‹ Écrits spirituels et historiques (volume 2)Chapitre 48 sur 81 · Ms. : dont. Faute de lecture, sans doute · texte numérisé non relu

Ms. : dont. Faute de lecture, sans doute

g. Tournure elliptique : elle aspire d’être perdue.

h. Cantique des cantiques, VIII, 1.

en parmi les choses aromatiques a, allez parmi les Chérubins, eux seuls peuvent porter votre lumière. Mais venez, ô mon Amour, que je me répande dedans vous par un amour réciproque autant que ma bassesse le peut 5 permettre, et que vous, Amour, le pouvez souffrir. C’est pourquoi j’ ai souhaité de vous voir, mon petit frère, suçant les mamelles de ma mère, ô adorable Verbe Incarné, pour vous embrasser à mon aise, et que personne ne s en scandalise V Car vous vous êtes rendu tel pour io ce sujet, et c’est pourquoi je vous veux. » Il n’y a donc point de curiosité pour voir, mais une insatiabilité à aimer.

Or, ce sont les effets de ces lumières et ce qu’elles produisent que 1 amour dans le degré de lumière et 15 d amour. Mais dans l’autre c, c’est l’amour qui engendre la lumière ; l’âme aime passivement et elle voit que c’est un Dieu qui lui fait pâtir cet amour. Ce n’est pas que 1 un et 1 autre états ne soient passifs, mais ce dernier est le bien des biens. Et cependant le mariage n’est pas 20 encore consommé : quoique l’âme soit dans Dieu en cette maniéré, elle soupire, elle gémit ; quoiqu’elle possédé une paix et très grande rejouissance, qu’elle soit dans le cellier des vins d, toute regorgeante de charité, il y a encore des préparatifs a disposer pour le mariage, 25 et 1 âme fait tout ce qu’elle peut, de son côté, autant que sa bassesse le lui peut permettre. Mais il est question d une affaire si haute et si sublime qu’il faut que le Bien-Aimé y mette la main par ses sentiers secrets et

12-15 a aimer \ ; et c’est l'effet des lumières [ que Dieu donne surnaturellement]. Néanmoins dans le degré de pure lumière et dans celui de lumière et d’amour, la lumière engendre l’amour, mais dans le degré de pur amour, l’amour engendre 19-21 cependant le mariage n’est pas encore consommé, quoique l’âme soit en Dieu. Elle soupire, elle gémit et quoiqu’elle possède 22 paix j, et que par une très

grande puissance elle soit dans 28 main], par ses opérations secrètes

a. Cantique des cantiques, VIII, 14.

b. Cantique des cantiques, VIII, 1.

e. Dans l’autre, dans le degré de pur amour. La Vie a adopté une autre ponctuation, sans modifier le sens. ^

a. Cantique des cantiques, I, 3.

des cachettes a pour l’âme, à ce qu’elle confesse, lorsqu’elle sera arrivée à la possession de son bonheur, que tout a été l’ouvrage de son Bien-Aimé.

Je ne pensais pas écrire ceci ; mais l’Esprit intérieur m’a portée là. Il soit béni éternellement !

J’ai dit, dans les grandes angoisses que l’âme souffre à cause de la tendance amoureuse qu’elle a pour le mariage où elle se sent appelée et auquel elle prétend, avec les respects que lui a causés la Majesté divine dans les impressions précédentes, [que les respects] b s’étant accommodés avec l’amour, cet amour l’a emporté pour faire place à la privauté, comme on a pu voir en ce que j’ai pu dire en l’article précédent, que le Bien- Aimé va disposant l’âme dans une cachette et secrète manière qu’à peine aperçoit-on ses vestiges c. Ce sont des touches intérieures et des écoulements divins si subtils, si intenses et si éloignés de la perception qu’il semble à l’âme qu’elle est absente de son Bien- Aimé ; et <si> d, il est proche. Elle a les souhaits de l’Épouse ; elle l’invite, lui disant: Venez, mon Bien- Aimé, venez en mon jardin^. Puis elle expérimente qu’il est proche d’elle et qu’elle entend sa voix qui est une manifestation comme à la dérobée

