‹ Écrits spirituels et historiques (volume 2)Chapitre 49 sur 81 · SEPTIÈME ÉTAT D’ORAISON · texte numérisé non relu

SEPTIÈME ÉTAT D’ORAISON

J’AI toujours expérimenté qu’ alors que la divine Majesté m’a voulu faire quelque grâce extraordinaire, outre les préparations et dispositions éloignées, j'expérimentais, la chose étant proche, qu’elle m’y disposait d’une façon très particulière par un avant-goût 5 qui, dans <sa > a paix, ressentait le paradis. Je ne puis m’exprimer autrement pour la dignité de la chose. Dans ces pressentiments, je lui disais: « Que voulezvous me faire, mon cher Amour ? » Ensuite, j’expérimentais son opération, et pour l’ordinaire, il me faisait io changer d’état.

Ensuite donc du precedent un matin, étant en oraison, Dieu absorba mon esprit en lui par un attrait extraordinairement puissant (i). Je ne sais en quelle posture demeura mon corps. La vue de la très auguste 15 Trinité me fut encore communiquée et ses opérations manifestées d’une façon élevée et plus distincte qu’auparavant. La première fois, l’impression que j’en avais eue avait fait son principal effet dans l’entendement et, comme j’ai dit ci-devant, il semblait que la divine 20 Majesté me l’avait faite pour m’instruire et m’établir

18 l'impression que j’en avais eue auparavant — C l’impression que j’en avais eue la première fois

a. Ms. : dans la paix. Nous avons suivi la leçon de la Vie. b. L’état déterminé par l’impression des Attributs divins, et dont il vient d’être parlé à l’article XXI.

et me disposer à ce qu’elle me voulait faire ensuite ; mais en cette occasion-ici, quoique l’entendement fût aussi éclairé et plus qu’en la précédente, la volonté emporta le dessus a, parce que la grâce présente était 5 toute pour l’amour, et par l’amour mon âme se < trouva toute > b en sa privauté c et en la jouissance d’un Dieu d’amour (2).

Donc, comme étant abîmée en la présence de cette suradorable Majesté, Père, Fils et Saint-Esprit, en la 10 reconnaissance et confession de ma bassesse, en lui rendant mes adorations, la sacrée Personne du Verbe divin me donna à entendre qu’il était vraiment l’Époux de l’âme fidèle (3). J’entendais cette vérité avec certitude, et la signification qui m’en était donnée m’était !5 préparation prochaine de la voir effectuer en moi. En ce moment, cette suradorable Personne s’empara de mon âme, et, l’embrassant avec un amour inexplicable, 1 unit a soi et la prit pour son épouse. Lorsque je dis qu’il l’embrassa, ce ne fut pas à la façon des 20 embrassements humains L II n’y a rien de ce qui peut tomber sous le sens qui approche de cette divine opération, mais il [me] faut exprimer à notre façon terrestre, puisque nous sommes composées 6 de la matière. Ce fut par des touches divines et des pénétrations de lui en 25 moi et d une façon admirable de retours réciproques de moi en lui, de sorte que n’étant plus moi, je demeurai lui par intimité d amour et d’union, de manière

5 pour l’amour J et par l’amour , mon âme se trouvant toute dans la privauté et dans la 16 cette adorable Personne — C cette sur adorable Personne 25 et

d une façon admirable j par un retour 26 n’étant plus j [à] moi, je demeurais

[toute a] lui ' '

. La première impression était une impression-lumière, la seconde fut une impression amour-lumière (Sur ces distinctions, voir l’article XIX) b. Ms. : se trouve en tout en.

c. La leçon de la Vie donne un sens un peu différent.

Ü' V°ir ,dfn® la Relation de 1633, le fragment 34 et la note de la page avec le renvoi (14) a 1 appendice (Vol. I, pp. 204-206 et 246-247).

e; Composées. La Vie a mis ce mot au masculin. Le féminin était dans l’original. Qu il soit passe ensuite dans la copie, cela trahit, comme nous l’avons déjà remarque, la main féminine à qui nous la devons (Voir la préface, p. 143).

qu’étant perdue à moi-même, je ne me voyais plus, étant devenue lui par participation. Puis, par des petits moments, je me connaissais et avais la vue du Père Éternel et du Saint-Esprit, puis de l’unité des trois divines Personnes. Étant dans les grandeurs et dans les 5 amours du Verbe, je me voyais impuissante de rendre mes hommages au Père et au Saint-Esprit, parce qu’il tenait mon âme et toutes ses puissances captives en lui, qui était mon Époux et mon Amour, qui la voulait toute pour lui. Dans l’excès de son divin amour et de ses 10 embrassements, il me permettait néanmoins de porter mes regards a de fois à autres, au Père et au Saint- Esprit, et ces miens regards portaient signification de ma dépendance, quoiqu’il ne se passait b rien d’imaginaire, soit par similitude ou autrement (4). En cette occasion, 15 mon âme connaissait les opérations distinctes de chacune des trois divines Personnes. Lorsque le sacré Verbe opérait en moi, le Père et le Saint-Esprit regardaient son opération, et toutefois cela n’empêchait pas l’unité, car l’on conçoit l’unité et la distinction, sans confusion, 20 et tout cela d’une façon inénarrable, chacune des Personnes étant libre en son opération c (5).

Il faudrait que j’eusse la faculté des Séraphins et autres Esprits bienheureux pour pouvoir dire ce qui se passa en cette extase et ravissement d’amour qui, 25

r et étant J [en quelque sorte ] perdue à moi-même 2 étant devenue \ lui-même par

ma perte 6 [comme] impuissante 16 opérations j appropriées à chacune

fes 19 l’unité] du principe agissant qui était le même dans les trois Personnes

car je voyais sans confusion l’unité du principe et l' appropriation de l opération, et tout cela d'une manière ineffable. Il me faudrait avoir

\ Regards, comme plus haut vue et embrassements, mots impropres, mais symboles nécessaires. L’infirmité essentielle du langage humain nous oblige à recourir sans cesse aux analogies des choses humaines pour parler des réalités transcendantes. Notre mode d’intellection est lié au monde sensible, la traduction de nos concepts également ; d’où la nécessité de toujours transposer dans l’ordre matériel.

b Quoiqu’il ne se passait. La syntaxe exigerait aujourd’hui le subjonctif. L'ancien français, dans les propositions concessives, employait parfois l’indicatif. Voir Commines : « Nonobstant que je savais bien le contraire. » [Mémoires, III, 6).

®. Pour l’interprétation théologique, voir la leçon de la Vie. Pour l’interprétation

psychologique, voir plus bas, la note (5).

attirant l’entendement après elle, le rendit dans une impuissance de regarder autre chose que les trésors qu’il possédait dans la sacrée Personne du Verbe Éternel (6). Je dirai mieux, disant que les puissances 5 de mon âme, étant englouties et absorbées et réduites à l’unité de l’esprit, étaient toutes dans le Verbe, qui y tenait lieu d’Époux, donnant et la privauté et faculté à l’âme de tenir rang d’épouse, laquelle en cet état expérimente que le Saint-Esprit est le moteur qui io la fait agir de la sorte avec le Verbe. Il serait impossible à la créature bornée et limitée d’avoir une telle hardiesse de traiter de la sorte avec son Dieu. Et même, quand elle serait tellement oublieuse d’elle-même de le vouloir entreprendre, il ne serait pas en son pouvoir. Ces opérais tions-ici étant tout à fait surnaturelles, l’âme n’y fait que pâtir et il ne lui serait possible de s’en distraire ni d’y mettre du plus ou du moins (7), et les suites et les effets qui en résultent font voir cette vérité ; et comme l’âme a été prévenue dans cette haute grâce et s’est 20 plus tôt vue dans la possession qu’elle n’a aperçu y devoir entrer, cela arrive si subitement qu’il n’y a qu’un Dieu de bonté et tout-puissant d’agir sur sa créature qui puisse faire une telle impression et opération a.

