Cantique des cantiques, V
h- Fruitions, jouissance ou fruits. Le premier sens était plus ordinaire et il a passé dans le français moderne ; le second est resté propre à l’ancienne langue ; c’est celui du manuscrit.
pour découler leur plénitude de pureté sur les âmes, ses amantes. Je voyais que la bonté de ce divin Époux m avait mise en un pâturage gras et fertile, qui tenait mon âme en un bon point a et qui en avait à regorger, car je ne me pouvais taire.
J avais une très grande simplicité pour produire mes pensées, et mes sœurs b qui étaient tout étonnées de m entendre ainsi parler, une, ayant trouvé en un livre en français un passage de l’Épouse au Cantique, me dit : « Prêchez-nous un peu, sœur Marie. Dites-nous ce que c’est à dire : Qu’il me baise du baiser de sa bouche c. » Notre maîtresse était présente, qui pour me fortifier d me fit apporter une chaise. Sans autre cérémonie, je commençai par ce premier mot, qui m’emporta dans une suite e, en sorte que n’étant, dès ce mot, plus à moimême, je parlai fort longtemps, selon que l’amoureuse activité me possédait. Enfin je perdis la parole, comme si l'Esprit de mon Jésus eût tout voulu pour lui. Je ne me pus cacher en cette occasion, qui ensuite me donna bien de la confusion. Cela m’est arrivé en d’autres par surprise. Mon esprit était si rempli et fécond sur tout ce qui se chantait au chœur, que, jour et nuit, c’était mes entretiens avec mon céleste Époux. Cela me mettait toute hors de moi, en sorte qu’allant par le monastère, j’étais en un continuel transport. J’en étais de même à
3-4 fertile J où elle s’ entretenait dans un en-bon-point 4 et où elle avait des
biens à 7 pensées J à mes sœurs 8 dans son livre français 12 mortifier 14 mot] : [ Qu'il me baise du baiser de sa bouche ] 24 monastère
et lorsque j’étais à l’ouvrage, j’étais
a. En un bon point, en bon état. Être en un bon point, être en bon point signifient la même chose. Il ne faut donc pas confondre, dit Littré, embonpoint et en bon point. Voir saint François de Sales : « Il y a (des personnes) qui sont toujours en bon point vigoureuses. » ( Traité de l’Amour de Dieu, XII, 7.)
b. Vie : produire mes pensées à mes sœurs. Cette leçon donne un sens très coulant. Néanmoins la construction irrégulière du manuscrit reproduit si naturellement le ton et le tour de la conversation familière toute remplie d’anacoluthes et d’ellipses, que nous l’avons conservée, comme venant directement de l’original.
e. Cantique des cantiques, I, 1.
d. Vie : mortifier. Correction... ascétique.
e. Suite, développement.
Marie de l’Incarnation
l’ouvrage. Quelquefois, c’était sur la pureté de la <loi > a de Dieu, et comme toutes choses annoncent sa gloire. Le psaume Caeli enarrant gloriam Dei b... etc., avait des attraits qui me perçaient le cœur et m’emportaient 5 l’esprit : « Oui, oui, mon Amour ! Vos témoignages sont véritables ; ils se justifient d’eux-mêmes, ils rendent sages les plus idiots c ; envoyez-moi par tout le monde pour l’enseigner à ceux qui les ignorent. » J’eusse voulu que tous les eussent connus et goûté les délices qu’en ressen- 10 tait mon âme. De ce trait, mon esprit était emporté par un autre. C’était une suite qui ne finissait point. Une fois, dans ces sentiments, je dis du français au lieu du latin ; c’était en louant en moi-même la sacrée Personne du Verbe, par lequel toutes <choses > d ont été faites; 15 c’était au Laudate e, dans les transports que me causait la psalmodie (3).
