me contraignait amoureusement de le traiter de la sorte. Et comme je trouvais des biens infinis dans la pauvreté d’esprit, je ne pouvais lui procurer auprès de mon divin Époux que ce trésor inappréciable, 5 de sorte que je ne faisais rien pour moi ni pour lui, parce que je souhaitais que nous eussions même partage; et je persistais à la demander continuellement comme chose qui méritait d’être postulée jusqu’à la jouissance de sa possession.

io Ensuite du sacrifice susdit, Notre-Seigneur semblait se plaire à me continuer la douceur de sa sainte familiarité, mais c’était dans l’amour souffrant une langueur continuelle. Quoique l’âme, dans cet état, soit dans Dieu et qu’elle lui parle, parce que son Esprit lui donne une 15 amoureuse activité qui l’agit et la fait parler un langage qui n’est point au pouvoir naturel de la créature, elle n’est néanmoins pas en la possession des biens qu’elle attend dans la jouissance de l’Époux céleste a, qui semble se plaire de la faire ainsi mourir et remourir. 20 Le plus grand soulagement qu’elle trouve est dans la communion journalière, où elle est assurée qu’elle possède sa vie. Non seulement la foi vive lui dit b, mais il lui fait expérimenter que c’est lui, par une liaison et union d’amour dont il la fait jouir d’une manière inexpli - 25 cable. Quand tout le monde ensemble lui aurait dit que celui qui est dans l’Hostie n’est pas le suradorable Verbe Incarné, elle mourrait pour assurer que c’est lui.

Apres toutes mes fatigues que je prenais pour le service

19 faire [ ainsi souffrir,'] mourir et

a. La ponctuation défectueuse et une faute de typographie non corrigée dans Y errata rendent ce passage inintelligible dans la Vie.

b. Non seulement la foi vive le lui dit (qu’elle possède sa vie), mais... L’ellipse du pronom personnel régime était fréquente autrefois. On pourrait aussi considérer la complétive que c’est lui comme se rapportant aux deux verbes dire et expérimenter. Dans ce cas, il n’y aurait pas d’ellipse.

du prochain, mon corps brisé de pénitences reprenait ses forces par la manducation de ce divin pain et un nouveau courage pour recommencer tout de nouveau : ce que naturellement je n’aurais pu. Mais, quoique j’eusse, avec une certitude de foi et de fruition, joui 5 dans la sainte communion de mon Bien-Aimé, néanmoins, après la consommation des espèces, mon âme retournait en sa tendance de le posséder sans retour, ce qui me donnait de très grands désirs de mourir. Je gémissais disant : « Enseignez-moi, mon Bien- Aimé, où 10 vous paissez et reposez au midi a. Emmenez-moi dans vos jardins et en la solitude où rien n’empêche de vous embrasser^» Quoiqu’il fût en moi, il semblait qu’il s’enfuyait de moi et qu’il habitait dans la lumière inaccessible où les Séraphins mêmes ne peuvent atteindre. 15

Je me voyais quelquefois comme abandonnée. Lorsque dans la rigueur de l’hiver, pendant l’obscurité de la nuit, je voulais châtier mon corps que je tenais tout découvert, à peine pouvais-je remuer le bras. Je disais à ce divin Amateur : « Mon Bien-Aimé, mettez-vous sur 20 mon bras c, à ce qu’il ait d des forces pour châtier ce misérable corps. » Lors, il m’en donnait de si puissantes que je me déchirais de coups ; puis, je mettais une haire pour que ses brins et piqûres fussent d’autant plus sensibles. Ensuite, je m’allais jeter quelques heures sur 25 mon pauvre lit. Je voyais bien que je suivais ses intentions, et son Esprit ne me permettait pas de faire autrement, car si je n’eusse suivi sa direction, il m’en faisait une réprimande intérieure, ou je tombais en quelque imperfection pour châtiment de ma faute, qui e me 30

5 foi j et de jouissance 8 dans sa tendance [ordinaire] à le 19 découvert

[au froid] 23 haire j afin que ses nœuds et ses épines 25 sensibles [que

les plaies étaient récentes] 28 faisait [aussitôt] une

a. Cantique des cantiques, I, 6.

*>. Ibid., VIII, 1. Citation libre.