Et l’âme expérimente sans cesse ce moteur gracieux, 25 lequel, dans ce mariage spirituel, a pris possession d’elle, lequel la brûle et consomme d’un feu si suave et si doux qu’il n’est pas possible de le décrire. Il lui fait chanter un épithalame continuel, de la façon et manière qu’il lui plaît. Les livres ni la studiosité b ne peuvent appren- 30 dre ce langage qui est tout céleste et divin. Il vient du

7-8 et qui donnait aussi à l'âme la privauté et la puissance d’y tenir 16-17 pâtir], il n’est pas possible d’y mettre du plus ou du moins — C et il ne lui est pas possible de s’en distraire ni d’y mettre du plus ou du moins 29 ni l’étude

a. De cette opération divine, Marie écrivait dans sa Relation de 1633, au fragment 34 (Vol. I, pp. 207-208): « Je n’ai jamais expérimenté une plus grande grâce, et je ne pense pas en pouvoir recevoir une plus grande en cette vie, car tout ce qui s’en peut dire semble diminuer le mérite de la chose. Je n’y saurais penser sans une nouvelle émotion de cœur. »

b. Studiosité. Néologisme. On sait que la langue du XVD siècle en forgea un certain nombre.

doux air des embrassements mutuels de ce Verbe suradorable et de l’âme, qui, dans les baisers de sa divine bouche, la remplit de son Esprit et de sa vie (8) ; et cet épithalame est le retour et les revanches de l’âme vers son bien-aimé Époux a. 5

Dans le mariage spirituel, l’âme a entièrement changé d’état. Elle avait ci-devant été en une tendance continuelle et attente de cette haute grâce, qu’on lui faisait voir de loin, en lui faisant expérimenter les dispositions et préparations pour la recevoir. Maintenant, elle n’a io plus de tendance (9), parce qu’elle possède Celui qu’elle aime. Elle est toute pénétrée et possédée de lui. Ce sont des caresses, ce sont des amours, qui la consomment et la font expirer en lui, en souffrant des morts plus douces b, mais c c’est la douceur même que ces morts. 15 Je m’arrête à penser si je pourrais trouver quelques comparaisons dans la terre ; mais je n’en trouve point qui puisse me servir pour dire ce que c’est que les embrassements du Verbe et de l’âme, laquelle, quoiqu’elle le connaisse grand Dieu, égal à son Père, éternel, 20 par lequel toutes choses ont été faites et <subsistent > d en l’être, elle l’embrasse et elle lui parle bouche à bouche, se voyant agrandie à e cette dignité que le Verbe est

9 en lui j donnant peu à peu les dispositions nécessaires pour 12 aime J et

qu’elle est [ réciproquement ] toute pénétrée 14 en lui faisant souffrir des morts

très douces ; je dirai mieux, que ces morts sont la douceur même 20 grand

Dieu, [ consubstantiel et] égal à son Père, [immense,] éternel, [infini,] par 23 agrandie j par cette dignité

a. Pour la distinction établie par Dom Claude Martin entre le mariage mystique et le mariage spirituel, se reporter au Vol. I, p. 251.

b. Morts plus douces. Comparatif pour superlatif relatif. Entendre comme s’il y avait : les morts les plus douces. Nous avons déjà signalé cet usage de 1 ancienne langue qui s’est perpétué jusqu à 1 âge classique (Voir page 206, note a).

La Vie a corrigé par très douces.

c. Mais, bien plus.

d. Ms. : subissent. Faute de copiste.

e "Vie '. agrandie par. Correction d’editeur sans doute. Le sens est plutôt celui donné par la leçon du manuscrit : élevée à.

son Époux et elle, son épouse, et lui dire a : « Vous êtes mon moi, vous êtes mon mien. Allons, mon Époux, dans les affaires que vous m’avez commises. » L'âme n'a plus de désirs, elle possède le Bien-Aimé. Elle lui 5 parle, parce qu’il lui a parlé, et ce qu'elle parle, ce n’est pas son langage qu’elle parle. Elle entre dans les affaires, pour en tout et par ctout > b, ensuite des connaissances qu’il lui en donne et communique, rechercher sa gloire, et [faire] qu’il règne, Maître absolu de tous les cœurs.

10 Elle redouble ses pénitences et se consomme dans les actions de charité du prochain, se faisant toute à tous pour les gagner à son Bien-Aimé c. Je me voyais quelfois avec une troupe d’hommes, serviteurs de mon frère, et me mettais en table avec eux, et, étant seule 15 avec vingt ou environ de ces bonnes gens, selon le nombre qu’ils se rencontraient, venant de la campagne, pour avoir le moyen de les entretenir en ce qui concernait leur salut, et eux me rendaient familièrement et simplement compte de leurs actions, s’entr’accusant les uns 20 et les autres des fautes qu’ils avaient faites, lorsque, par oubliance, ils omettaient quelque chose d. Je les assemblais quelquefois pour leur parler de Dieu et leur enseigner comme il fallait garder ses commandements. Je les reprenais franchement et de sorte que ces pauvres 25 gens m’étaient soumis comme des enfants. J’en ai fait relever du lit qui s’étaient couchés sans avoir prié Dieu. Ils venaient à moi, à recours en tous leurs besoins et surtout en leurs maladies, et pour les remettre en paix avec mon frère lorsqu’ils l’avaient mécontenté e. J’avais

1 épouse j. Elle lui dit: 6-9 affaires], pour rechercher sa gloire en tout et

partout selon les connaissances qu’il lui en donne et pour le faire régner comme 10 Elle continue ses 24 franchement j, et quoi que je leur disse, ils

a. Tour elliptique. Le sens est : Se voyant agrandie à la dignité d’épouse, (et par suite à la capacité de) lui dire.

b Ms. . pour en tout et par faire, ensuite des connaissances qu’il lui en donne et communique, rechercher sa gloire et qu’il règne... Copie fautive. Nous avons suivi les corrections de la Vie.

c. 1ère Epître aux Corinthiens, IX, 22.

d. Voir la Relation de 1633, fragment 18 (Vol. I, p. 178).

e. Voir la Relation de 1633 (Vol. I, pp. 168 et 182-183).

une grande vocation à tout cela et de les gouverner en leurs maladies. J en avais quelquefois partie d’arrêtés. Ii semblait un hôpital duquel j’étais l’infirmière. Et en toutes ces actions, il m étais avis que c’était à mon divin Epoux. J’avais une agilité du corps, en sorte que tout m’était rendu facile en ce sentiment. En faisant les lits des malades et des sains, j’étais contrainte quelquefois, mais a presque continuellement, de céder au toucher que celui qui possédait mon âme me donnait pour soulager les fatigues auxquelles je m’étais réduite pour son amour. Je me prosternais en terre pour le caresser en m humiliant, estimant qu il m’obligeait infiniment de me donner des occasions de lui rendre quelques petits services. En ces actions basses, dans lesquelles je trouvais un trésor, il continuait et redoublait ses caresses. Je m’enfermais lors, de peur d’être rencontrée, et, comme son excès dans mon âme me brûlait d’un feu qui étouffait mes soupirs, je lui parlais vocalement et pour exhaler ce feu, et j étais contrainte de lui dire ; « O mon Amour, je n’en puis plus ! Laissez-moi un peu, mon Bien- Aimé ! ma faiblesse ne peut porter vos excès ; ou ôtezmoi la vie, car vos amours me font souffrir ce dont une âme enfermée en prison n’est pas capable. » J’expérimentais qu’il se plaisait à ce que je disais, car c’était son Esprit qui ne me permettait pas de me taire.

En cet état d’oraison b, l’esprit étant entièrement abstrait des choses d’ici-bas, il s’en ensuit une extase amoureuse en l’amour de la seconde Personne divine.

2 quelquefois j un grand nombre d'arrêtés, en sorte que leur appartement semblait être 5 Époux [ que je rendais service ; d’où vient que ] j’avais 8 aux

touches intérieures 17 feu\ qui m’était la liberté de respirer 19 feu | et lui

disais 23 dans la prison [du corps ] 28 amoureuse \ en [la vue et par \ l'amour

a. Mais, et même, bien plus.

b. Cet article, comme le précédent, fait allusion à toute une série d’états qui ont été décrits plus longuement dans les fragments 35-51 de la Relation de 1633 (Vol. I, pp. 208-292).

Marie de l’Incarnation

Ce qui fait que la nature demeurant sans soutien pâtit et porte le faix des travaux ordinaires seule, et celui de ce que la partie suprême ne fait non plus de cas de lui a que s’il était son ennemi mortel et son plus grand 5 obstacle qui la retient et l’empêche de s’envoler dans le séjour de son Bien-Aimé, libre de la vie mortelle, où elle ne pourra plus le perdre b.

