SIXIÈME ÉTAT D’ORAISON
A divine Majesté me poursuivant sans cesse par la
JU communication de ses grâces et de ses lumières, voulant m’en faire quelques-unes extraordinaires, me donnait une disposition de pureté extraordinaire et qui me portait dans l’abaissement et dans l’anéantissement 5 de moi-même.
Un matin, qui était la deuxième fête de la Pentecôte a, entendant la messe dans la chapelle des Révérends Pères Feuillants, qui était le lieu où j’allais faire mes dévotions et où Notre-Seigneur m’a fait ses plus signa- 10 lées faveurs, ayant les yeux leves vers 1 autel, en y envisageant sans dessein de petites images de séraphins qui étaient attachées au bas des cierges, en un moment mes yeux furent fermés et mon esprit eleve et absorbé en la vue de la très sainte et auguste Trinité, en une façon 15 que je ne puis exprimer. En ce moment, toutes les puissances de mon âme furent arrêtées et souffrantes l’impression qui leur était donnée de ce sacré mystère, laquelle impression était sans forme ni figure, mais plus claire et <intelligible > b que toute lumière, qui c me 20
12 chérubins 17 pâtissantes dans — C et souffraient 20 intelligible
a. Le lundi de la Pentecôte. Si la faveur dont Marie va faire le récit est bien de 1625, comme nous le croyons, ce lundi tombait un 19 mai.
b. Ms. : Illigente. Abréviation pour intelligente. Ce mot n’a pas de sens ici. Nous avons adopté la leçon de la Vie.
«. Qui, Ce qui.
faisait connaître que mon âme était dans la vérité, laquelle a, dans un moment, me fit voir le divin commerce qu’ont ensemble les trois divines Personnes : l’amour du Père b, lequel se contemplant soi-même 5 engendre son Fils, ce qui a été de toute éternité et sera éternellement ; mon âme était informée de cette vérité d’une façon ineffable qui me fait perdre tout mot, elle était abîmée dans cette lumière. Ensuite elle entendait l’amour mutuel du Père et du Fils produisant le Saint- 10 Esprit, ce qui se faisait par un réciproque plongement d’amour, sans mélange d’aucune confusion. Je recevais l’impression de cette production, entendant ce que c’était que spiration et production c, mais cette pureté de spiration et production est si haute et si sublime que 15 je n’ai point de termes pour le dire et pour l’exprimer. Voyant les distinctions, je connaissais l’unité d’essence entre les trois Personnes divines, et quoiqu’il me faille plusieurs mots pour le dire, en un moment, sans intervalle de temps, je connaissais l’unité, les distinctions et 20 les opérations dans elles-mêmes et hors d’elles-mêmes d. Néanmoins, en une certaine manière spirituelle, j’étais éclairée par degrés, selon les opérations des trois divines
1 laquelle impression... était plus claire que toute lumière j me faisant connaître d abord que mon ame était dans la vérité, puis, en un moment , me faisant voir — C D'abord elle me fit connaître que mon âme était dans la vérité, et cette vérité me fit voir en un moment 3 commerce j que les trois divines Personnes ont par
ensemble — C qu'ont ensemble les trois divines Personnes 4 l’intelligence du
Père C l amour du Père 7 qui me fit perdre 8 Ensuite elle voyait
10 qui se faisait C ce qui se fait 13 production, j [ spiration active et
spiration passive ] 16 essence j dans les divines ■ — C entre les trois divines
18 pour parler de — C pour le dire en un moment et sans — C en un moment, sans 20 soit dans elle-même, soit hors d' elle-même — C dans elles-
memes et hors d elles-memes 21 J’étais néanmoins d’une certaine — C Néan¬
moins en une certaine
a. La Vie a remanié le texte pour faire du mot impression le sujet unique de toutes les relatives.
b- A noter la retouche de la Vie pour donner un tour plus théologique au récit du ravissement.
°. Vie : Spiration active et spiration passive. Interpolations de l’éditeur.
a. La Vie rapporte les pronoms au mot essence et non à Personnes ; d’où le singulier. Charlevoix est d’accord avec le manuscrit sur ce point encore.
Personnes hors d’ elles-mêmes (i), ne se trouvant nul mélange dans chacune information des choses qui m’étaient données à entendre, le tout dans une pureté et netteté indicibles.