«. Citation accommodatice d’une adjuration du Cantique des cantiques, VIII, 6.

d. A ce qu'il ait, afin qu’il ait.

e. Qui, ce qui.

faisait porter une bonne humiliation et bien concevoir à mes dépens le néant de la créature par mes faiblesses(i).

Notre-Seigneur permit que je passasse par diverses tentations a. Le diable me représentait une troupe de 5 singeries. Pour ce qui était de mon corps, il me mettait en l’esprit que j’étais bien folle de le faire tant souffrir ; qu’il y avait plusieurs personnes dans le christianisme qui gardaient les commandements de Dieu et qui seraient sauvées sans tant de peines ; et à quoi bon cet 10 assujettissement à un directeur ; que c’était une chose par trop rude, et qu’il n’y avait point de mal de suivre sa propre volonté. Une fois, cette attaque fut si violente, qu inconsidérément je laissai aller cette parole, étant avec une bonne fille : « A quoi bon tout cela ! Je ne puis 15 plus me captiver de la sorte. » Mais j’en eus tant de confusion par apres, que ce me fut une bonne pénitence. Puis, mon fils remplissait mon imagination, qui élevait un grand trouble en moi: que j’engageais ma conscience; que Dieu me ferait rendre compte de ce que je vivais 20 comme si lui ni moi n’aurions besoin de rien à l’avenir. Mon sens peinait puissamment en ce point, car je portais un grand amour pour mon fils, auquel j’avais cru souhaiter les vrais biens, en lui procurant, et à moi, la pauvreté auprès de Dieu, et qu effectivement ^ j’en avais 25 pris les actes. J allais trouver mon directeur pour savoir si, au vrai, j’engageais ma conscience. Il m’assurait là-dessus, mais cela ne diminuait pas ma tentation. Puis, d avoir été si simple de m’engager ainsi ; que

4 une infinité de 21 mon sens j souffrait 25 [Dans ces inquiétudes ]

7 allais 1

ft. Tout ce début de chapitre est remarquable de naturel et de pittoresque. Mais il faut le lire dans le manuscrit pour jouir de l’effet du brusque passage du strle in(3irect au style direct. La Vie, par souci de régularité, a cru bon de ménager les transitions.

b. Qu’ effectivement, parce que, en fait.

jetais comme une servante a. Enfin, j’étais battue de toutes parts et Dieu permettait que plusieurs personnes me parlassent conformément. Or c’était ce qui me faisait beaucoup souffrir.

Je n’avais pas de soutien de l’intérieur, car je pâtissais une stupidité très grande aux puissances de l’âme b, sans force ni vigueur de me tirer de là, et, comme j’ai dit, mon sens peinait jusqu’à l’inquiétude active, car il semblait que mon imagination fût un avocat éloquent qui remuait tout son train c. Entre autres, je m’imaginais que j’étais une hypocrite, et que jusque-là que d j’avais trompé mon directeur, lui contant des contes e et des imaginations pour des vérités. Ma raison pâtissait, mais elle n’était pas si troublée qu’elle ne vît bien que j’avais cru chercher Dieu et que, même dans le fort de mes tentations, je n’avais omis aucune de mes pénitences. Nonobstant tout cela, une crainte me saisissait et me disait que j’étais trompée. Je m’abandonnais à Dieu en cette affliction et ne laissais pas de suivre mon train ordinaire.

Il est vrai qu’alors que les puissances de l’âme sont attaquées et liées en sorte qu’elles sont à une inaction et réduites à ne pouvoir s’aider ni aider la partie inférieure qui est abandonnée à la souffrance de la tentation, la peine est bien grande, mais l’âme expérimente que d’elle-même elle n’aurait pu porter la tentation. Si cette parole de Dieu n’était venue en elle, elle confesse entière-

1 servante j, [ cela blessait mon imagination ] 2-3 parts j et [pour dernière

épreuve ] Dieu permettait que plusieurs personnes [se missent du côté de la tentation et qu’elles'] me parlassent conformément [aux pensées dont j'étais combattue] g éloquent j qui employait tout son art 12 lui disant des contes et 27 parole de Dieu j ne s’était vérifiée en elle : Je suis avec

a. Comme le diable, l’imagination y va aussi de son discours.

b. A cause de l’état de passivité où elles étaient réduites.

c. Le geste, l’accent, toute la mimique de l’avocat, disparaissent dans la formule plate de la Vie : qui employait tout son art.

a. Je m’imaginais... que jusque-là que... Non, sans doute, une consécutive, mais un nouvel exemple de cette répétition pléonastique de la conjonction que, déjà signalée page 183, note a.

e. Conter des contes à quelqu’un, expression populaire encore en cours.