Mais pour être perdue éternellement dans son sein, elle tend d’être séparée, quoiqu’elle soit dans les amours 10 de ce divin et suradorable Objet, car ses divins embrassements ont de petits intervalles du dormir et des affaires, qui font comme de petits nuages qui, poussés par un grand vent, passent sous le soleil, qui font de petits ombrages. Enfin les nécessités du corps font 15 à la dérobée de petits entre-deux, [lesquels], si courts qu’ils puissent être, sont une espèce de martyre à l’âme, qui ne peut être un moment séparée des embrassements ni de la vue de son Bien-Aimé. Mais le plus grand empêchement de tout, c’est le sommeil, quoique court, 20 ce qui fait dire à l’âme : « Eh ! mon Bien-Aimé, quand ne dormirai-je plus ? » Tout éveillée que j’étais, — je couchais sur mon cilice c, — je chantais à mon divin Époux un cantique que son Esprit me faisait produire, capable de fendre mon cœur s’il ne m’eût soutenue 25 d’une façon extraordinaire, et mon corps étant grandement fatigué, j’étais contrainte de dire : « Mon divin Amour, je vous prie de le laisser un peu dormir, à cette fin qu’étant reposé, il vous serve demain de nouveau, puisque vous voulez qu’il vive. » Et puis, il dormait 30 un peu. Ensuite, au moment de mon réveil, je rentrais dans l’actuel amour que le sommeil m’avait dérobé :

2 ordinaires] et le mépris de la partie supérieure qui ne faisait

a. Syllepse. L’accord se fait non avec le sujet grammatical nature, mais avec le mot corps qui est le sujet psychologique.

b. Sur l’antagonisme du corps et de l’âme et celui de la partie supérieure de l’âme avec sa partie inférieure chez le mystique, voir la Relation de 1633 (Vol. I, PP- 341-342).

c. Le manuscrit ne contient ici aucun signe de parenthèse. Nous croyons cependant que cette parenthèse s’impose.

« Hélas ! mon cher Amour, disais-je, quand ne dormirai-je plus ? Il faut commencer de châtier mon corps. » Je sortais de dessus ma dure couche, et mettais une haire ou un instrument de mortification. Lorsque ce divin Époux m’emportait si fortement dans le gros de mes affaires temporelles, je lui disais : « Mon Bien- Aimé, laissez-moi expédier cette affaire et puis je vous embrasserai à mon aise, car mon âme se veut laisser consommer dedans vos chastes et purs embrassements. » Si je pensais prendre un livre, lors l’Amour m’absorbait ; il me le fallait quitter pour demeurer dans l’Amour même qui me liait, en sorte que je ne pouvais porter d’autre impression que la sienne. Parfois, je lisais un peu, nommément quand j’étais contrainte de demeurer dans la salle de mon frère, où il entretenait quelqu’un, et [que] j’attendais l’issue de l’entretien pour vaquer à quelque affaire. Cela cependant me faisait violence et me blessait la tête, parce que j’arrêtais le commerce intérieur, car le combat d’esprit contre esprit, dans l’état que je portais, est violent. Ce que je lisais était beau. Selon mon inclination, j’eusse voulu y penser et m’y arrêter, et l’Esprit qui m’occupait en lui m’emportait. Je m’efforçais cependant de lire, parce que c’était une sainte occupation, — d’autre côté, j’avais de grandes inclinations de suivre les traces ordinaires des âmes dévotes, estimant que c’était le plus sûr chemin, et c’était une des choses qui me faisait faire telle violence a, — et que, devant le monde, j’aimais mieux, lorsque je ne pouvais pas prendre un ouvrage pour occuper mon extérieur, prendre un livre que de donner à connaître que je faisais ou pâtissais l’oraison. Il n’en était pas ainsi dans les affaires du tracas où, en apparence, ceux qui me voyaient croyaient que je m’employais toute, parce que mon

20 beau] et conforme à mon inclination, et j'eusse bien voulu 22-23 je me

forçais 24-27 occupation], et que devant

a. La Vie, embarrassée par cette longue remarque qui interrompt la suite du discours, l’a supprimée. Elle a pu ensuite coordonner directement les deux causales et régulariser la construction. Nous mettons la phrase en question entre parenthèses, et rattachons par ce moyen et que à parce que.

corps, qui prenait un peu l’air là-dedans, portait une façon dégagée et expéditive, et mon esprit [était] plus libre parce que ce corps était occupé.

Voilà comme j’étais en ces deux sortes d’actions a.

5 Mais lorsque je me pouvais séparer, mon esprit avait son compte, ne se mettant point en peine du corps ni de sa posture, n’étant vue que de mon céleste Époux, qui savait bien que je ne pouvais faire autrement. J’avais beaucoup de peine à [faire] des prières vocales, io Dès que je commençais mon chapelet, entendant la signification des paroles, mon esprit s’emportait à Dieu. Il me [le] fallait quitter ou le dire, dans l’occasion, à diverses reprises. Il en était ainsi de l’Office de Notre- Dame ; sinon, lorsque j’étais à la campagne, à l’écart, 15 je le chantais : ce chant [me] soulageant et me donnant air, je le récitais, toutefois cela était rare. Pour me soulager, je regardais quelquefois les champs et verdures b. Cependant mon épithalame se continuait avec mon divin Époux de tout autre chose que de ce que je regar- 20 dais ; mais c’était que j’amusais ainsi la partie inférieure pour ensuite qu’elle servît à l’esprit et qu’à l’heure elle ne lui nuisît pas.

L’âme ne vivant donc plus en elle-même, mais en Celui qui la tient toute absorbée en ses amours, pâtissant 25 sans cesse cette extase amoureuse, se trouve tantôt mue par l’Esprit-Saint qui la possède, tantôt languissante, tantôt en suspension. Il la mène où il veut sans

10-1 1 chapelet j, le sens des paroles emportait mon esprit en Dieu 19-20 Époux j,

et je m'occupais de tout autre chose que de ce que je regardais, aussi ce que j’en faisais n’était que pour amuser la partie inférieure

a. C’est-à-dire lorsqu’elle était dans l’embarras des affaires ou occupée avec des étrangers.

b. Les campagnes de la vallée du Cher et de la Loire vues des coteaux de Saint-Avertin, où les époux Buisson devaient avoir leur entrepôt (Voir le Vol. I, p. 243).

2ÔI

qu’elle lui puisse résister, car sa volonté est sa captivité a, et en sorte sa captive qu’ alors que, je ne sais par < quelle > inclination secrète ou inadvertance, quelque objet la veuille b arrêter, au même moment, ce divin Esprit, jaloux de ce qu’il veut la posséder, la ravit à soi et, par sa divine motion, lui donne une activité amoureuse qui lui fait chanter ses amours. Depuis ce temps-là, j’ai lu le Cantique des cantiques dans l’Écriture sainte. Je ne puis rien dire qui y ait plus de rapport, mais le fond expérimental fait bien d’autres impressions que ce que les paroles sonnent. C’est un sens qui porte un nourrissement divin que la langue humaine ne peut exprimer, une privauté et hardiesse, des revanches, des rapports et des retours d’amour inexplicables de l’âme dans le Verbe et du Verbe dans l’âme. Lorsque l’occasion m’obligeait d’aller en la maison des champs, mon esprit était grandement satisfait de se voir libre de l’importunité du grand tracas, et lors, étant dans le silence, le divin Époux me faisait expérimenter un nouveau martyre dans ses touches et embrassements amoureux, me tenant plusieurs jours de suite, sans me permettre un respir ni aucun retour. Je portais l’effet de ce que dit saint Paul : La parole de Dieu est efficace ; elle divise l’âme d’avec l’esprit, elle pénètre jusqu’au fond des moelles c. En ce sens, cette efficacité est vraiment un glaive qui tranche et purifie d’une purification de flammes. Je m’arrête de ce qu’il faut que je die des termes comme cela ; mais je ne vois rien de plus significatif en cette souffrance d’esprit par l’Esprit du suradorable Verbe

I volonté j était sa captive, et en telle sorte sa 5 jaloux j de ce qu’il voulait [seul'] la

I I que ne fait le son des paroles: ce sont des mouvements divins que la langue humaine

ne peut exprimer, une privauté 22 retour j, [mais] je 26-28 flammes\.