Dans le même attrait et impression, la très sainte 5 Trinité informait mon âme de ce qui se faisait par ellemême, par communication en la suprême Hiérarchie des Anges, Chérubins, Séraphins et Trônes, lui signifiant ses saintes volontés sans interposition d’aucun esprit créé. Et distinctement, je connaissais les opérations 10 et rapports de chacune des divines Personnes de la très auguste Trinité dans chacun des chœurs de cette suprême Hiérarchie : que le Père Éternel habitait dans <les> a Trônes, par où m’étaient signifiées la pureté et solidité de ses pensées éternelles ; que le Verbe, par 15 la splendeur de ses lumières, se communiquait aux Chérubins, et le Saint-Esprit se répandait et remplissait de ses ardeurs les Séraphins b ; et enfin, que toute la très sainte Trinité, en l’unité de la divine Essence, se communiquait à cette suprême Hiérarchie, laquelle 20 ensuite manifestait ses volontés divines aux autres Esprits célestes selon ses ordres.
Mon âme était toute perdue en ces grandeurs, et il semblait que la divine Majesté se plût de l’illuminer de plus en plus en des choses qui sont indicibles a 1 imbe- 25 cillité de la créature. Il me fut encore montré qu’encore
5 cette très sainte — C la très sainte 7 dans la suprême — C en la suprême
xo et je voyais distinctement — C et je connaissais 13 Hiérarchie ; {je voyais ]
que ie C Hiérarchie : que le Père 14 dans les Trônes\ , ce qui me donnait
connaissance delà — C par où m’étaient signifiées la 15 éternelles j; [je voyais]
que ie c que le 16-17 Chérubins, [ce qui me donnait à entendre qu’il est tout
lumière et tout vérité au dedans de lui-même par sa génération éternelle, et au dehors lorsqu’il se communique; je voyais] que — C Chérubins ; que le 18 ardeurs,
[ce qui me faisait connaître que cette Personne adorable est tout feu et tout amour, puisqu’il embrase de la sorte tout un chœur angélique ; je voyais] enfin que — C ardeurs ; qu’ enfin 23 dans ces grandes splendeurs — C dans ces grandeurs
a. Ms. : ses.
b Les parties propres à la Vie, dans la description de la communication du Verbe et du Saint-Esprit aux Chérubins et aux Séraphins, sont des interpolations inspirées à l’éditeur par un souci exagéré de parallélisme. Charlevoix néglige ces développements.
que la Divinité ait mis de la subordination dans les Anges pour recevoir l'illumination les uns des autres par degrés, que, néanmoins, lorsqu’il lui plaisait, elle les illuminait par elle-même, selon ses desseins : ce 5 qu’elle faisait aussi à quelques âmes choisies en ce monde ; et quoique je sois boue et fange, mon âme avait la vue et comme la certitude qu’elle était de ce nombre. Et comme elle recevait cette illumination, ensemble elle entendait et expérimentait comme elle était créée 10 à l’image de Dieu : que la mémoire avait rapport au Père Éternel, l’entendement au Fils et la volonté au Saint-Esprit a, et que, tout ainsi que la très sainte Trinité était trine en personnes et une seule et divine Essence, qu’aussi l’âme était trine en ses puissances et une en sa 15 substance (2).
Cette occupation dura l’espace de plusieurs messes b. Me ressouvenant de moi-même, je me trouvai à genoux en la même posture que j’étais lorsqu’elle commença c (3).
Cette grande lumière susdite me fit entrer en un 20 nouvel état intérieur. Je fus un grand espace de temps
2 pour être illuminés — C pour recevoir l’illumination 8-9 lorsqu’elle recevait
cette lumière, elle comprenait parfaitement comme elle était — C J’entendais et expérimentais de quelle manière mon âme était
8. Sur ce rapport des trois puissances de l’âme aux trois Personnes divines, voir, dans les Écrits spirituels de Tours, les Relations d’Oraison, Méditation 23!
b. Il est impossible de préciser davantage la durée du ravissement. Plus tard, revenant sur son état de 1625, Marie écrira : «En ce temps-là mon état était d’être attachée aux sacrés mystères du Verbe Incarné ; les cinq heures de temps se passaient à genoux sans me lasser ni penser à moi. » ( Lettre du 8 octobre 1671.) Mais ce n’est qu’une indication trop vague pour ce point en question.
c. D’après la lettre de Marie à Dom Claude Martin en date du 26 octobre 1653, les deux premières visions de la Trinité — articles 22 et 25 de l’Index, XVIII et XXII de la Relation de 1654 — ont fait l’objet d’une rédaction spéciale! exécutée avant celle des autres articles, pour être remise au P. Jérôme Lalemant. Ce premier mémoire n’a pas été retrouvé. Nous pensons — et l’étude de l’article XXII nous confirmera dans ce sentiment — que nous avons affaire ici à une rédaction indépendante.