1 par des voies cachées à l’âme même 6 Dans les grandes angoisses que

8 prétendait], les respects [ profonds ] que lui 9-1 1 divine] par les impressions

précédentes s’étant accordés avec 14 l'âme] par des opérations si secrètes et

par des voies si cachées à l’âme même 16 intenses, [si intimes'] et si imperceptibles qu’il 18 ou s’il était proche, elle avait les mêmes souhaits que

20 Pour lors elle reconnaissait

». Cachettes, manifestations de Dieu à l’âme faites comme à la dérobée.

b. L’original devait présenter ici une lacune. De là le remaniement de la Vie. Nous avons suppléé aux mots qui manquent.

°. Consécutive amenée ici encore par l’inflexion de la phrase. Régulièrement l’antécédent si devrait être exprimé dans la proposition précédente.

d. Ms. : et s’il. Nous avons corrigé par et si, il, donnant à si le sens qu’il avait parfois dans l’ancien français, pourtant. Il y a là, en effet, nous semblet-il, une rectification.

e. Cantique des cantiques, V, 1. Citation libre.

Marie de l’Incarnation 16

qui la fait tressaillir d’aise et dire par ses élans amoureux : J’entends la voix de mon Bien- Aimé ! Voilà qu’il regarde ! Il est derrière la muraille, il me regarde à travers le treillis a. Or est-il que dans la signification, la chose 5 se passe de la sorte : cette muraille et ces treillis sont la grande distance d’entre Dieu et l’âme en ses grandeurs et sa créature en sa bassesse, et, nonobstant quoi, il en est si passionné qu’il en veut faire les approches, et, comme l’âme se sent attirée passivement par l’excès de 10 l’amour, elle est contrainte, quoiqu’elle ait la vue de sa bassesse, de < pousser >b ses élans conformément à cet attrait, sans y pouvoir en façon quelconque résister.

Je confesse que je ne parle qu’en bégayant de ce qui se passe entre Dieu et l’âme, en ce commerce dont il 15 l’honore, l’unissant avec lui, Majesté infinie. Et dans l’expérience de ces états d’oraison, je n’ai rien lu ni entendu de semblable, ce qui m’a fait croire que ceux qui ont écrit de la vie intérieure, soit de leur expérience ou autrement, n’en ont pas voulu parler par respect 20 de Dieu ou parce que cela surpasse la condition humaine, ou bien, le pouvant, l’ont tu de crainte que ceux qui ne sont pas conduits dans ces voies n’en fussent mal édifiés. Cependant, m’ayant été commandé d’écrire, j’en couche sur ce papier ce que l’Esprit de grâce qui me conduit 25 m’oblige et me permet d’en écrire (4).

Je dirai donc que ces touches divines, si délicates mais très crucifiantes, sont une purgation c de l’intime de l’âme, pour la rendre digne d’être la couche royale de l’Époux. Je me suis vue en défaillir à l’aspect de la 30 grandeur de la Majesté, qui est si incompatible à l’âme.

7-8 il en était [ce me semblait ] si passionné 15 et après l' expérience 20 la dignité de la matière surpasse la diction humaine, ou enfin de crainte que 30 Majesté J qui est si disproportionnée à V âme à cause de sa bassesse

a. Cantique des cantiques, II, 9.

L Ms. : passer. Nous avons adopté la leçon de la Vie qui semble mieux représenter celle de l’original.

c. Purgation, purification. C’est encore dans ce sens que Bossuet emploie ce mot.

à raison de sa disproportion a, qu’elle en défaut en elle, se trouve perdue dans cet océan, puis elle revient à soi, puis elle défaut de nouveau dans la suite de ces retours, et cela continue assez longtemps. Mais il ne faut pas estimer qu’il y ait ici quelque chose d’imaginaire ; 5 l’imagination n’y a point de part : les puissances de l’âme, se tenant en son unité, sont arrêtées et en silence (5) ; tout est en un état passif à souffrir les impressions de la Majesté divine, qui veut en rendre cette intime partie b l’objet de ses délices aussi bien que 10 de ses miséricordes. A proportion de cette purgation, l’âme est rendue plus agréable, et sa hardiesse croît à proportion de ses lumières qui font autant de générations d’amour.