Il me déplaît d’user de ces termes, mais

a. Allusion au verset 8 du chapitre IV de l’Ëpître aux Éphésiens : Captivam duxit captivitatem.

b La syntaxe moderne exigerait l’indicatif. L’ancienne langue faisait un usage plus fréquent du subjonctif dans les propositions hypothétiques.

c. Êpître aux Hébreux, IV, 12. Voir plus haut, page 247, note (2), ce que sainte Thérèse dit, elle aussi, de cette distinction entre l’âme et l’esprit.

divin. En cette souffrance, il mettait une plénitude en moi plus dure à supporter à la nature que toutes les souffrances d’une mort très cruelle. Je prenais ma course pour me distraire ; mais c’était mon corps a. Sans ré- 5 flexion, j’allais dans les allées du bois ou des vignes comme insensée, et après, me ressouvenant de moi-même, par l’esprit il b abattait le corps qui se laissait tomber où il se trouvait. Si j’eusse pu parler dans mon activité amoureuse, d’ordinaire cela m’eût soulagée, mais j’étais io captive de toutes parts. Il n’y a rien à faire qu’à souffrir la divine maîtrise de la sacrée Personne du Verbe. L’âme, en souffrant, aime d’un amour fixe, qui lui est infus. Elle voit néanmoins bien qu’elle aura son retour par la privauté dont elle a été anoblie, mais en son état 15 souffrant, il n’est pas temps. En son regard fixe, elle veut la souffrance, parce qu’elle ne peut vouloir que ce que le Bien-Aimé veut et fait en elle par son amoureuse loi.

Ensuite de cette souffrance, en un moment, l’âme 20 est rendue libre. La plénitude que le suradorable Esprit du Verbe a mise en elle, qui ne sont que ses feux et ses flammes, par une autre souffrance, elle les lui renvoie comme autant de flèches c et elle s’écrie : « O Amour, tu t’es plu à me martyriser ; il faut que j’aie ma revanche 25 en te faisant les mêmes blessures que celles que tu m’as fait souffrir. Mais encore, si par tes plaies tu eusses

4 c’était mon corps j qui le faisait sans la réflexion [de l’esprit ] 6 insensée j,

et l esprit revenant à soi, il abattait 8 si j'eusse pu parler j comme à l’ ordinaire

dans mon activité amoureuse 10 souffrir j la domination 20 libre [de]

la plénitude que 22 flammes [qui étaient retenues en son cœur sans en pouvoir

sortir. Alors] par une autre 23 O Amour j vous vous êtes

a. Par une sorte de mouvement automatique.

b. Il, le Verbe Incarné.

c. La construction est assez difficile, compliquée par une anacoluthe et par un accord avec l’attribut alors qu’il aurait dû se faire avec le sujet. La Vie a remanie toute la phrase et y a inséré une interprétation.

enlevé mon âme, la délivrant de sa prison, tu m’eusses fait plaisir, mais tu ne m’as laissée vivre que pour souffrir ces traits aigus et brûlants. Or, sus, il faut que je me venge a ! » Alors, il semble que des foudres partent du cœur pour se lancer dans son Bien-Aimé, et ce sont les 5 mêmes qui par un retour réciproque vont fondre en lui. Après quoi, l’âme devient par une autre souffrance, toute en langueur, et se trouve pâmée sur le sein de son Bien-Aimé et comme agonisante en lui.

Qui est-ce qui pourrait exprimer cet amoureux corn- 10 merce ? Je ne dis rien, quoi que je puisse dire, qui en approche. Sans ces petites relâches b que 1 activité amoureuse donne à l’âme, pour exhaler un peu ce qui est au dedans de la plénitude du Bien-Aime, ces exces tueraient le corps, car il n’est pas imaginable combien 15 l’esprit lui fait violence. Ce n’est pas que 1 activité amoureuse, à laquelle il n’a nulle part en aucun de ses sens, ne lui soit insupportable, mais c’est le moindre de ses maux, car il ne porte qu’une privation et le sentiment des pénitences, et non cette souffrance dont j ai parle 20 ci-dessus. Mais ce qui le soulageait, comme j ai déjà dit, c’étaient les actions extérieures avec le prochain : c’était une viande qui lui était propre, quand il eût fallu passer les nuits ; et en effet, il m en fallait passer une grande partie pour la charité, [et] en après, à me dis- 25 cipliner. Maintenant, je ne puis comprendre comme je pouvais faire ni trouver les moyens parmi une si grande famille, comme l’était celle de mon frère. J allais partout sans chandelle, me mettant [peu en peine] d’être vue ou entendue. La cave, les greniers, la cour, 1 ecune 30 pleine de chevaux, étaient mes stations. La nuit, je me

12 sans ces petits moments de] relâche 19-20 privation j et non cette souffrance

dont 21 j’ai déjà dit J les œuvres de chanté envers le prochain, parce que

actions extérieures 29 me mettant en danger

a La Vie a transposé toute cette adjuration à la 2« personne du pluriel. Nous retrouvons cependant dans la Relation de 1633 l’emploi de la 2« personne du singulier dans un cas analogue (Vol. I, p. 209).

b Relâche, des deux genres dans l’ancienne langue, n'est plus usité au féminin aujourd’hui que comme terme de marine et avec un sens spécial.

mettais en danger de me blesser. J’étais aveugle à tout. Pourvu que je trouvasse lieu à me cacher, ce m’était assez. Mon frère me disait parfois des paroles en riant qui me pouvaient donner sujet de croire qu’il savait 5 quelque chose de mes pénitences ; mais, prenant cela pour récréation, j’étais aveuglée et insensible à tout, n’entendant qu’à donner contentement à mon céleste Époux, qui demandait de moi l’obéissance à son attrait. Et il m’a si bien gardée que je n’y rencontrai jamais io aucun homme. Seulement, en deux occasions, une servante me surprit, entrant dans la chambre, [où elle vit] la table et les bancs sur lesquels je couchais et ma haire. Je crois qu’elle le dit à mon père et à ma sœur, qui eurent la prudence de ne m’en point parler ensuite, car ils 15 aimaient le bien et l’avaient en estime et admiraient les moindres petites choses a.

D’autres fois, j’expérimentais que le suradorable Esprit de Jésus voulait faire une séparation du mien d’avec le corps b. Cette opération est une chose si 20 épouvantable à la nature que, si elle durait trois jours de suite en son effort, il faudrait mourir. Car mon esprit voulait suivre cet Esprit-Saint qui semblait vouloir l’emmener avec soi, et le pauvre corps souffrait la violence de l’esprit qui le voulait quitter, expérimentant 25 une certaine division qui le mettait dans une solitude affreuse. Elle m’était bien plus pénible lorsque j’étais en solitude qu’en l’actuel emploi. L’esprit, en cet état, a son avantage sur le corps, étant content de sa sépara-

16 les plus petites choses [quand elles étaient un peu extraordinaires ] 21 [je

sentais que] mon esprit voulait 24 quitter j ressentant 27 solitude j [et

dans le silence ] que lorsque j’étais actuellement occupée dans les affaires extérieures

a. L'addition de la Vie n'est qu’une interpolation.

b. Voir particulièrement le fragment 50 de la Relation de 1633 (Vol. I, pp. 229- 23Ù-

tion, et ne voudrait jamais être dans sa prison, dans la jouissance du bien qu’il possède, qui est une chose au delà de tout sentiment. Il ne se soucie pas de ce que souffre son adversaire, duquel il ne voudrait jamais approcher a. Je n’aurais jamais cru ce qui se passe en 5 cet élèvement ou suspension d’esprit si je ne [1’] avais expérimenté.