que je ne pouvais sortir de l’application aux trois divines Personnes. Il me vint une grande crainte d’être trompée et que ce ne fût quelque piège du diable ou de l’imagination — quoique je ne m’imaginasse rien a — pour m’amuser et retarder en la vie spirituelle et dans la 5 pratique de la vertu. Quoique le Révérend Père Dom Raymond me rassurât là-dedans, néanmoins j’étais toute craintive, jusqu’à ce qu’une fois, étant à l’oraison, doutant et craignant actuellement sur ce sujet, une voix intérieure me dit : « Demeure-là. : c’est ton lit b. » En ce io moment, je fus assurée,' et cette parole porta par son efficacité la paix et l’assurance à mon cœur, demeurant en ce saint mystère comme en une couche divine, en laquelle étaient mon repos et mes repas. J’étais tellement occupée là-dedans qu’allant vaquer à diverses affaires 15 extérieures avec le prochain, je n en pouvais être divertie. Je me trouvai une fois parmi des huguenots, dans leur boutique en marchandises, traitant d affaires avec eux, qu’au fond de mon âme j’expérimentais un paradis, portant une occupation qui me tenait liée à ce divin 20
mystère.
C’étaient encore des effets de cette principale visite , et est à remarquer c qu’il n’est pas dans les occupations et lumières qui viennent de Dieu par une forte impression, comme j’ai déduit d ci-devant, comme des choses qui 25 se lisent dans les livres ou qui viennent d’une instruction de la part des créatures, qui, naturellement parlant, s’oublient : mais celles-là font une telle impression dans l’âme que toujours on s’en souvient et on est établi là-dedans. Lorsqu’on lit ou entend parler des mystères 3°
10 c’est ton nid 19 paradis [au milieu de cet enfer ]
». La vision avait été sans forme ni figure (Voir page 233). b. Vie : C’est ton nid. Le mot lit aura sans doute paru trop familier. C’est cependant celui qui est le plus en harmonie avec le contexte.
c Est à remarquer. Ellipse fréquente du pronom sujet dans ces sortes d’expressions chez les auteurs du XVIe siècle, et qui se rencontre encore au début
du XVIIe.
d. Déduire, décrire.
de la foi ensuite de ces lumières, l'on voit qu’on a connu tout cela et qu’il a est vrai, et qu’on voudrait mourir pour ces vérités. Or cela est d’une consolation indicible à l’âme, parce qu’ayant eu des craintes d’être trompée, 5 lorsqu’elle sait que tout ce qui s’est passé en elle est dans la foi de l’Église, de qui elle tient son souverain bonheur d’être fille, elle possède une grande paix.
Il est vrai aussi que les lumières qui viennent de Dieu b, — car je distingue ce qui est purement lumière 10 ou lumière et amour tout ensemble, de ce qui est purement amour par un trait de Dieu qui d’un coup ravit l’âme, — que ces lumières, qui sont pour informer l’âme et l’établir dans les vérités divines, sont tellement accomplies en la chose qui sera montrée pour lors à 15 l’âme, qu’il ne lui demeure aucun doute, ni n’a nulle curiosité d’en savoir davantage, ayant en l’esprit le respect qui l’arrête suavement ; mais c’est mieux de dire qu’elle est satisfaite. Car, combien qu’elle voie cette vérité que celui qui sera scrutateur de la Majesté 20 de Dieu, selon le sens de l’Écriture, sera opprimé de sa gloire c, ce n’est pas ce qui l’arrête, mais c’est qu’étant contente, elle ne peut vouloir davantage, ni la curiosité trouver place en elle. Pour celles qui sont lumière et amour tout ensemble, l’amour prenant toujours, l’on 25 ne pense point à <voir>d, mais à aimer toujours davantage et d’être concentrée en Celui qu’elle aime. Ce que j’appelle purement amour, c’est lorsque Dieu tout d’un
1 après avoir goûté surnaturellement ces lumières célestes 1-3 l'on voit que
Ion a connu tout cela et que tout cela est très véritable, et Von s’exposerait volontiers a la mort pour en soutenir la vérité — C on voit que l’on a connu tout cela et que l on voudrait mourir pour ces vérités 11 amour j, savoir de cet amour qui par
un attrait de Dieu et tout d’un coup 24 l’amour l’emporte toujours, parce que
25 à voir 26 et à être unie en Celui