Ensuite de cet état, la divine Majesté donna à mon 15 âme une impression de ses divines perfections c, qui, tout ensemble, était aussi amour et lumière, mais il semble que l’amour en cet état engendre la lumière d. Lorsque mon âme contemplait en son impression Dieu comme vie, ses soupirs ne pouvaient dire que : « O Vie, 20 ô Amour ! » Elle porte un amour substantiel qui, aimant cette divine source de vie, voudrait que la sienne fût

1 que l’âme en défaut et se trouve 3 de nouveau j et ainsi par divers retours

cela continue assez longtemps 6 part\, [et même ] les puissances de l'âme se

resserrant dans l’unité demeurent arrêtées et dans le 12 plus capable

16 une impression [ très vive des Attributs divins et~\ de ses perfections essentielles qui tout ensemble m’étaient — C une nouvelle impression de ses divines perfections qui était tout ensemble 17 aussi J amour et lumière. Lorsque mon âme — C

amour et lumière, mais il semble que l’amour engendrait la lumière. Lorsque mon âme

a. En raison de sa disproportion avec la grandeur de la Majesté divine.

b. Cette intime partie, le fond de l’âme, au-delà des puissances, pour parler comme les mystiques.

c. La Vie a interpolé le texte pour marquer plus expressément le rapport de cet article avec le chapitre correspondant de la Relation de 1633.

d. Observation considérable supprimée par la Vie, mais reproduite par Charlevoix. Ce dernier dépend donc aussi d’un texte différent de l’imprimé (Voir notre préface).

entièrement perdue. Elle conçoit et entend les hautes vérités qui sont couchées dans le premier chapitre de l'Évangile de saint Jean, parlant du Verbe en tant que lumière et en tant que vie, et de l’abondance et plénitude 5 de cette divine Vie, le Verbe du Père, qui nous a rendus participants de son abondance ; et le bonheur infini a des âmes qui sont nées de Dieu et non point de la chair et du sang. Ces distinctions b sont remplies d'une exubérance d’amour inexplicable venant de l’influence du io Verbe en tant que Chef des chrétiens et surtout des âmes saintes. Cette influence est de ce que son Père ne lui a pas donné la grâce par mesure, mais qu’en tant que notre Chef c, tout ainsi que l’onguent qui coulait du chef d’Aaron jusque sur les bords de son vêtement, 15 par un débordement d’amour, il influe d dans les âmes saintes. Ah ! qui pourrait dire ce que c’est que la communication de cet adorable Chef ! Je dis cette communication expérimentale. Il n’est pas possible que la langue humaine le puisse déclarer.

20 De ce que j’ai dit, il est facile de concevoir que ces impressions font en l’âme un nourrissement divin et qu’elles ne sont pas d’une simple spéculation. Si l’impression est de l’Etre de Dieu, les esprits ne peuvent dire que : « O Être ! » Puis, l’âme adore et a un respect 25 très grand et une estime de la sublimité de ce divin

1 perdue [pour lui faire hommage ] — C perdue dans cette source de vie entendait [par quelque sorte de conséquence ] les hautes vérités — C entend les hautes vérités 8- 11 sang j ; [de la communication ineffable de cette vie par la grâce et par l’amour ] et de l’influence du Verbe comme Chef des chrétiens et surtout des âmes saintes 12 mesure J, mais dans une plénitude très accomplie comme à notre Chef 13 de

sorte que comme l’onguent 21 sont à l'âme une nourriture divine

a. Et le bonheur... doit se rattacher à elle conçoit et entend et non à parlant. Le Ier chapitre de saint Jean parle seulement des âmes nées de Dieu, c’est Marie qui entend et conçoit leur bonheur. La Vie interprète différemment et remanie le texte.

b. Les distinctions des différentes naissances des âmes.

c. La concision excessive engendre ici une certaine obscurité. Le sens est celui-ci : La grâce a été donnée sans mesure au Christ, parce que son influence doit atteindre toutes les âmes saintes par un véritable débordement de sa plénitude.