En marchant, je ne me sentais pas toucher la terre. Envisageant mon habit religieux, je mettais ma main à ma tête pour toucher mon voile et voir si [je] ne me 20 trompais point, pensant posséder ce bonheur que d’être en la maison de Dieu et une portion de son héritage f. Tout cela n’était pas dans une sensibilité qui s’épanche en des sens> s, mais en la force et vigueur de l’esprit qui m’emportait. Tout ce que je voyais en la religion me 25 semblait être tout rempli de l’Esprit de Dieu : les règles, les cérémonies, la clôture, les vœux, et généralement
1 le sujet de l'entretien était quelquefois de la pureté de 6 sages] ceux qui
ont moins de lumière xo emporté j à un autre 14 toutes choses
26 généralement j toutes les pratiques qui s’y observent
a. Ms. : foi. Le contexte semble exiger plutôt loi, qui est la leçon de la Vie.
•>. Psaume XVIII.
c. Ibid., 8, 10. La citation est faite de mémoire. Idiot, ignorant, du latin idiota. Sens vieilli.
a. Ms. : personnes. Faute de copiste.
e. Psaume CL.
j. La prise de voile de Marie avait suivi d’une semaine son dernier ravissement. Elle avait eu lieu le jour de l’Annonciation. Marie était encore dans toute la joie de sa vêture.
B. Ms. : l’essence. Distraction qui ne peut être que celle d’un copiste.
tout. Quelques personnes du monde qui savaient en quoi j’étais employée lorsque j’y étais, et qui, me voyant agir avec ferveur en mes actions journalières, estimaient que je m’y plaisais, s’attendaient que j’en sortirais bientôt parce que, disaient-ils, il ne serait pas possible que l’état que je quittais ne me rendît celui que je voulais embrasser insupportable, à cause de sa grande disproportion, et on en donna une telle espérance à mon frère, étant fort éloigné en un voyage qu’il faisait, qu’il manda à ma sœur de me laisser toutes leurs affaires entre les mains. Ces bonnes gens ne savaient pas les grandes grâces et miséricordes que la divine Miséricorde m’avait faites en l’état que j’avais quitté, ni celles qu’elle me faisait en celui auquel il lui avait plu de m’appeler. Son saint Nom en soit éternellement béni !
Je ne trouvais, comme j’ai dit, que douceur dans l’obéissance. J’avais une entière ouverture de cœur à ma supérieure et à ma maîtresse des novices, et étais mortifiée lorsqu’elles n’agissaient pas sur moi [comme] sur les autres novices, dont la plus âgée n’avait que seize ans. J’admirais ce nombre de petites filles, si mortifiées et réglées en toutes les observances régulières, et il m’était avis que j’étais bien éloignée de leur vertu.
11 me semblait que j’étais devenue enfant, et j’agissais avec elles avec esprit de simplicité, quoiqu’elles me portassent plus d’honneur et de respect que je ne méritais. Une des choses qui me contentait beaucoup, c’était que les novices ne se mêlaient de rien. M’entretenant avec mon divin Époux de la miséricorde qu’il me faisait de m’avoir délivrée de ce fardeau de me mêler de tout, comme par nécessité je faisais étant séculière : — Oh ! que c’est un grand repos ! — je ne pouvais a contenir
12 divine Bonté 18 obéissance j [ pour la pratique de laquelle ] j’avais
21 n’avait J pas seize 28 contentait le plus 29 et je m’ entretenais
33 repos j à une personne religieuse
a. Les signes de parenthèse ne sont pas dans le manuscrit. Nous les avons mis pour la commodité de la lecture, et parce que le sens semble les imposer. De la phrase unique du manuscrit, la Vie en a fait trois.
mon aise de ce que je ne me mêlais de rien et qu on ne me parlait d’aucune affaire.