Marie de l’Incarnation

ment qu’elle est l’impuissance même a : Je suis avec ceux qui sont dans la tribulation A Alors, ce n est pas que cette expérience soit sensible, mais c’est qu’elle influe une vertu secrète qui aide à porter le faix de la 5 tentation et fait c qu’on se rend invincible. Je me souviens qu’en cette occasion, l’abnégation de l’état auquel j’étais réduite par les mortifications du corps m’était pesante. Il me semblait que j’étais comme ces pauvres loqueteux qui vont tremblants de porte en porte. Tout io cela fait bien voir que nous ne pouvons pas de nousmêmes que comme de nous-mêmes, et que toute notre force ne vient que de Dieu, Père des miséricordes d.

J’ai donc, étant dans le monde, passé par diverses épreuves semblables, desquelles Dieu par sa bonté me 15 tirait amoureusement, tout d’un coup, et me faisait expérimenter que c’est lui qui relève le pauvre de la fiente pour le mettre aux délices de ses bonnes grâces et de son cœure.

J’avais environ vingt-cinq ans f, lorsque je passai par 20 l’épreuve susdite et par d’autres de la part du prochain. Ensuite de quoi, Notre-Seigneur allait augmentant la grandeur de ses miséricordes en mon endroit, expérimentant que l’état, lequel il avait permis que je portasse,

8 pauvres j qui vont tremblants de porte en porte sans pouvoir rien faire 10 nous

ne pouvons rien de nous-mêmes 15 amoureusement J [et pour l’ordinaire ], tout

22 et me faisait connaître que l’état [ affligeant ]

a. La Vie, embarrassée sans doute par une phrase assez irrégulière, a adopté une autre ponctuation. Pour avoir un texte régulier et clair, il suffirait du reste de transposer la principale avant la conditionnelle. En tout cas, aucune retouche ne s’impose.

b. Psaume XC, 15.

°. Trait de style chez Marie déjà remarqué page 161, note b. Un mot précédemment écrit ramènera sa répétition ou un mot à consonnance identique.

d. IIe Épître aux Corinthiens, III, 5 ; I, 3.

e. Ier Livre des Rois, II, 8.

f. Année 1624-1625.

n’était que pour épurer mon âme, laquelle il allait disposant pour être le réceptacle de ses faveurs, et que, comme il était Dieu d’infinie pureté, qu’il fallait passer par le feu pour être admise à l’honneur de ses embrassements.

Lors, mon âme, transportée par une puissance qui la mettait dans un état passif, parlait à Dieu dans une privauté très grande, sans que je pusse en façon du monde m’en empêcher. Ce sont des plaintes amoureuses, ce sont des gémissements indicibles. Chaque retour semble devoir consommer l’âme. Elle a un attrait qui la fait aimer le Bien-Aimé du Père Éternel, et lorsqu’elle croit en aller jouir et se perdre dans son sein, une lumière de la grandeur de la Majesté le dérobe, et comme s’il disait à l’âme : Détournez les yeux de moi, car ils me font envoler a. C’est cet entre-deux de la Majesté qui fait cela ; mais ce n’est que pour esquillonner davantage l’âme qui, dans ces cachettes b, ressouffre sa langueur. Si j’eusse écrié c bien haut, cela m’eût soulagée. Il semble que le cœur soit gros extraordinairement, lequel porte un feu qui éclaterait s’il venait à faire rupture ; ce feu, ce sont des affections ardentes qui ne se peuvent décrire. Je m’enfermais dans un lieu à l’écart, je me prosternais contre terre pour étouffer mes sanglots et tout ensemble, pour gagner, par un abaissement intérieur sous sa Majesté, Celui après qui soupirait mon