<*. Il influe, au neutre, il s’écoule, se répand. Réminiscence du Psaume CXXXII, 2.

Attribut. Si de la pureté et sainteté, qui sont des attributs très conjoints, elle ne peut dire que : « O Pureté ! O Netteté ! O Abîme sans fond ! » Et cette âme aime ce grand Dieu qui est un abîme de perfection a.

Je crois que je passai près d’une année dans l’impression de ces divins Attributs, mais avec tant de netteté et de simplicité que ces distinctions sont unité, et si b elles sont distinctes. Lorsque la connaissance de la très sainte Trinité me fut donnée, je connaissais la distinction et l’unité, mais mon âme était simplement instruite et informée. Or en cette occupation-ici c des divins Attributs, < comme > d j’ai dit, cet amour et lumière est un nourrissement divin, autrement il serait impossible d’en porter l’impression sans mourir, à cause de la grandeur de la Majesté, et l’amour la rend accessible en quelque façon. Tout cela n’empêchait point l’expédition des affaires qui m’étaient commises, ni les actions de charité qui soutenaient en quelque façon la nature. Car, comme elle n’avait point de part en ce qui se passait au dedans, cela la divertissait et faisait porter les fatigues que l’esprit lui donnait dans les austérités et pénitences aussi bien qu’en tout le reste e.

J’ai dit que je passai près d’une année portant l’impression des divins Attributs. Ce n’est pas qu’ensuite elle me fût ôtée, mais au contraire, mon âme y fut

3 O Netteté, 6 Sainteté, 6 A bîme 7 simplicité j que je ne voyais leurs distinctions qùe comme unité, [au lieu que ] lorsque la connaissance 9-14 j6 voyais et

distinction et unité. Or en cette occupation des divins Attributs, cet amour et cette lumière étaient, ainsi que j'ai dit, une nourriture divine sans laquelle il eût été impossible 15 Majesté j, mais l'amour [ fortifiait l’âme et] rendait la Majesté

en quelque façon accessible. [Et après] tout, cela n’empêchait point 25 ôtée J,

car elle demeura plus parfaitement établie en mon âme qu’ auparavant

a. Voir le fragment 32 de la Relation de 1633 (Vol. I, p. 200). t>. Et si, et pourtant, comme à l’article précédent.

c Ici, remplacé aujourd’hui par ci. Au XVIIe siecle, Pascal, Descartes, Mme de Sévigné emploient ici et non sa forme abrégée.

a. Ms. : quand. Certainement une faute, et peut-être même une faute qui venait de l’original. Nous avons corrigé d’après la Vie.

e. Dérivatif à la concentration trop intense des puissances spirituelles dans le ravissement ou simplement dans V occupation, les œuvres de charité produisaient une détente dont le corps se ressentait immédiatement (Voir le Vol. I, p. 159)-

établie par une impression actuelle, qui n’était plus par manière d’information réitérée qui tient l’esprit en admiration, mais dans un fond habituel que j’appellerai béatitude, à cause de la jouissance des biens inénarrables 5 qu’elle contient pour le nourrissement de l’âme. Je pouvais avoir pour lors 26 à 27 ans a. Je pourrais peutêtre me tromper si j’apportais des comparaisons pour m’exprimer autrement que je fais. Je dis simplement ce que je crois être selon la vérité et, comme j’ai dit, 10 ce que l’Esprit qui me conduit me presse de dire (6). Néanmoins, j’ai des craintes et ensemble de la confusion, écrivant ceci, parce qu’en effet je suis convaincue que ma vie imparfaite n’a pas correspondu et ne correspond pas à de si hautes grâces, et je n’écris qu’en esprit humilié. 15 II n’y a que la seule obéissance qui me soutient et l’Esprit qui me fournit ce que j’ai à dire.