Quelque temps après que je fus revêtue du saint habit de religion, les tentations commencèrent à m’attaquer 5 de toutes parts, non pas pour me faire quitter la religion, car, grâce à Notre-Seigneur, je n’ai point été combattue de ce côté-là. C’étaient des tentations de blasphème, de déshonnêteté, d’orgueil, nonobstant ce que je sentais et expérimentais de faiblesses et de pauvretés ; une xo insensibilité et stupidité es choses spirituelles, un contresens en mon imagination contre l’agir de mon prochain, des pentes de me précipiter. Il me semblait que j’étais trompée du diable et que je m’étais abusee, croyant que ce qui s’était passé en moi, qu’on avait cru être 15 de Dieu, n’était que feintes ; car tout ce que j’avais expérimenté des grâces, desquelles j’ai ci-devant parle, me venait devant les yeux. Sur cela, j’étais en de grandes afflictions a (4).
Le Révérend Père Dom Raymond me visitait et me 20 rendait toutes les assistances possibles. A 1 abord, la confiance que j’avais en lui me faisait croire qu’il me disait vrai ; mais était-il parti, je croyais l’avoir trompé. Mon imagination était tellement agitée pour les représentations des objets, qui, à la foule, se mêlaient confusément 25 ensemble, qu’il m’en prit un mal de tête et migraine qui ne me quittait point. Avec cela, l’obéissance m’occupait en des ouvrages pour l’autel auxquels il fallait de l’assiduité et attention. Cela contribuait encore au mal de tête que j’avais. Cette imagination me donnait plus 30 de peine que tout le reste, d’autant que son agitation
10-11 spirituelles], une contradiction en mon imagination contre les actions et les façons d’agir de 15 feintes \et tromperies ]
a. Voir le récit beaucoup plus ample de la Relation de 1633 dans le Supplément (Vol. I, pp. 310 ss.).
m’était fort extraordinaire, ayant été arrêtée par les occupations de l’esprit auxquelles elle n’avait point de part, mais a elle gardait le silence. Or ce mouvement était, par ce renversement d’état, de tant de tentations.
Tout cela ne m’empêchait point dans les observances de 5 la règle. Il n’y avait que ma supérieure et le Révérend Père Dom Raymond qui en eussent la connaissance et qui craignaient que cela ne me fût une occasion de sortir et retourner au monde, parce qu’ils en avaient vu des exemples. J’avais au fond de mon âme un acquiescement io à Dieu, et il m’était avis que sa divine Majesté exerçait sa justice sur moi, était en moi en une partie qui me semblait être loin de moi, qui b se plaisait en me regardant de me voir souffrir. Or, dans mon acquiescement en cette souffrance, je ne sais en quelle région de l’esprit 15 il était. A peine l’apercevais-je, et je n’en recevais aucun soulagement, me trouvant seule à porter ma croix. Pour le moins n’avais-je point d’autres connaissances. Aussi, que l’obscurité que je pâtissais était grande ! C’était toute mon occupation intérieure de tâcher de 20 prendre patience et de ne pas tomber dans 1 imperfection volontaire.
En ce temps-là, l’on eut nouvelle des possessions arrivées à nos Mères de Loudin c (5) : ce qui me touchait d’une grande compassion et haine contre le diable de 25 ce qu’il était si hardi d’avoir osé s’approcher et vexer ainsi les servantes de Dieu, lequel je priais fréquemment pour ces pauvres affligées. Une nuit entre autres, comme je visitais sur la minuit ma maîtresse des novices qui
o-e parts et où elle avait été obligée de garder le silence. Mais les tentations, pour violentes qu’elles fussent, ne m’empêchaient point de faire toutes les observances 6 règle I ; [personne même ne s’en apercevait et] il n y avait
». Mais, bien plus.
b. Qui, la divine Majesté.
c. Loudin, Loudun, chef-lieu d’arrondissement de la Vienne. Nous avons gardé l’orthographe qui témoigne de la prononciation du mot dans les milieux ou u
^L’article XXXV couvre les années 1631-1635. Les possessions de Loudun commencèrent en 1632.