6 transportée J d’une puissance — C par une puissance g C’étaient des

plaintes amoureuses et des gémissements inexplicables ■ — C ce sont des plaintes amoureuses, ce sont des gémissements indicibles 10-11 [dont] chaque retour

semblait la devoir consommer — C chaque retour semble devoir consumer l'âme 14 une lumière j [ sortie ] de la grandeur 16 Majesté [ lumineuse ] 17 pour

piquer et presser davantage l'âme — C pour aiguillonner davantage l’âme 18 qui par ses retraites — C qui dans ses retraites 19 bien haut j, j’en eusse

été soulagée — C cela m’eût soulagée 20 extraordinairement gros [en ces rencontres où] il porte 23 lieu à V écart \ [où] je me prosternais — C lieu à

l’écart J ; je me prosternais 25 pour gagner j celui après qui mon âme soupirait,

par un abaissement intérieur — C par un abaissement intérieur celui pour qui

a. Cantique des cantiques, VI, 4.

b. Cachettes. Les retraites soudaines de Dieu, qui pour attiser et exaspérer le désir de l'âme, semble jouer à cache-cache avec elle.

c. Écrier ne s’emploie plus que comme verbe pronominal.

âme, l’amour ni la privauté ne diminuant en rien le respect, le tout compatissant ensemble.

Je ne trouvais du soulagement que dans les actions de charité a. C’était ce qui me faisait vivre, en chérir 5 et en chercher les occasions lorsque je ne les avais pas présentes, et renforcer mes pénitences et mortifications, et instruire les domestiques, les examinant sur leurs fautes pour les en faire confesser. Je les réduisais où je voulais. Je ne leur parlais que des choses conformes io à leur état, car, hors mon directeur, je ne parlais point de ce qui se passait en moi. Et ce m’était un bonheur, car si j’eusse parlé conformément à mes dispositions intérieures, il m’en fût arrivé de l’accident b, mes sens n’en étant pas capables c ; et aussi c était en quoi 15 les macérations du corps me servaient beaucoup, quoique ce ne fût pas la fin pour laquelle je le faisais, mais pour châtier mon corps : — parce que j’étais une grande pécheresse, je l’avais en haine mortelle0; — et pour honorer les souffrances du suradorable Verbe Incarné, 20 duquel je voulais gagner le cœur pour revanche de ce qu’il m’avait ravi le mien.

Aussi, une fois, j’expérimentai qu’on avait ravi mon cœur et qu’on l’avait enchâssé dans un autre cœur, et qu’encore que ce fût deux cœurs, ils étaient si bien

i l’amour et la privauté ne diminuaient rien du respect — C l’amour ni la privauté ne diminuant en rien le respect 3 actions [de pénitence et] de charité

— C actions de charité 4 ce qui m’en faisait chérir les occasions lorsqu’elles

se présentaient, et les chercher • — C c’était ce qui me faisait vivre ; j’en cherchais les occasions 8 confesser j, [et ils avaient une telle créance en moi que] je les

réduisais 13 arrivé J de l’inconvénient 17-18 grande pécheresse [et] pour

honorer 20 par revanche de ce qu'il avait gagné le mien — C en revanche

de ce qu’il avait ravi le mien 22 une fois J, fe sentis que 24 si bien unis

a. Nous trouverons un peu plus loin la même note sur le dérivatif des actions de charité (Voir page 245, note e).

b. Comme le transport extatique raconté par la Relation de 1633, au fragment 41 (Vol. I, p. 219).

0. Capables, assez résistants pour supporter l’impression sans tomber en défaillance.

d. La Vie a supprimé cette réflexion, qui lui a paru sans doute encombrer le texte. Mais il suffisait de la traiter comme une parenthèse : ce qu’elle est en réalité.

ajustés que ce n’était qu’un, et une voix intérieure me dit : « C’est ainsi que se fait cette union des cœurs. » Je ne sais si je dormais ou veillais ; mais, revenant à moimême, je fus plusieurs jours dans un état d’union avec Notre-Seigneur qui se passait dans mon cœur, qu’hu- 5 mainement, sans soutien extraordinaire, j’eusse défailli à chaque moment a, parce que cette volupté divine embaumait mon âme d’une manière que mon corps n’eût pu supporter b. Quoique la Bonté divine s’accommodât à l’état où elle m’avait mise de conversation avec le 10 prochain, néanmoins, il y avait certaines occasions de faveurs extraordinaires, èsquelles j’avais des besoins tout particuliers de son secours à ce sujet.