Enfin, j’en b étais tirée par la douceur de l’union de la sacrée Personne du Verbe qui, par écoulement, mettait une sérénité en la partie inférieure, qui c la tirait de sa io langueur, et en cela, toute moi-même expérimentait tout ce que dit l’Épouse aux Cantiques : Mon âme s’est toute fondue d’amour lorsque mon Bien- Aimé a parlé d. Puis je retournais dans un autre état d’union qui causait l’activité amoureuse et les privautés suaves avec ce *5 divin Époux, qui ne laissait pas la partie inferieure, quoiqu’elle n’y participât point par sentiment ; mais elle en était soutenue par une voie secrète qui la faisait subsister. Il ne se peut pas dire combien il y a de ressorts en ces voies de l’esprit, car il n’est pas possible autre- 20 ment, surtout étant en un continuel amour actuel, dans lequel l’Esprit de Dieu découvre et se plaît de manifester à l’âme, son épouse, ses richesses et magnificences divines. Et il est vrai qu’il [la] poursuit sans se séparer d’elle, comme étant presse de la faire jouir de tout ce 25 qu’il possède. Cette âme lui dit : « Mon Bien- Aime, vous êtes ravissant. Vous me poursuivez sans cesse. Il semble que vous n’ayez que moi a aimer et a pourvoir. » Et lors, comme il se plaît infiniment a ce que 1 ame, poussée par’ lui-même, lui dit, il redouble ses divins excès, de 3<> sorte que c’est une source inépuisable qui, sans finir, se va dégorgeant en l’âme, qui est un ruisseau qui,

6 enlèvement 8 enfin j le corps était tiré de sa peine

et guérissait sa langueur n et alors j’expérimentais

io qui la soulageait en tout moi-même ce que

a. Car le corps lui est une gêne et un obstacle pour jouir librement de ce bien.

b. De la souffrance susdite.

c. Qui se rapporte à sérénité.

d. Cantique des cantiques, V, 6.

semblablement sans fin, recoule dans sa divine source pour s’y perdre, en sorte qu’elle-même semble être son Bien-Aimé, dans les rapports d’esprit à esprit a.

L’on croira peut-être que j’exagère. J’avoue bien 5 que je n’ai pas des dictions propres, mais pour les grands excès de miséricorde d’un si grand et bon Dieu dans mon endroit, dans les communications qu’il lui a plu faire à mon âme, il n’y a langue humaine qui le puisse exprimer. Mais quoi que je die des rapports io d’esprit à esprit et des submergements dans cette abîme b, quelque perte de moi-même en elle, quelques communications les plus intimes c, mon âme a toujours connu qu’elle était le rien à qui le Tout se plaisait de faire miséricorde, parce qu’il n’a exception d 15 de personne, et j’ai toujours cru et vu, dans les mêmes impressions, le néant de la créature, étant bien aise d’être ce néant et que ce grand Dieu fût tout. Et dans mon activité amoureuse, c’était un de mes cantiques que de lui dire: «Mon chaste Amour, c’est ma, gloire 20 que vous soyez le Tout et que je sois le rien. Vous en soyez béni, ô mon Amour ! » Ces sentiments de ma bassesse m’ont donné quelquefois des craintes, vu la proportion e de deux choses si opposées. Comme j’en entretenais mon divin Époux, il me signifia par paroles 25 intérieures : « Je veux que tu me loues et chantes mes

1 qui pareillement retournait sans cesse dans 5 paroles propres j [pour m’exprime r] 6 excès j des miséricordes 11-12 quelque perte [qui se soit faite ]

de moi en elle quelque intimes qu’aient été les communications dont il lui

a plu de m’honorer 14 acception 22-23 vu la disposition de deux choses

a. Nous sommes ici à la fin de l’itinéraire mystique de Marie, — de celui qu’elle nous a décrit, s’entend (Voir la Relation de 1633, fragment 52. — Vol. I, PP- 234-236).

b. Abîme était des deux genres au XVIIe siècle.

c. C’est-à-dire quelque perte (que je dise), quelques communications (que je dise).

d. Peut-être une faute de copiste pour acception.

e. Proportion avec le sens de disproportion, si même, par suite d’une inadvertance de copiste, il n’est pas pour ce mot.

louanges comme les Esprits bienheureux me louent dans le ciel. » Cette réponse m’assura et l’efficacité en ensuivit, parce que mon âme chantait en son épithalame qui était sans cesse : « Vous soyez béni, ô mon Amour, ô mon Dieu, ô mon Dieu ! Vous soyez béni et glorifié, ô mon doux Amour ! » Et cela ne se changeait point continûment que dans les intervalles des nouvelles grâces, desquelles ensuite je retournais à mon cantique. J’avais 28 à 29 ans en ce temps-là a.

Il me semble que j’ai ci-devant parlé de la grande vocation que j’avais, dès que je fus libre de mes liens dans le monde, pour la religion, mais que la disposition de mes affaires ne me le permettait b. Cette vocation me suivait partout et j’en entretenais mon divin Époux dans les entretiens les plus intimes que j’avais avec lui. Il me donnait une certitude que cela arriverait.

Cette certitude me donnait une confiance et paix dans le retardement, qui n’était qu’à cause de mon fils. Néanmoins, de fois à autres, j’en avais des mouvements si puissants que la vie séculière m’était insupportable, ne voyant pas qu’on y pût garder les conseils de l’Évangile comme en un cloître. Cela me faisait presser la divine Majesté tout d’une autre manière. Un jour, entre autres, me trouvant en une compagnie où l’on disait quelque chose un peu trop libre, que prudemment je ne pouvais reprendre, ni me séparer, en en parlant à mon divin Époux, il me pressait de quitter et m en aller avec lui dans ma chambre. Le respect humain me

9 J’avais pour lors 28 à 2Q ans. [ Dieu soit éternellement béni de ses infinies miséricordes ]. 15 dans les familiarités 26 séparer Je détournai mon

cœur pour m’ entretenir avec mon divin Époux qui me pressa aussitôt de

a. Nous sommes en 1628. Marie, qui a eu ses 28 ans le 28 octobre 1627, est alors dans sa vingt-neuvième année.

b. Voir plus haut l'article XIII.

retenait. Il pressait et charmait mon cœur de nouveau par une violence amoureuse de m’en aller avec lui hors de là. Lors, suivant sa douce semonce, je me retirai. Au premier pas que j’entrai en ma chambre, son Esprit 5 s’empara du mien. Je fus contrainte de me laisser tomber à terre, mon corps ne pouvant se tenir, tant l’attrait fut puissant et subit. Cet Esprit me faisait expérimenter ces paroles de saint Paul : L’Esprit demande pour nous avec des gémissements inénarrables a ; et io quoique [ce] fût l’Esprit de mon doux Époux, toutefois, lui, étant présent, se plaisait à écouter mes plaintes et mes gémissements : « Est-il possible, mon chaste Amour, que vous puissiez supporter mes plaintes et mes gémissements ? Vous me faites voir et goûter les biens qui 15 sont cachés dans vos trésors évangéliques. Vous charmez mon âme par eux. Vous m’allez consommant dans ma langueur, parce que vous retardez trop à me donner ce que vous voulez que je possède. Mon chaste Époux, mon divin Bien-Aimé, quel plaisir prenez-vous de me 20 faire ainsi souffrir ? Il faut bien que vous me mettiez en ce séjour bienheureux et que vous me tiriez de la corruption du monde, puisque son esprit est si contraire au vôtre. Ah ! chaste Amour, voulez cela ; autrement, ôtez-moi la vie, car elle m’est, en diverses manières, un 25 martyre. Et vous voulez que je possède ce bien, que je ne meure pas, et vous vous plaisez à cela b ! J’aime votre divin plaisir ; mais, néanmoins, je ne sais pas pourquoi, je languis. C’est vous qui me faites ainsi souffrir ! » Ce que je dis n’est qu’un bout de l’ombre de ce que 30 l’Esprit qui me possédait me faisait dire, dans une privauté et hardiesse étonnante, sans que j’eusse pu ni

3 suivant j son attrait 9 inexplicables 10 Époux j et qu’il vît bien la

disposition où j'étais, se plaisait 25 mais vous voulez différer la possession de

ce bien [et cependant ] que je ne meure pas 28 je languis, [je sais seulement quel

t’est vous qui

a. Épître aux Romains, VIII, 16.

b. Le sens est : Je ne puis vivre sans le bien de la religion. Or vous voulez, mon Dieu, que je le possède, que je ne meure pas, et malgré tout vous vous plaisez à le différer. — La Vie a trouvé le texte trop concis et l’a remanié.

même voulu autre chose, cet Esprit s’étant emparé de mon âme et de toutes ses puissances ; c’est pourquoi il n’y a étude, ni retours, ni vouloirs, ni raisonnements humains en telles opérations. C’est un langage intérieur ravissant, fait par une puissance suprême, d’esprit à esprit, qui put durer une demi-heure. Après quoi, mon divin Époux, qui s’était plu à me voir souffrir, m’unit à lui d’une façon indicible, et fus quelque temps comme pâmée et défaillante en lui. Puis, comme s’il m'eût voulu consoler, me signifiait a très intelligiblement, avec un amour très suave, que j’eusse un peu de patience et qu’il exécuterait bientôt mon désir ; < puis il > b semblait vouloir me consommer dans ses divins et purs embrassements, et après, il me confirmait sa promesse.