15 obéissance J me console

a. Après le ravissement de la Pentecôte 1625, Marie demeura un long espace de temps dans 1 impression du mystère de la sainte Trinité. Elle ne précise pas la durée de cette occupation. Par la Relation de 1633, nous savons que l’impression des Attributs divins eut lieu à la semaine sainte qui suivit, celle de 1626. Elle nous dit ici qu’elle passa près d’une année dans ce nouvel état: de 1626 à 1627 par conséquent. Or, c’est à la fin d’octobre 1626 qu’elle devait atteindre ses 27 ans.

NOTES

(1) Deux sortes d'opérations caractérisent la vie divine : les opérations qui se terminent à 1 intérieur de la nature, aux Personnes, et constituent le mystère de la sainte Trinité, et celles qui se terminent hors de la nature divine, à la création. Les premières sont Dieu même, Acte Pur, sans succession, éternelles. Aussi Marie dit-elle qu’elle les connaissait en un moment, sans intervalle de temps. Les autres sont également éternelles et sans succession en Dieu, dont l’être ne peut subir aucune modification. Mais leurs effets, se produisant dans le temps, se manifestent à nous dans un ordre, une succession. De là pour Marie une illumination par degrés selon les opérations des trois Personnes divines hors d’elles-mêmes. Son ravissement eut donc deux formes très distinctes. Ce fut une alternance de vision instantanée et globale et de vision graduelle et partielle.

La vision des opérations des Personnes divines en elles-mêmes était ineffable. Ce fut une expérience sans concepts définis. Pour la traduire, du moins pour tenter d’en donner une idée, Marie n’avait à son service que les formules traditionnelles de la foi, formules limitées, étroites, les seules que le langage humain puisse

fournir. Au contraire, la vision successive des opérations des Personnes divines hors d' elles-mêmes engendrait, à mesure qu’elle se portait à des objets nouveaux, des concepts différents. Elle pouvait faire la matière de développements étendus.

(2) Les traités spirituels avaient vulgarisé la distinction de l’âme d’avec ses puissances. Les moins philosophes des mystiques pouvaient y recourir. Leurs lectures, leurs entretiens avec leurs directeurs auraient pu aussi les renseigner. Pour ceux dont la faculté d’introspection était plus développée, la réflexion sur leurs états intérieurs était une nouvelle source d’information, celle-là infiniment précieuse et convaincante, puisqu’il s’agissait de leur expérience personnelle.

0 Certains effets intérieurs, écrit sainte Thérèse, donnent la certitude qu’il y a sous certains rapports une différence très réelle entre l’âme et l’esprit... Il me semble aussi que l’âme diffère des puissances, qu’elle n’est pas avec celles-ci une seule et même chose. » ( Le Château Intérieur, Septièmes Demeures, c. I. —

Œuvres complètes, Paris, 1910, t. VI, p. 283.) Marie avait fait la même expérience, et son clair génie lui permettait, à elle aussi, d’en donner le résultat.

(3) Sur le récit de 1654 et sur les nouvelles données fournies par Marie dans une lettre de 1671, Dom Claude Martin fait les remarques suivantes : « Cette vision arriva par une impression subite et en un moment... En ce moment, toutes les puissances de cette dévote Mère furent arrêtées et souffrantes l’impression de la très auguste Trinité... Cette impression fut sans forme et sans figure... Ce qui lui arriva en cette vision n’était rien de tout ce qui tombe sous les sens ni sous la parole... Elle vit ce qui ne se peut dire ni écrire, et la chose était si spirituelle qu’il n’y a point de diction qui en approche... Ce n’était pas une lumière, parce que la lumière, pour spirituelle qu’elle soit, tient encore quelque chose de la matière et peut tomber sous les sens, c’est-à-dire sous la parole... Cette impression était plus claire et plus intelligible que toute lumière... Ce n’était pas même une véritable impression, parce que l’impression dit encore quelque chose de matériel... Ce n’était point un acte, parce que l’acte peut tomber encore sous la diction... C’était une chose divine qui était Dieu même... Elle portait dans son impression la grandeur de la Majesté de Dieu. Enfin... elle vit toutes les choses (qu elle a dites) avec une netteté et une pureté ineffables, d’un regard fixe, épuré et libre de toute ignorance, sans interruption, sans succession, et en un moment. » ( Vie, pp. 82-83.)