Quoique j’aie dit que Notre-Seigneur accommodait l’état intérieur où il me tenait avec l’extérieur où il 15 m’avait mise c, néanmoins je souffrais puissamment dans le monde que je voyais tout contraire à l’Esprit de Jésus-Christ, et mon esprit, qui ne voyait rien de beau ni d’aimable que les saintes et divines maximes du Fils de Dieu, ne pouvait comprendre comme elles 20 étaient si peu suivies [des chrétiens ordinaires] comme de ceux qu’on appelait bons chrétiens d. Cela me faisait

2 me dit [ distinctement ] 12-13 extraordinaires] où j’avais un besoin tout

particulier de son secours, [tant pour en supporter l’excès que pour empêcher que rien ne parût au dehors.'] 21 suivies j même de ceux qu’on appelait bons

chrétiens — C comment, elles étaient si peu suivies de ceux qu’on appelait bons chrétiens 22 cela faisait souffrir un martyre [ à mon esprit ] — C ce qui me

faisait supporter une espèce de martyre

a. La consécutive n’a aucun antécédent exprimé. C’est le ton et l’accent de la ptuase, comme il arrive souvent dans la conversation familière, qui l’amènent.

b La Relation de 1633 contient aussi un récit de cette grâce, récit plus précis que celui de 1654, mais qui n’ajoute pas d’éléments nouveaux (Voir le fragment 27. Vol. I, p. 191).

°. Voir l’article précédent.

d Vie : si peu suivies même de ceux. Nous avons gardé le texte du manuscrit en suppléant le premier membre de la comparaison qui manque.

porter un martyre, et comme j'étais en ces sentiments, Notre-Seigneur, duquel les amabilités infinies me découvraient, par une manière très spirituelle, ce qu’il avait fait pour les hommes et jusqu’à quel point son amour 5 l’avait réduit en leur considération, durant le carême a, il b me découvrait le sacré mystère de l’Incarnation, en une manière que je n’avais jamais conçue, mais que depuis ce temps-là, j’ai lu quelque chose qui y avait du rapport. Quoique cette lecture n’approchât point de io l’effet que porte <et> c imprime une visite de Dieu, néanmoins cela console de [voir que] ce que Ton expérimente y a du rapport et est conforme à la foi de l’Église (2).

Cette vue et application continuelle, me donnant un 15 nouvel amour pour la religion où, hors de l’embarras du monde, se pratiquaient les maximes du Fils de Dieu, me faisait gémir, et les liens qui me retenaient dans le monde m’étaient pesants. Néanmoins, j’expérimentais que Notre-Seigneur voulait que je fusse ainsi attachée, 20 et il adoucissait ma douleur par le ressouvenir de ses paroles : Mon joug est doux et mon fardeau léger d. Puis il influait en mon âme l’effet et l’efficacité de ces divines paroles, ce qui calmait ma douleur, et la faisait courir en ses voies parmi les choses les plus grossières et maté- 25 rielles où, étant appliquée de corps, l’esprit est lié au suradorable Verbe Incarné. Si l’horloge sonne, elle est contrainte de le compter par ses doigts, parce que cet intervalle de compter, quoique ce fût par nécessité, met l’interruption à son colloque amoureux avec son

5 Durant un 13 Église j [et au sentiment des Docteurs ] 14 application

[si] continuelle — C application continuelle 15 pour l’état religieux — C pour

la religion 16 monde j l’on pratique — C se pratiquent Dieu}. Je gémissais [jour et nuit\ 29 à son entretien — C colloque

a. Le carême de 1625. Voir la Relation de 1633 (Vol. I, p. 193).

b. Notre-Seigneur... il. Tour cher à la vieille langue, qui aimait à reprendre par un pronom un sujet déjà exprimé. Même usage dans la langue populaire d’aujourd’hui.

c. Ms. : l’imprime.

d. Saint Matthieu, XIII, 11.

