Lettre du 26 octobre 1653 à Dom Claude Martin
2. La Mère Françoise de Saint-Bernard avait reçu en 1631 Marie à son entrée aux Ursulines. Plusieurs fois supérieure du monastère, elle l’était encore en 1653. Des liens d’une forte amitié unissaient la supérieure de Tours à son ancienne novice. Elles échangeaient une correspondance suivie.
Si l’indication chronologique : il y a vingt ans, n’est pas approximative, elle nous reporterait à 1633. Cette date serait donc celle de la première Retraite. Nous croyons cependant qu’il ne faudrait pas trop presser ces chiffres. Marie ne fait aucune allusion dans ses notes à sa grande épreuve des années 1631-1633. Aussi la première Retraite nous semblerait-elle plutôt de 1634, maigre la contreindication que nous avons relevée plus haut (Voir la note 2 de la page 13).
Marie de l’Incarnation
PRÉFACE DE DOM CLAUDE MARTIN AUX RETRAITES DE LA VÉNÉRABLE MÈRE MARIE DE L’INCARNATION
Ce livre est petit en son étendue, mais il est grand en son esprit et en sa vertu. le le pourrais comparer aux diamants et aux perles, qui sont peu considérables dans le poids et la quantité de leur matière, mais qui sont d’un prix inestimable pour leur feu et pour leur brillant, et que les grands du monde conservent comme les plus riches pièces de leurs trésors.
Tout ce qui peut détacher l’âme des créatures pour la porter à Dieu s’y trouve d’une manière très élevée. L’on y verra la solidité des pensées, la fermeté des affections, la sainteté des résolutions, la pureté de la morale évangélique, et généralement tout ce qui peut élever une âme à Dieu et à la pratique des plus hautes vertus.
Ces méditations ne sont pas seulement pour la pratique, elles sont la pratique même, c’ est- à- dire qu’elles ne donnent pas seulement à l’esprit des sujets sur lesquels il doit travailler pour se préparer une nourriture qui le soutienne dans la vie spirituelle, mais elles présentent les sujets tout digérés: l’entendement se trouve éclairé sans qu’il soit obligé de faire de grandes recherches, et la volonté embrasée sans produire ces affections forcées qui ne sont bien souvent que des effets de la nature, et, si j’ose dire, de l' amour-propre.
Ainsi, je ne sais point de livre en ce genre qui soit d’un plus facile usage, car ceux qui s’en voudront servir n’auront qu’à suivre celle qui l’a composé. Ils pourront penser ce qu’elle a pensé, produire les mêmes affections quelle a produites, faire les résolutions qu’elle a faites, parler à Dieu comme elle lui a parlé, se remplir de son esprit et de ses sentiments. De la sorte, ils feront les mêmes oraisons qu’elle a faites, et il sera difficile d’en faire de plus saintes et de plus pures.
Ce qui pourra retarder et empêcher qu’on ne la suive et qu’on ne marche sur ses traces, c’est ce quelle dit dans la plupart de ses oraisons : qu’elle est demeurée dans un état passif, qu’elle a été privée de son propre agir,
LES RELATIONS D* ORAISON
que l’entendement et la volonté ont été dans V impuissance de faire aucun acte propre. Car quand on parle d’un état passif, l’on entend un état qui dépend purement de Dieu, et où, selon le sentiment des personnes spirituelles, ce serait une témérité de vouloir s’élever de soi-même et par ses propres forces...
Mais, il faut remarquer que l’on peut avec quelque rapport et proportion faire dans l’oraison active ce que l’on fait, ou plutôt, ce que l’on pâtit dans l’oraison passive. Il n’en faut point d’autres preuves que l’expérience et le bon sens. En voici la pratique.
Dans l’union intime, qui est un état de l’oraison passive, l’on possède Dieu dans le fond de l’âme où il prend plaisir à se faire voir et aimer avec tranquillité. De même, dans l’oraison active, l’on peut le posséder par la foi dans le même fond, et là, le contempler et l'aimer. Non seulement on le peut, mais même on le conseille.
