Henri Bremond. Op. cit., p
LES RELATIONS D’ORAISON
intelligence et de sa volonté ; leurs opérations extraordinaires sous la touche de Dieu ; leurs réactions mutuelles ; leur exclusivisme intransigeant en face de la sensibilité ; leurs élans et leurs impuissances ; leur activité et leur passivité ; leurs opérations de surface, multiples et manifestes, et leurs opérations profondes, si subtiles qu’elles sont comme insaisissables, si simples qu’elles semblent sortir du fond de l’âme et participer de son unité ; leur déploiement et leur vie intense dans l’exercice de leurs actes propres, et leur recueillement et leur repos pour une vie plus riche dans une application silencieuse de tout l’être à Dieu : tous ces modes d’agir de l’âme dans la contemplation ont été fixés par Marie. Cela, sans effort, sans réflexion analytique, d’un seul trait, comme embrassé d’une simple vue, tellement la conscience en avait été vive. Marie déroule ainsi sous nos yeux toute sa prière avec ses alternances d’activité et de passivité. Elle y apporte un tel accent de dignité et de 'pudeur, un tel sentiment de vérité, que les « opérations de Dieu en elle » dont elle nous fait la description, « emportent conviction et désarment toute la sagesse humaine 1 ».
D’une valeur intrinsèque considérable, le recueil des Retraites ne nous offre cependant qu’un aspect de l’oraison de Marie de l’Incarnation. Pour en avoir une idée plus complète, il faudrait l’encadrer dans toutes les activités extérieures qui, dans le monde ou dans le cloître, en France ou au Canada, lui ont servi de circonstance. D’où la nécessité pour une étude d’ensemble sur la prière de la Vénérable Mère de ne point isoler les Retraites des Relations et des Lettres. Il est trop tôt d’y penser. L’annotation des textes qui vont suivre se renfermera donc dans les limites de l’indispensable, se bornant à préciser le sens de quelques expressions qui pourraient prêter à équivoque.
On aurait aimé à pouvoir dégager le texte authentique de Marie des remaniements de l’imprimé. Travail malheureusement trop délicat, et qui n’aboutirait, la plupart du temps, qu’à des restitutions conjecturales. Les extraits des Méditations insérés dans la Vie ne seraient point suffisants pour y procéder avec sûreté. La citation de l’original est, en général, plus fidèle dans la publi-
1. F.-X. de Charlevoix, S. J. La Vie de la Mère Marie de l'Incarnation... (Paris, 1724). Liv. II, p. 83.
l6 LES ÉCRITS SPIRITUELS DE TOURS
cation de 1677, mais elle est incomplète, trop rare et trop courte. Dom Claude Martin nous ayant charitablement averti de ses retouches, n’en perdons pas le souvenir. Nous lirons les beaux textes de Marie de l’Incarnation et nous ferons in 'petto les réserves utiles. Ses Méditations ne seront plus alors pour nous que les comptes rendus de l’oraison d’une très haute contemplative.
L’édition de 1682 1 a donc été scrupuleusement reproduite. Cependant, puisqu il s agit d’une réédition critique, nous n’avons point négligé les citations de la Vie. Témoins de l’original plus exacts que les Retraites, nous leur avons toujours donné la préférence. Nous avons en conséquence incorporé aux Méditations, avec indication de leur provenance, les textes de la Vie, rejetant au bas des pages les variantes des Retraites.
Aux Retraites de sa mère, Dom Claude Martin avait mis une préface qui mériterait un chapitre spécial, car elle a une histoire. Ce n’est ni le temps ni le lieu de la raconter. En 1682, les oraisons mystiques étaient fort attaquées, même par des hommes que Dom Claude Martin honorait de son amitié. Mais en 1635, il en allait tout autrement, et elles n’avaient point besoin d’être défendues contre ceux que, plus tard, on pourra appeler les anti-mystiques. Nous n’anticiperons pas sur l’avenir et nous renverrons à un autre volume cette apologie.
De la préface de Dom Claude Martin, nous ne retiendrons ici qu’une partie : celle où l’éditeur donnait à ses lecteurs des avis pour l’usage fructueux des Méditations de Marie de l’Incarnation. Mais justement, nous venons de voir que ce ne sont point des méditations. Quoi qu’il en soit, les considérations de Dom Claude Martin ne sont point de celles que l’on peut sacrifier de gaieté de cœur. Nous devions les reproduire, au moins à titre documentaire. Aux âmes qui chercheront surtout dans les Retraites de la Vénérable Mère leur aliment spirituel et des plans de méditations en forme, elles seront là pour leur montrer la voie à suivre. Les lecteurs qui voudront y trouver d’abord Marie elle-même sauront qu’on peut passer outre à ces conseils préliminaires.
1. La Bibliothèque municipale de Tours contient une édition de 1686. Il ne s agit pas là d une réédition, mais d’une simple réimpression de la page de titre.
LES RELATIONS ü’ORAISON
C’est par les Ursulines de Tours que Dom Claude Martin eut communication des Retraites de Marie de l’Incarnation. Voici, en effet, ce que lui écrivait la Vénérable Mère en 1653 1 : « Plus on vieillit, plus on est incapable d’écrire (des communications entre Dieu et l’âme), parce que la vie spirituelle simplifie l’âme dans un amour consommatif, en sorte qu’on ne trouve plus de termes pour en parler. Il y a vingt ans que je l’aurais fait plus avantageusement et avec plus de facilité, et il y aurait des matières qui donneraient des grands sujets d’admirer la grande et prodigue libéralité de Dieu à l’endroit d’un ver de terre tel que je suis. Car j’ai laissé quelques papiers à ma Révérende Mère Françoise de Saint-Bernard2, qui sont mes oraisons des exercices de dix jours que l’ obéissance m’obligea d’écrire. J’avais fait encore quelques autres remarques dans un livret touchant les mêmes matières... J’ai laissé deux exemplaires de tout cela, car, comme mon Directeur voulait avoir tous mes originaux, j’en fis une copie dans un petit livret pour m’en servir dans les occasions. Lorsque j’étais sur le point de quitter la France, je retirai adroitement les originaux qui sont depuis demeurés avec les copies. J’ai depuis demandé les uns et les autres à cette Révérende Mère, afin qu’on ne vît aucun écrit de ma main dans le monde, mais elle me les a refusés absolument. » A la mort de sa mère, au plus tard, Dom Claude Martin put ainsi prendre connaissance de ces manuscrits, qu’il retourna ensuite aux Ursulines, où ils furent sans doute conservés jusqu’à la Révolution. A cette époque, ils disparurent dans la masse des archives religieuses de Tours que les Commissaires du Gouvernement condamnèrent au feu ou envoyèrent à la papeterie départementale.