était malade, je me souvins, passant par le dortoir, de faire quelque hommage et prière à la très sainte Trinité par l'entremise de la très sainte Vierge, et, pour faire dépit au diable, de dire des prières vocales à ce 5 sujet : ce que je fis. A mon retour, je ne fus pas plus tôt sur ma couche — je n'avais pas de chandelle — qu'il se présenta à mon imagination un spectre horrible, en forme humaine, que je voyais aussi clairement qu'en plein jour, quoique j’eusse les yeux fermés. Il avait io un visage long, tout plombé et bleuâtre, les yeux gros et plus qu’un bœuf, qui, pour se moquer de moi, me tira sa langue longue et épouvantable, et avec une grimace et un hurlement que je crus qui avait été entendu de tous les dortoirs. A l’abord, je frémis, mais ayant fait 15 le signe de la croix sur moi, je lui tournai le dos et n’eus plus cette représentation. Je m’endormis fort posément jusqu’au matin, que je fus trouver ma supérieure pour lui dire tout ce qui s’était passé et si elle n’avait rien entendu de ce hurlement : sa cellule était au-dessous 20 de la mienne. Elle me dit que non, mais qu’elle avait souffert de grandes peines et inquiétudes toute la nuit. En une autre nuit, que j’entendais encore des sœurs marcher par le dortoir, tout d’un coup j’expérimentai en mon corps que ce malin esprit s’était glissé dans mes 25 os, dans les moelles et dans les nerfs, lequel me voulait détruire et anéantir. Je me trouvai en une extrême peine, car je ne pouvais me remuer ni appeler personne. Cela dura assez longtemps. Lors, ayant bien pâti, je sentis en moi une force et vigueur si puissante, comme si c’eût 30 été un autre esprit, se battre et lutter contre cet autre, qu’en moins de rien il l’eut brisé et anéanti. Lors, je demeurai libre. Lorsque la Révérende Mère Prieure des Urselines de Loudin passa chez nous, à Tours,, je lui communiquai cela. Elle me dit que souvent le diable 35 faisait chose semblable à leurs exorcistes. Jamais depuis ce temps-là, cela ne m’est arrivé (6).
23 je sentis en mon 28 enfin après avoir bien souffert 33 Loudun\,
passant par notre monastère [pour aller à Anessy visiter le tombeau du Bienheureux François de Sales], je lui
Revenant à mes peines intérieures, elles me continuèrent près de deux ans, n’ayant de répit que par quelques petits moments.
Le Révérend Père Dom Raymond fut envoyé pour être prieur aux Feuillants a. Son éloignement de 120 5 lieues m’ôta son assistance. Un jour, étant prosternée devant le saint sacrement, m’abandonnant à Notre- Seigneur, j’entendis en mon cœur par paroles intérieures ce verset du psaume In convertendo Dominus : Qui seminant in lacrimis in exsultatione metent b. Lors, tout 10 le fardeau de mes croix fut levé, comme qui m’eût ôté un vêtement lourd et massif, et, au lieu de la pesanteur de ma croix, j’expérimentai les paroles de Notre- Seigneur : Mon joug est doux et mon fardeau léger c. J’avais encore mes croix, mais elle m’étaient suaves et 15 faciles. Elles me durèrent jusqu’après ma profession religieuse.