Si l’on ne peut toujours appeler les choses par leur nom, il faut au moins leur en donner un. Celui que Marie retient pour son ravissement est impression : mot déficient comme tous les autres, moins que tous les autres cependant, parce que moins chargé de matière sensible. Ce terme est important dans son vocabulaire. C’est celui dont elle se sert pour toutes ses grandes grâces, depuis, et y compris, le transport extatique de 1620, toutes ayant participé des le début, plus ou moins selon leur excellence, au même caractère de spiritualité.

Le ravissement de 1625 fut l’une des grâces principales de Marie. Dom Claude Martin y voit même « la plus remarquable qu’elle ait jamais eue ». Mais l’expression trahit sa pensée, et il rétractera, ou equivalemment, cet entraînement de plume quelques chapitres plus loin.

De 1625 à 1631, Marie fut favorisée de trois visions intellectuelles de la sainte Trinité. Ces trois visions sont, d’après son Index, en progression ascendante. La première en date, préparation aux deux suivantes, est la moins sublime de toutes. Un trait au surplus la distingue des autres : la place plus considérable qu’y tient la connaissance intellectuelle. C’est précisément cette connaissance claire qui est le signe de son infériorité. Elle fut ce qu’il y eut de moins élevé et de moins admirable dans le ravissement. L’expérience mystique n’aboutit pas de soi et directement à un enrichissement de notre intelligence ; elle n’est pas idée, elle est goût, elle est amour. Son effet dans l’intelligence est une certitude, non une connaissance distincte. Partant, elle est intraduisible. Au sortir de l’extase, si l’âme veut communiquer les réalités qu’elle y a expérimentées, quelles que soient l’étendue, la durée et la profondeur de sa contemplation, elle n'en peut dire que ce qu’en dit l Église, pour deux raisons : parce que le vocabulaire humain n’est pas adapté à cette expression, et parce que la connaissance expérimentale est une connaissance amoureuse, obscure et sans espèces.

Dans la vision de la Trinité que Marie nous décrit, il y eut une expérience mystique proprement dite : expérience sans concepts, si haute, si sublime qu elle n a point de termes pour la dire et pour V exprimer . Mais sa contemplation ne se maintint pas toujours à cette hauteur. Par instants, elle devint intellectuelle. D’où l’abondance des notions dans le récit de la Vénérable Mère. Les retouches, amplifications, surcharges théologiques de l’éditeur ont donné à sa narration dans l’imprimé une allure trop scolastique. Elles ne changent rien quant au fond. Comme le dit Marie dans sa Relation de 1633, elle fut plus alors dans l’admiration que dans la jouissance ; et elle précisera bientôt que son ravissement fit son principal effet dans V entendement. C’est qu’en réalité, il devait être avant tout une initiation par voie d’illumination.

Comment entendre cette initiation et cette illumination ? Évidemment, dans le sens même où Marie les a prises. Or, en plusieurs endroits de sa Relation, nous le constaterons, elle a été formelle sur ce point : elle reçut là un enseignement ; son âme y fut informée. M. Bremond {Op. cit., pp. 29-33), qui très finement, à son habitude, a analysé le récit de Marie tel qu’il le lisait dans l’imprimé de Dom Claude Martin et discuté la glose que ce dernier y a jointe, écarte tout d’abord l’idée d’une révélation qui ajouterait au dépôt de la foi. Il a raison: nos mystiques n’ont point pour fonction de nous annoncer des dogmes nouveaux. Mais il va trop loin — ce nous semble — lorsqu’il écarte aussi résolument toute révélation de vérités connues dans l’Église, mais encore ignorées de Marie. Marie a lu des traités spirituels avant son ravissement ; mais ses lectures n’ont été ni aussi nombreuses, ni surtout aussi fortes qu’il l’insinue. Quant aux prédications qu’elle a entendues, soyons sûrs qu’elles ne roulaient pas souvent sur le mystère de la Trinité. Ce n’était dans la manière ni des bons prêtres des paroisses dont elle nous parle, ni des Capucins, ni des Jésuites, quand ils montèrent dans les chaires de Tours. Enfin, depuis sa tendre enfance, elle s’adonnait à l’oraison, elle méditait. Mais, sa Relation en fait foi, elle se laissait mener où Dieu la portait, aux sujets qu il lui présentait. Jusque-là, Dieu avait été pour elle surtout Notre-Seigneur Jésus-Christ : c’est dans le Verbe Incarné qu’elle l’avait prié et goûté. Elle savait 1 existence du mystère de la sainte Trinité ; elle en connaissait les formules essen-