Les affaires de mon fils allaient de même que les miennes, n’en faisant qu’une auprès de mon divin Époux, lequel me donnait des reproches intérieurs lorsque j’avais quelque doute qu’il manquât, mais c seulement dans les moindres pensees. Ce n’est pas qu’en cette opération dont je parle, il m’en vînt aucun doute.

Après donc avoir porté cette impression, mon âme demeura dans une très grande paix et certitude, sans toutefois que je susse les moyens que Notre-Seigneur tiendrait pour me tirer du monde, ni en quelle religion, car tout devait venir de sa Providence, étant destituée de tout bien. J’avais beaucoup d’inclination aux Feuillantines à cause de leurs grandes retraites et auste-

3 étude \ ni réflexions 6 qui [dans cette rencontre ] fut durer 10 consoler 1

il me disait très 19 doute J et même lorsque j’avais la moindre pensée qu il

manquerait ou à lui ou à moi , encore que dans 24 certitude J [qu elle s exé¬

cuterait ]

». Ellipse fréquente du pronom sujet dans l’ancien français. b. Ms. : puisqu’il. Nous avons adopté la leçon de la Vie qui n est peut-être qu’une correction de l’original.

°. Mais, et même.

d. Sur les Feuillantines, les Carmélites, et les propositions qui furent faites à Marie, voir la Relation de 1633, fragment 56, (Vol. I, pp. 259-262).

rites. Le Révérend Père Général des Feuillants m’y avait fait donner la première place qui vaquerait et les Pères avaient dessein d’avoir soin de mon fils. Quelques bonnes âmes me souhaitaient carmélite, et, 5 de mon côté, j’aimais beaucoup ce saint Ordre. Néanmoins, Dieu ne me voulait ni en l’un ni en l’autre de ces deux saints Ordres. Cependant j’attendais ce qu’il ordonnerait de moi, comme d’un bon père et de mon divin Époux, gardant le mieux qu’il m’était possible 10 les vœux de pauvreté, d’obéissance et de chasteté que je lui avais voués.

Dès que j’eus les premières et fortes impressions de quitter le monde, ce fut d’être Urseline a, parce qu’elles étaient instituées pour aider les âmes, chose à laquelle 15 j’avais de puissantes inclinations. Or, il n’y en avait point à Tours en ce temps-là, et je ne savais non plus où il y en avait ; j’avais seulement entendu parler d’elles b. L’objet m’étant donc absent, je m’arrêtais au présent, de sorte que, si l’occasion se fût présentée, je 20 l’eusse prise en l’un des deux Ordres que j’ai dits. Et en effet, mon inclination s’y portait et j’attendais ce que Dieu ferait.

Le Révérend Père Dom Raymond, qui croyait assurément que je serais religieuse, pensait aux moyens, sans 25 me le dire. Cependant les Urselines se vindrent c établir à Tours. Il ne pensait pas que Dieu m’y voulût. Moi, qui croyais que la divine Bonté lui inspirerait ce qu’elle

13 ma pensée se porta du côté des Urselines

a. Pour l’orthographe et la prononciation du mot Ursulines, voir la Relation de 1633 (Vol. I, p. 260). Nous avons gardé l’usage du manuscrit, qui n’est point celui de Marie, autant qu’on en peut juger par ses autographes.

b. En effet, c’est en 1620 que Marie pensa de nouveau à la vie religieuse, et les Ursulines ne vinrent de Saumur à Tours qu’en 1622.

°. Vindrent, avec l’intercalation du d euphonique. Forme de l’ancienne langue qui se rencontre fréquemment dans les textes du XVIe siècle, et aussi de la première moitié du XVIIe.

voulait que je fisse, je me tenais en paix, traitant avec elle, afin qu’il lui plût faire de moi et de mon fils ce qu’elle agréerait et aimerait le plus. Et ainsi, mon esprit était libre et abandonné sans qu’il pût rien vouloir ni élire.

Cependant, les Révérendes Mères Urselines s’étant 5 venu loger où elles sont à présent a, toutes les fois que je passais devant leur monastère, mon esprit et mon cœur faisaient un subtil b mouvement qui m’emportait en cette sainte maison ; et tout cela, sans avoir fait aucune réflexion au précédent. Ce mouvement n> faisait une impression dans mon âme, qui me disait que Dieu me voulait là ; et plusieurs fois le jour que je passais par ce lieu, c’était toujours le même c. Je le dis à mon directeur susdit, lequel me répartit que ce n’était pas là où je devais penser. Je me retirai, croyant donc 15 qu’il était ainsi, et néanmoins, je portais toujours cet appel et impression, que je recommandais à mon divin Époux, lui disant qu’il voulût et choisît pour moi. Enfin, il fit connaître à mon directeur que c’était là. Il commence donc à prendre cette affaire à cœur 20 et à en traiter avec la Révérende Mère Françoise de Saint-Bernard, alors sous-prieure des Urselines, qui fut de son sentiment et résolution de concourir à cela, lorsqu’elle verrait une occasion favorable. Moi, je la voyais bien confidemment, sans lui en parler, car j avais 25 une pente qu’il fallait laisser faire Dieu d.

Quelque temps se passa, étant toujours dans le commerce ordinaire dont il plaisait à sa divine Majesté de

8 cœur j sentaient un mouvement subit 13 toujours J de même 17 cet

attrait 19 directeur j [ aussi bien qu'à moi) que c’était là 25 car j avais j

une forte pensée qu’il 27 Quelque temps se passa j [de la sorte) pendant lequel

je demeurais [toujours tranquille) dans le commerce

a. Allusion au transfert des Ursulines de la rue du Cygne à la rue de Poitou, proche la paroisse de Saint-Pierre-des-Corps où habitait Marie. C’est à l’automne de 1625 que les Ursulines vinrent occuper leur résidence définitive (Voir le

Vol. I, p. 279).

b. Comparer avec la leçon de la Vie.

c. Le même, la même chose.

a Compléter ce récit par le récit correspondant de la Relation de 1633, fragments 56 et 57 (Vol. I, pp. 261-265).

m’honorer. Enfin, ayant atteint l’âge de trente ans, il lui plut me donner une connaissance particulière que le temps était venu. J’expérimentais en mon âme que c'était une affaire de grande importance, et [me] semblait 5 qu’il y avait de grands préparatifs, et cependant, je ne voyais rien qui s’avançât à l’extérieur. Une voix intérieure me poursuivait partout qui me disait : « Hâte-toi, il est temps ; il n’y a plus rien à faire pour toi dans le monde. » Je disais tout cela à mon directeur, qui était 10 aussi pressé de Dieu à ce sujet. A ce temps-là, mon frère m’engageait et voulait de plus en plus m’engager en ses affaires, et l’on voyait que j’avais une forte batterie de ce côté-là, comme en effet j’y en ai eu une grande.

15 Cette même année 1630, la Mère Françoise de Saint- Bernard fut élue prieure en leur a couvent de Tours. Dès l’heure, Dieu lui donna l’inspiration de faire, auprès de sa communauté, que j’y fusse reçue. Elle m’envoya quérir le même jour, me témoignant beaucoup de bonne 20 volonté pour cela. Je vis bien ce qu’elle me voulait dire, mais je n’en fis pas semblant, parce que je voulais savoir de mon directeur ce que j’avais à répondre. Je la remerciai simplement.

Ce que, raisonnablement parlant, je trouvais impor- 25 tant de mon côté était mon fils, qui n’avait pas 12 ans b, dénué de tout bien. Le diable me pressait de ce côté-là! me faisant voir que je n’avais point de jugement d’avoir ainsi laissé mes propres intérêts, n’ayant rien fait pour moi ni pour mon fils, et que, de le vouloir quitter en cet

13 en effet} il m’en fallut soutenir une très grande [et très difficile'] 16 en son

couvent 21 mais je n’en fis rien paraître 23 simplement [sans

rn ouvrir davantage] 25 de mon côté} [et capable de traverser l’affaire]

a. La leçon du manuscrit est certainement celle de l’original ; nous l’avons

maintenue. L’élection de la nouvelle prieure eut lieu en avril 1630. Sur la

Mère Françoise de Saint-Bernard, voir le Vol. I, p. 263.

b. En avril 1630, Claude avait exactement 11 ans.