Bien-Aimé. S’il faut parler au prochain, son regard ne sort point de Celui qu’elle aime ; lorsque le prochain lui répond, son colloque recommence et l’attention à ce qui est nécessaire ne lui ôte point la sienne. Il en est de même de l’écriture où son attention est double : à son 5 divin Objet et à la chose dont il est question. Lorsqu’il faut prendre de l’encre en la plume, ce temps est précieux, car l’esprit et le cœur font leur colloque. Que tout le monde soit présent, rien n’est capable de la divertir. 10

Il est vrai que, comme la paix est exubérante dans le cœur et que l’Objet qui le tient uni à soi est infiniment agréable, l’extérieur paraît joyeux et de conversation et entretien agréable. Le monde appelle cela de bonne humeur, parce qu’il ne juge que naturellement et ne voit 15 pas que c’est l’infini Bien que possède l’âme qui rend l’extérieur de la sorte a. J’ai remarqué que les peines et austérités venant des pénitences que je faisais ne m’ont jamais donné ni chagrin ni tristesse, mais qu’elles me liaient à Dieu d’une façon très suave qui me faisait 20 agir avec beaucoup de douceur avec le prochain. Alors que je faisais la correction à quelque domestique, c’était dans le même. Une fois, il y en eut un qui me fit un grand affront, au sujet d’une affaire que j’avais à traiter avec une personne assez considérable. C’était 25 en apparence pour me décréditer, quoique peut-être il n’en eût pas l’intention, mais cela pouvait venir d’imprudence ; néanmoins cela porta beaucoup en l’esprit de la personne avec laquelle j’avais à traiter d’affaires, en sorte qu’il me fallut boire la confusion entière, 30 à la connaissance de plusieurs personnes. Je n’en eus aucun sentiment contre ce pauvre homme ni ne lui en dis jamais mot. Notre-Seigneur me fit la grâce de souffrir ce petit mépris pour l’amour de lui, et plusieurs

3 son entretien recommençait 8 leur entretien 20 d une manière très

douce 23 dans le même [ esprit ]

a. Réflexion fort juste. Mais l’impression des interlocuteurs de Marie n'étaitelle pas fondée, elle aussi ?

avec, en diverses occasions. Mais, hélas ! cela n’a pas empêché que je n’aie commis de grandes imperfections qui peuvent être la cause que je n’ai pas couru après toutes les occasions que j’ai eues de souffrir. J’en de- 5 mande très humblement pardon à mon divin Époux, et de toutes incorrespondances à ses grâces et faveurs continuelles.

3 que je n’ai couru [ comme il fallait ] après 5-6 divin j Jésus, et de toutes mes

infidélités à

NOTES

(1) Charlevoix : « Il est assez surprenant que son confesseur lui ait permis tout cela ; mais elle assure que l’inspiration était si forte et si visible qu’il n’était pas possible de s’y opposer. Ceux qui ont de l’expérience dans la conduite des âmes trouveront cette raison bonne ; les autres doivent au moins suspendre leur jugement. D’ailleurs, jamais Madame Martin ne fut incommodée de ses pénitences ; au contraire, elle y recevait une nouvelle vigueur. » ( Op . cit., p. 75).

(2) La Relation de 1633, fragments 28-29, précise davantage l’occasion et la nature de cette faveur. Sur l’excellence de la révélation qui lui fut faite alors et des secrets qui lui furent manifestés, Marie reviendra plus tard dans son Supplément (Voir le fragment VI). Dom Claude Martin a raison d’y voir «une des faveurs les plus rares qui lui aient été communiquées » ( Vie, p. 75). Pour la date, l’imprimé porte : durant un carême. Mais le manuscrit dit : le carême. Sans doute, le carême qui a suivi les tentations dont Marie vient de faire le récit. Or, au moment de ces tentations, Marie avait 25 ans, ce qui nous mettait en 1625. Nous pouvons donc conjecturer que le careme en question est celui de cette même année.

Nous ne savons quels ouvrages la Vénérable Mère vise dans ce passage. En 1654, elle pouvait avoir lu du Bérulle, du Jean Eudes, du Saint- Jure surtout, et d autres encore. Retenons du moins sa préoccupation constante dans ses voies extraordinaires de se sentir toujours en conformité de pensée et de sentiment avec l’Église. Elle y puisait une sécurité contre la crainte des illusions.

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