tielles qui le traduisent aux fidèles. Mais les avait-elle pénétrées par sa réflexion personnelle ? Il ne semble pas, si l’on songe à l’état de passivité où elle était habituellement tenue. Avant son ravissement, les trois Personnes divines, dans les articles du symbole, n’étaient guère plus pour elle que des notions familières, ou si l’on veut des réalités, mais très voilées. Après, elles furent des réalités personnelles, vivantes, immédiates. Le ravissement la mit face à face — un face à face qui n’est pas, bien entendu, celui de la gloire — avec Dieu en trois Personnes, Père, Fils et Saint-Esprit. Soit par des espèces que Dieu imprima directement sur son intelligence, par des idées d’ordre angélique, soit par l’activité normale de cette faculté dans les instants plus ou moins prolongés où elle rentra en exercice, Marie connut au cours de son extase, d’une connaissance conceptuelle, l’unité de la nature divine et la trinité des Personnes ; la distinction hypostatique du Père, du Fils et du Saint-Esprit et l’indivisibilité de l’Essence; enfin, que la vie divine est Dieu Un et Trine. Elle connut encore que cette Trinité est constituée par les opérations propres et distinctes des Personnes et qu’elle est de toute éternité; qu’en dehors de la vie divine, toute action est une action de la nature, non des Personnes envisagées séparément. Ni le catéchisme, ni ses lectures, ni ses méditations ne lui en avaient tant dit. Elle ne savait rien non plus sur les Hiérarchies angéliques, leur subordination, leurs relations avec les Personnes divines, le procédé de leur illumination, la ressemblance analogique de l’âme - — une en son essence et trine en ses puissances — avec Dieu. Tout cela était dans la doctrine de l’Église, dans les écrits de ses docteurs et de ses théologiens. Un jour ou l’autre, par Denys le Mystique et d’autres traités spirituels, Marie aurait pu l’apprendre. Son éducation surnaturelle, en vue des degrés qu’elle devait encore monter dans son itinéraire mystique, demandait qu'elle l’apprît aussitôt. Son instruction première ne lui ayant point donné toutes ces connaissances ; les occupations qui l’absorbaient en ce temps-là et l’état de passivité qui lui interdisait alors presque toute lecture, ne lui permettant pas de les acquérir, la révélation y suppléa. Dieu par une voie surnaturelle anticipa pour elle l’heure où elles lui seraient arrivées par une voie naturelle et ordinaire. Elle n’avait point besoin de les recevoir avec les formules de l’École comme un futur maître en sacree théologie, mais il fallait qu’elle les reçût.

Une objection se lève spontanément à la lecture du récit de Marie. Il est postérieur de près de trente ans à la faveur qu’il relate. Dans quelle mesure alors ne doit-il pas avoir été influencé, même inconsciemment, par les expériences, les acquisitions doctrinales, surtout par les réflexions fréquentes de l’auteur sur son ravissement ? Cette mesure doit etre réduite au minimum. Marie, en effet, comme si elle avait prévu la difficulté, l’a prévenue. Elle s est toujours gardée, nous a-t-elle dit, de faire de ces retours sur ces grâces, crainte de curiosité, crainte aussi d'étouffer la pureté de l’esprit des choses qui ne peuvent souffrir de mélange. Et nous voyons par le texte de notre manuscrit qu’elle ne s’est point souciée de chercher des explications des réalités qu’elle avait vues ni des termes savants pour les exprimer.