état, ce serait pour le perdre, et enfin engager ma conscience puissamment. Ces raisons-là m’étaient en quelque façon d’autant plus persuasives que je voyais le bien présent, à l’apparence humaine a, que la chose était convaincante. Mais aussitôt, notre bon Dieu me donnait une confiance qu’il aurait soin de ce que je voulais quitter pour son amour, pour suivre ses divins conseils avec plus de perfection, que j’avais fortement gravés en l’esprit : après les vœux, ceux de quitter les parents, et le malheur de ceux qui, y étant appelés, ne les suivent pas ; mais tout cela, si suavement gravé en mon âme qu’elle était résolue de les suivre et de se perdre, au sens que le sacré et suradorable Verbe Incarné l’a déclaré. J’aimais mon fils d’une amour bien grande b; c’était à le quitter que consistait mon sacrifice ; mais Dieu le voulant ainsi, je m’aveuglais volontairement et commettais le tout à sa Providence.

Mon directeur, ayant parole des Révérendes Mères Urselines, l’eut aussi de Monseigneur [1’] Archevêque, à cause qu’il fallait aussi son consentement, parce qu’on me recevait sans dot c. Mon frère et ma sœur furent les plus fortes pièces ; néanmoins il les gagna, car il était aussi leur directeur. Il leur fit <lui>d promettre qu’ils se chargeraient de mon fils.

Tout fut conclu et le jour pris pour mon entrée. Mais il arriva une affaire qui pensa tout perdre. Mon fils, qui ignorait mon dessein, n’avait douze ans accomplis qu’il lui prit envie de s’en aller à Paris pour se faire

i engager j dangereusement ma 3-4 touchantes et persuasives que je voyais

l’objet présent et que, selon la conduite humaine, la chose était g esprit,

[. surtout ] après les vœux, celui de 14 déclaré [dans l’Évangile\ 21-22 les

plus fortes J parties [à s'y opposer ]

a. A l’ apparence humaine, selon le cours ordinaire des choses.

b. Amour, des deux genres au XVIIe siècle.

e. Les dots des religieuses de chœur variaient suivant le rang de leur famille et leur état de fortune. Il n’y a pas d’uniformité sur ce point, à en juger par les archives des Ursulines de Tours. Les converses, toujours d’après ces mêmes archives, apportaient elles aussi une dot, sous forme de capital ou de rente (Archives départementales d’Indre-et-Loire. Série H, 856).

d. Ms. : la promettre.

religieux a avec un bon Père Feuillant qu il connaissait et qui, par feinte, pour se défaire de cet enfant qui était toujours après lui, lui avait fait croire qu’il l’emmènerait avec lui, qui partit sans lui en rien dire. Lorsqu’il le sut, 5 sans me dire rien de ce qu’il projetait, s’en alla. Il était pour lors en pension. Il fut trois jours perdu, sans qu’on pût le recouvrer, quelque perquisition qu’on en pût faire, car j’avais mis du monde de tous côtés. En cette perte, tous mes amis me condamnaient, disant io que c’était là une marque évidente que Dieu ne voulait pas que je fusse religieuse. On m’affligeait de toutes parts. Ce me fut une grande croix, car le diable, se mettant de la partie, faisait ses efforts pour me troubler l’esprit, m’insinuant que j’étais la cause de cette 15 perte... etc. Au bout de trois jours, après avoir fait d’instantes prières à Dieu avec plusieurs de mes amis qui entraient fortement en ma croix, un honnête homme me le ramena, qui l’avait trouvé sur le port de Blois b. Ce fut alors que chacun me fit de nouvelles résistances, 20 me remontrant que j’engageais ma conscience de le quitter si jeune, que ce qui était arrivé de sa <part> c arriverait encore et que je serais coupable de sa perte, que Dieu me châtierait. Enfin, j’étais combattue de tous côtés et l’amour naturel me pressait comme si 25 Ton m’eût séparé l’âme du corps, et il n’y a raison qui ne passât par mon esprit au sujet de mes obligations, outre cet amour que j’avais pour lui.

D’ailleurs, la voix intérieure qui me suivait partout me disant : « Hâte-toi, il est temps ; il ne fait plus bon

4 sans lui en parler. [Il s’attrista ] quand il le sut et sans 8 du monde [en

campagne ] de tous côtés 9 amis \m’ accablèrent de raisons et~\ me condamnèrent

1 5 perte j [et me mettant devant les yeux une infinité d’ inconvénients . Enfin ] au bout

16 amis j qui prenaient grande part à mon affliction 18 C sur le pont de

Blois 21 arrivé J de sa part

a. Dom Claude Martin nous a donné les véritables motifs de cette fugue (Voir, dans la Relation de 1633, le fragment 58 et la note. — Vol. I, p. 268).

b. Où Claude cherchait sans doute à s’embarquer pour Paris, à moins qu’il ne pensât plutôt à rentrer à Tours.

c. Ms. : de sa perte. Nous avons suivi la leçon de la Vie.

pour toi dans le monde » [ne cessait de se faire entendre à mon cœur. A la fin] a celle-ci l’emporta par son efficacité. Mettant mon fils entre les bras de Dieu et de la sainte Vierge, je le quittai, et mon père aussi, fort âgé, qui faisait des cris lamentables. Lorsque je pris congé de lui, il n’y a raison qu’il ne me produisit pour m’arrêter; mais mon cœur se sentait invincible dans son intérieur. Je traitai de cette affaire avec mon divin Époux, plusieurs jours auparavant. Je ne pouvais lui dire autre chose que : « Mon chaste Amour, je ne veux pas faire ce coup, si vous ne le voulez pas. Voulez pour le moins, mon Bien-Aimé, tout me sera une même chose en votre divin vouloir. » Lors, il influait en mon âme un aliment et un nourrissement intérieur qui m’eût fait passer par les flammes, me donnant un courage à tout surmonter et à tout faire ; et il emportait mon esprit où il me voulait.

Je quittai donc ce que j’avais de plus cher, un matin, jour de la Conversion de saint Paul, 1631. Mon fils vint avec moi, qui pleurait amèrement en me quittant. En le voyant, il me semblait qu’on me séparait en deux : ce que, néanmoins, je ne faisais pas paraître. Le Révérend Père Dom Raymond me donna à la Révérende Mère de Saint-Bernard, qui me reçut et toute sa communauté, avec une charité très particulière, ayant auparavant reçu la bénédiction de Monseigneur l’Archevêque de Tours b, qui voulut que je l’allasse voir avant mon entrée c.

1 monde], [me frappait continuellement les oreilles du cœur et s’ opposait à celle de la nature et du sang. Mais enfin'] celle-ci l’emporta par son efficace 3 et me

fit abandonner mon fils entre les 7 invincible]. Je traitais de cette affaire dans

mon intérieur avec 11 Voulez j pour moi 13 aliment j [ divin et une vertu]

intérieure 16 faire et emportant [ sans résistance] mon esprit

a. Nous avons suppléé aux mots qui manquent d’après la Vie.

b. L’archevêque de Tours était alors M. Bertrand d’Eschaux. Sur ce prélat, voir le Vol. I, p. 282, note (7).

c. Voir la Relation de 1633, fragment 61 (Vol. I, p. 276).

NOTES

(1) 'L’impression des Attributs divins commencée à la semaine sainte de 1626 a duré près d’un an. En tenant compte d’une autre indication chronologique qui sera fournie à l’article XXVII, nous pouvons fixer cette nouvelle faveur au second trimestre de 1627, en mai ou en juin, c’est-à-dire à la Pentecôte ou dans ses environs. Marie avait alors vingt-sept ans et demi. Elle n’a pas noté le lieu de son ravissement. Ce fut peut-être encore, comme pour le premier, dans la chapelle des Feuillants, puisque ce fut là que « Notre-Seigneur lui a fait ses plus signalées faveurs ».

(2) Voir la Relation de 1633, fragment 34 : 0 Notre-Seigneur m’éleva de nouveau et d’une manière toute d’amour à la connaissance du mystère de la très sainte Trinité, dont la grandeur me fut montrée en l’unité des trois divines Personnes, d’une façon tout autre que ce qui m’en avait été enseigné, en ce qui regarde la connaissance et l'amour. Car la première fois, j’étais plus dans l’admiration que dans l’amour et dans la jouissance, mais à cette fois, j’étais plus dans la jouissance et dans l’amour que dans l’admiration. » (Vol. I, p. 204.) La première vision de la Trinité avait été d’abord et surtout une impression-lumière, la seconde devait être une impression amour-lumière (Voir les distinctions apportées par Marie à l’article XIX sur les impressions divines). Cependant, même dans ce second ravissement, bien que l’amour ait eu le pas sur la connaissance, la lumière fut beaucoup plus vive et l’enseignement plus élevé que dans le premier.