Dans l’oraison de quiétude, l’âme se repose en Dieu, qui rassasie et termine tous ses désirs; et dans l’oraison active, la foi apprenant que Dieu est le centre et la plénitude de tous les biens, capable d’arrêter tous les mouvements du cœur et de le satisfaire parfaitement, l’on peut se reposer en lui avec la grâce commune et ne plus rien désirer. Ainsi, l’on peut dire qu’il y a une quiétude active et une quiétude passive, une union active et une union passive, et il en est de même des autres dispositions de l’oraison passive, que l’on peut imiter par la grâce de l’oraison active. J’en excepte celles qui sont purement gratuites et entièrement extraordinaires , comme sont les visions, les révélations et les extases fortes et de durée. Je dis fortes et de durée, car l’on en a souvent de faibles et de passagères sans qu’on s’en aperçoive. L’on peut même en avoir de naturelles.
Mais quoi que Von fasse pour imiter les opérations de l’oraison passive, le rayon de la contemplation ne sera jamais si pur, si simple, si tranquille, si uniforme, à cause de la légèreté de l’imagination qui trouble et ébranle facilement l’entendement, s’il n’est soutenu d’un secours extraordinaire. C’est néanmoins tout ce qui se peut faire dans l’usage de ces Méditations pour suivre autant qu’il se peut celle qui nous les a tracées, et afin de rendre l’oraison parfaite autant qu’elle le peut être dans l’ordre commun.
Il n’est pas difficile de trouver la raison pour laquelle cette dévote Religieuse était si souvent attirée dans ses oraisons à un état passif. Il ne faut que se ressouvenir de ce qu’elle dit dans sa Vie: que Dieu l’honorait de sa présence continuelle, et qu’elle ne pouvait faire d’oraison de raisonnement ni même de prières vocales, excepté celles qui lui étaient d’obligation, qu’elle ne fût aussitôt unie à l’objet qui la tenait continuelle-
ment attachée. C’est ce que j’ai appelé une oraison passive par état.
Son directeur néanmoins, qui était, en ce temps-là, le R. P. Dom Raymond de Saint-Bernard, ne laissait pas de lui prescrire des sujets d’oraison quand elle faisait ses retraites, tant pour donner de l’ordre à ses exercices, que parce que ce temps-là n’est pas seulement destiné pour se recueillir avec Dieu, mais encore pour examiner l’état présent de l’intérieur: à quoi ces sujets pouvaient donner de l’ouverture.
Les sujets qu’il lui donnait n’étaient que des passages de l’Écriture sainte, lui laissant toujours la liberté de suivre le mouvement de sa grâce ordinaire. En quoi la conduite de ce directeur est remarquable. Car il y en a qui blâment et condamnent toutes les oraisons qui ne s’accordent pas avec la leur, et qui obligent ceux dont ils ont la direction de se conformer à leur pratique. Dieu opère dans les âmes en mille manières. De toutes les personnes qui s’ appliquent à l’oraison et qui en font le principal exercice de leur vie, à peine s’en trouve-t-il deux qui marchent dans la même voie. Ou si leurs oraisons sont semblables en leur substance, la diversité des circonstances et des dispositions intérieures les rend différentes. Rompre ou violenter l’attrait de Dieu dans une âme, c’est tout perdre. Il est de la prudence d’un directeur de tâcher de découvrir l’attrait d’un chacun, afin de le seconder et de le fortifier par ses avis. Si ces oraisons sont conformes aux règles de l’Église et au bon sens, et si l’on en retire du fruit, elles sont bonnes, et il les faut soutenir plutôt que de les changer, parce que le bien certain est préférable à celui qui ne l’est pas. Au reste, le fruit d’une bonne oraison est la bonne vie et le progrès dans la perfection.