Dom Claude Martin s’est trop laissé éblouir par la sublime théologie du récit de Marie. C’est bien elle qui communique à cette page de la Relation de 1654 son austère splendeur. Mais ce n’est pas elle qui fait du ravissement de 1625 1 une des grâces capitales de Marie, l’une des plus grandes et des plus rares qu’une âme puisse

recevoir en ce monde. Ce qui met hors de pair ce ravissement, avec les deux autres qui vont le suivre et d’ailleurs le dépasser en sublimité, c’est ce qu’il contient d’inexprimable : sa phase d’expérience mystique, de connaissance expérimentale. Dom Claude Martin ajoute en terminant son commentaire : « Il est difficile de renfermer cette vision dans les bornes de la seule grâce et de ne pas concevoir l’idée d’une disposition béatifique. » Voudrait-il dire que ce fut une anticipation de la vision des Bienheureux ? Nous ne le suivrions pas jusque-là. Plus le rayon de la divine contemplation, a remarqué saint Jean de la Croix, est clair en soi, plus il est obscur à l’âme sur terre. Or il y a beaucoup de clarté dans la vision de Marie. Nous pensons que nous sommes toujours ici sous le régime de la foi.

(4) Marie parle des jeux de l’amour divin. Les non-initiés pourraient les confondre avec des enfantillages indignes de la Majesté de Dieu et s’en scandaliser. Les mystiques qui en ont été les victimes en ont au contraire éprouvé le sérieux terrible. Us épurent le désir de l’âme en l’attisant sans jamais l’assouvir. Ils sont impitoyables et crucifiants comme le purgatoire. Sainte Thérèse, qui a longuement parlé des fiançailles spirituelles, et saint Jean de la Croix, qui a traité après elle de la même phase de l’itinéraire mystique, n’ont décrit ni l’un ni l’autre cette purification préparatoire au mariage dans les termes de Marie. Sous d’autres mots et d autres symboles, ils ont fait allusion à des expériences analogues.

Dans Y Amour de Madeleine, Bossuet a esquissé la description des jeux de 1 amour divin. Selon les derniers éditeurs des Œuvres oratoires, cet opuscule ne serait pas anterieur à 1694. Il serait donc plus ou moins contemporain de 1 Instruction sur les États d Oraison. Or, à cette époque, Bossuet venait de lire la Vie de Marie de l Incarnation, et l’avait lue avec admiration. A certains traits de Y Amour de Madeleine, on pense à la Relation de 1654. Mais de ces rencontres et de ces ressemblances, pourrait-on, la date le permettant, conclure à un rapport de dépendance ? ( Œuvres oratoires de Bossuet, édit. Urbain et Levesque, t. VI, pp. 623-639).

(5) Les puissances sont recueillies au fond de l’âme, concentrées dans son unité. Plus Dieu réduit leur action, plus la contemplation est parfaite. Elle réalise alors sa définition : Contemplatio pertinet ad ipsum simplicem intuitum veritatis (Saint Thomas, 5. Th., IP IP”, 180, 3> 1). Par la simple appréhension de la vérité elle participe de la pureté de l’acte angélique. C’est dans la Relation de 1654 la première indication d’un état dont Marie a parlé en plusieurs endroits de ses écrits.

(6) Noter la répugnance instinctive de Marie pour les comparaisons et les symboles. Ces procédés peuvent donner plus de poésie au récit, mais ils ne sont que des mirages. Quoiqu’ils en aient la prétention, ils ne suppléent pas à l’insuffisance du langage humain. Us soulignent au contraire avec plus d’évidence l’impuissance d’une pensée à se formuler, soit par défaut de netteté, soit par indigence de vocabulaire. Marie a préféré se taire devant l’ineffable, se contentant d en rendre tout ce qui lui était possible par les expressions les plus simples. Toute sa manière est là. Toute sa nature claire aussi.

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