(3) Comme le premier, le second ravissement de Marie dans le mystère de la Trinité fut à deux phases principales. D’abord, une extase dans la vue des trois Personnes divines ; puis, comme par une sorte de concentration des puissances de l’âme, une extase dans la Personne du Verbe. L’impression débuta par la manifestation du mystère de la Trinité. Se reporter à ce sujet au récit plus circonstancié de la Relation de 1633 (Vol. I, p. 204). Ces deux phases alternèrent, et, semble-t-il, se compénétrèrent à certains moments.

La Relation de 1633 a davantage insisté sur la première. Celle de 1654 ne fait que l’indiquer et s’étend presque uniquement sur la seconde, qui semble avoir été la plus longue et le centre du ravissement : «Je voyais, écrit Marie, les communications internes des trois Personnes, comme je les avais vues la première fois, mais je fus bien plus amplement instruite de la génération éternelle du Verbe. » (Vol. I, p. 205.) L’enseignement devait porter aussi sur la relation très particulière du Verbe avec l’âme en tant qu’il est son Époux.

(4) C’est ici que nous constatons le rétrécissement du champ de l’impression noté plus haut. L’application de l’âme s’est trouvée réduite des trois Personnes divines à la seule Personne du Verbe, les deux autres ayant été comme perdues de vue et oubliées dans l’excès de la jouissance. Par intervalles, le sentiment de cette jouissance se faisait jour dans l'âme. Marie alors reprenait conscience de son

état ; comme elle dit, elle se reconnaissait. A ce moment, et pour un instant, ses facultés, sortant de la passivité qui les liait, se réveillaient et reprenaient l’exercice normal de leur activité. La présence des deux autres Personnes de la Trinité se manifestait à nouveau, et l’âme s’appliquait au Père et au Saint-Esprit, comme au Verbe, par le regard et l’amour. Puis l’impression de l’unité de l’Être divin faisait suite à celle de la distinction des Personnes, puis enfin c’était encore l’absorption des puissances dans la contemplation du Verbe. Qu’était au justecette connaissance intermittente des deux autres Personnes divines : une connaissance intellectuelle ou une connaissance mystique ? Surtout une connaissance mystique. La durée de la connaissance intellectuelle chaque fois qu’elle se produisit ne semble guère avoir été de plus d’un clin d’œil.

{5) Dans la seconde phase du ravissement, l’âme de Marie est tout entière concentrée dans la Personne du Verbe, toute ouverte à son opération. Les deux autres Personnes sont, comme le dit la Vénérable Mère, presque perdues de vue. Quand elles reparaissent dans le champ de son impression, ce n’est point pour agir à leur tour dans son âme, c’est pour regarder l’opération du Verbe. Marie note que cela n’ empêchait point l’unité.

Ce disant, elle constate un fait. Elle aurait pu interroger Dieu, lui demander de lui expliquer dans une nouvelle lumière comment cette distinction d’opérations n’ entamait point l’unité. Elle ne l’a point fait. Elle nous a déjà insinué, et elle nous dira plus clairement ailleurs, qu’elle avait pour principe dans ses grandes grâces de se contenter du don qui lui était fait, demeurant volontairement dans l’ignorance de ce qui ne lui était pas encore manifesté : ceci, pour ne point donner prise à une curiosité qu’elle aurait estimée sacrilège.

A défaut de la lumière surnaturelle, un théologien aurait pu lui donner la raison de l’antinomie qu’elle n’a pas manqué d’apercevoir, puisque son récit en conserve la trace. Il lui aurait dit d’abord qu’en Dieu, toute opération ad extra est une opération de la nature ou des Personnes agissant indivisiblement comme un seul principe, non des Personnes agissant isolément ; que si cependant, à l’exemple de l’Écriture sainte, nous pouvons attribuer une opération à une Personne plutôt qu’à une autre, cela ne se peut faire qu’en vertu « d’une affinité spéciale entre cette œuvre même et le caractère hypostatique de la Personne à qui on l’attribue » ; et enfin, que cette appropriation théologique, en tant qu elle paraît impliquer une exclusion, n’est qu’une manière de parler.

Nous ne voyons pas que Dom Claude Martin, qui a demandé tant d’explications à sa mère sur sa Relation, soit spécialement revenu sur ce passage. Dans les éclair cissements que Marie lui a fournis dans son Supplément, aucun qui se rapporte à la difficulté présente. Mais dans son imprimé, il n’a pas hésité à remanier le texte de l’original dans le sens où le théologien supposé se serait prononcé. Il fait dire à sa mère : « Lorsque le sacré Verbe opérait en moi, le Père et le Saint-Esprit regardaient son opération, et toutefois cela n’empêchait point l’unité du principe agissant qui était le même dans les trois Personnes; car je voyais sans confusion l’unité du principe et l’ appropriation de l’opération, et tout cela d’une manière ineffable. » On s’étonnerait à bon droit avec M. Bremond ( Op . cit., p. 39) de voir tant de précision savante sous la plume de Marie. Ce texte, « où défile non sans

un peu de fracas toute l’École », n’est qu’une interprétation d'éditeur, une interpolation pour accorder un texte avec les exigences des docteurs.

Marie, on le voit, n’a point écrit en théologienne graduée. Elle a dit non ce qui est en fait, mais ce qu elle a expèrzmen t é , et com rne son c x p é y i c yi c c le lui a découvert. Nous avons donne ci-dessus l’explication psychologique de ses expressions. Nous ajouterons que dans les connaissances distinctes qui lui furent communiquées, il y eut sans doute quelques éléments symboliques. Par fidélité à sa vision, Marie a tout fait venir sur le même plan dans sa description.

(6) C est tout le mécanisme du ravissement que Marie décrit ici. L’amour s’y assujettit 1 intelligence, 1 enchaîne à sa suite et la fixe avec lui dans la contemplation amoureuse du Verbe. C’est véritablement une extase d’amour. On comprend que, malgré les grâces plus abondantes de lumière dont y fut favorisé l’entendement, le récit de ce ravissement soit cependant plus pauvre de notions que le précédent. Cette pauvreté prouve son excellence.

(7) Même note presque au début de l’itinéraire mystique : « Je me sentais tirée puissamment... sans avoir le loisir ni le pouvoir de faire aucun acte... Il me semblait être toute abîmée en Dieu qui m’ôtait tout pouvoir d’agir. C’est une souffrance d’amour qu’il faut pâtir tant qu’il lui plaît, d’autant qu’il n’est pas possible de s’en tirer.» (Voir la Relation de 1633, fragment 8. — Vol. I, p. 159.) Nous avons observé qu’à l’origine de cette passivité ü y avait une activité latente, virtuelle : celle de l’acquiescement préalable à l’opération de Dieu.

(8) Comme l’a écrit saint Paul (Êpître aux Romains, VIII, 14), l’Esprit-Saint est le principe et le moteur de notre vie surnaturelle. Il crée notre union au Christ, la maintient, l'accroît. Plus une âme s’élève vers Dieu, plus elle entre sous le régime de ses dons. Ame de notre âme, principe de nos opérations de grâce, il nous fait parler au Père avec les accents du Fils : Abba, Pater ; au Füs avec les accents de 1 Épouse : Et Spiritus et Sponsa dicunt : Veni. Il est dans l’âme-épouse l’inspirateur de son cantique d’amour : cet épithalame que les livres ni la studiosité, nous dit Marie, ne peuvent apprendre.

(9) La tendance qui avait été jusque-là la note dominante de tous les états d oraison de 1 âme cessa. Si l’âme continue de soupirer, si elle passe par les langueurs du martyre d’amour qui va nous être décrit, ce n’est plus comme auparavant parce qu’elle ne possède pas encore son Bien- Aimé. L’alliance tant désirée est accomplie depuis l’article XXII. Aussi, Marie parle-t-elle, et sans jamais se reprendre, du mariage spirituel comme d’un état de fait. Les distinctions de Dom Claude Martin entre mariage mystique et mariage spirituel ne peuvent s’appuyer sur sa Relation.

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