C’est pour la même raison que la Mère de l’ Incarnation ne suit pas toujours directement son sujet. Le Saint-Esprit, qui avait été son Maître dans l’oraison, lui avait enseigné que quand on se présente devant Dieu il faut avoir un sujet préparé, de crainte que l’esprit ne s’égare, n’ayant rien qui l’occupe et qui le retienne. Mais il lui avait aussi appris qu’il n’en faut pas être esclave, et qu’il faut suivre l’attrait de Dieu quand il nous porte à d’autres vérités. Le sujet où Dieu nous applique est toujours le meilleur pour nous, et il touche l’esprit et le cœur d’une manière bien plus forte que ceux où nous nous attachons nous-mêmes par notre propre choix.
Il en est de même de l’ordre de l’oraison. La méthode ordinaire est que l’esprit goûte premièrement les vérités proposées, que le cœur s’y attache ensuite par l’affection, que l’on prenne des résolutions de faire le bien ou d’éviter le mal que la grâce a découvert, que l’on fasse enfin des colloques avec Dieu pour lui demander la grâce de faire ce que l’on promet. Mais le Saint-Esprit n’est point attaché à nos méthodes. Il est ennemi du désordre, mais son ordre est tout autre que celui des hommes.
LES RELATIONS ü’ORAISON
De là vient que la Mère de V Incarnation, qui ne se gouvernait que par ses mouvements, commence quelquefois ses oraisons par le colloque ou par l’affection et les finit par l’union de l’esprit.
La véritable conduite de l’oraison est donc de suivre les méthodes et les règles que les saints Pères nous ont laissées et qu’ils ont pratiquées ; en sorte, néanmoins , que quand l’on est actuellement dans l’oraison, l’on ait un cœur docile qui se laisse fléchir au gré de la grâce et de l’esprit de Dieu.
Mais cet avis demande une précaution. Car il peut arriver, et cela n’arrive que trop souvent, que l’esprit passe et voltige pour ainsi dire de sujet en sujet, et tous ces sujets étant bons, l’on se persuade facilement que c’est l’Esprit de Dieu qui y conduit, et bien souvent, c’est l’esprit de la légèreté et de l’inconstance. Le directeur en doit juger, et le fruit que l’on retire ou que l’on ne retire pas de ces sujets lui peut servir de règle pour former son jugement.
J’ai trouvé ces Méditations vides et défectueuses en quelques endroits, soit que la Mère de l’ Incarnation n’ait pas eu le temps de s’étendre, soit que son dessein fût seulement de faire des mémoires succincts de ses dispositions, pour en faire le rapport à son directeur ou pour s’en renouveler à elle-même le ressouvenir dans les occasions. Je les ai remplies afin qu’il n’y ait rien où il n’y ait de la suite, mais toujours dans son sens et sans m’écarter de ses pensées.
Quant aux expressions tendres et dévotes qui marquent si bien l’onction intérieure dont elle était remplie, je n’y ai pas voulu toucher. C’est un ouvrage du Saint-Esprit qu’il n’a pas fallu corrompre par le mélange de sentiments humains. Cette odeur de dévotion qui a paru dans sa Vie et dans ses Lettres se fera beaucoup mieux ressentir dans cet ouvrage, qui est tout de grâce et de piété ; et je ne doute point que ceux qui le liront n’en soient embaumés et intimement pénétrés. 1
i. Tout à l’heure, nous faisions nos réserves sur l'interprétation arbitraire que Dom Claude Martin nous donne des notes d’oraison de la Vénérable Mère. Hâtonsnous de les oublier, au moins un instant, pour goûter sans arrière-pensée ces pages si pleines de sens et de piété et leurs sages conseils. A la fermeté, à la clarté, à la discrétion dont elles témoignent dans une matière si délicate, les vrais spirituels reconnaîtront un maître de la plus pure tradition.
INDEX
Les extraits de la Vie de Marie de V Incarnation insérés dans le corps des méditations sont précédés de la mention Vie, suivie de l’indication de la page de cet ouvrage.
Un chiffre accompagné d’un astérisque signifie un double renvoi : le premier à une variante, le second à une note explicative.
Dans les notes, les sigles R et V signifient respectivement : Retraites et Vie, et renvoient à ces deux imprimés.
En vue de faciliter les références, chaque méditation a été accompagnée de son numéro d’ordre entre parenthèses : de i à 54.
LES RELATIONS D'ORAISON