Notre-Seigneur ayant éloigné le Révérend Père Dom Raymond, mon directeur, et qui l’avait été environ douze ans û, j’avais de fréquents mouvements d’avoir 20 recours aux Révérends Pères de la Compagnie de Jésus,
3-5 moments J [et même pour comble de mes disgrâces 1 le Révérend Père Dom Raymond [de qui seul je recevais de la consolation ] me fut ôté et envoyé à Feuillant pour y être supérieur 5-6 et ainsi son éloignement me priva de son assistance. [ Mais enfin
Dieu, qui est le consolateur des affligés et qui ne les abandonne jamais entièrement , me consola lui-même parce que\, étant un jour 11 ôté de dessus les épaules
13 croix j, je ressentis les effets des paroles de 15 J’avais néanmoins encore
mes croix, [ n’ayant été déchargée que de leur pesanteur ,] mais elles m'étaient douces et faciles
a. Vie : à Feuillant. L’abbaye de Feuillant, dans l'arrondissement de Muret, département de la Haute-Garonne. Cette nomination de Dom Raymond de Saint-Bernard est confirmée par YHistoire chronologique des fondations de tout l'Ordre de la Visitation. Fondation de Tours (B. Mazarine, Ms. 2433, p. 279).
b. Psaume CXXV, 5.
«. Saint Matthieu, XI, 30.
d. Dom Raymond de Saint-Bernard avait pris la direction de Marie en 1621 (Voir l’article VIII).
mais il n’y en avait point lors d’établis à Tours a. J’avais quelque chose en moi qui me disait que la divine Majesté me voulait aider par eux. Cependant, j’avais en mon esprit que le Révérend Père Dom 5 Raymond pourrait revenir et, qu’en attendant, je devais avoir recours à quelqu’un de leurs pères de ma connaissance. J’en voyais donc, mais je ne pouvais tirer secours de personne en mes difficultés b. Moi, cependant, qui avais crainte que ce fût légèreté qui me faisait 10 avoir ces mouvements si fréquents de recourir aux Révérends Pères de la Compagnie de Jésus, je n'en disais mot, pour le respect de mon directeur absent et de peur de cette légèreté que j’appréhendais.
Le jour de ma profession arriva, que je fis de bon cœur. 15 Notre-Seigneur me visita ce jour-là avec soulagement, ou plutôt éloignement de mes croix. Au retour du chœur, entrant en ma cellule, je me prosternai pour présenter derechef à Notre-Seigneur le sacrifice que je venais de lui présenter en public. Étant en cette posture et 20 en une grande familiarité avec sa divine Majesté, j’entendis en mon intérieur qu’elle me signifiait que désormais, à l’imitation des Séraphins du prophète Isaïe c, je volasse continuellement en sa présence et à son saint service avec six ailes : premièrement, par la fidèle garde 25 des vœux que je venais de professer ; en second lieu, par l’adhérence continuelle à son amour et divine union, et que, comme le battement des ailes des Séraphins était continuel, aussi il ne fallait pas que mon amour
6 à quelque Père du même Ordre 20 Majesté j. Elle me dit en mon intérieur
qu elle voulait 25-27 lieu] en m’attachant continuellement à sa divine Majesté
par la foi, par l' amour et par l’espérance et que comme
a. Fin de l’année 1631 et commencement de 1632, les Jésuites n’étaient pas encore établis à Tours. L’acte qui y fonde leur résidence est des 12-13 juin 1632. Leur première maison fut ouverte rue des Petits-Minimes, par les Pères Claude de Lingendes et Michel Maillard (Archives départementales d’Indre-et-Loire Série D, 1).
b. Marie se serait adressée à plusieurs Feuillants après le départ de Dom Raymond de Saint-Bernard. Elle ne parle que d’un seul dans sa Relation de 1633 (Vol. I, p. 315).
e. Isaïe, VI, 2.
et ma correspondance eussent des trêves, bornes ni limites, tant par mes vœux et vertus que par les trois puissances de mon âme, rapportant le tout à sa très étroite et très intime union. Quoique [cette] instruction fût efficace par le nourrissement intérieur et pour l’en- 5 tière inclination <de mon âme du côté> [de Dieu] a, c’était d’une secrète et intime façon qui ne me délivra pas des peines intérieures que je portais, qu’au moment13 de cette grâce, alors que je professai mes vœux, et que toute moi-même eût passé par les flammes, pour 10 faire mon sacrifice avec plus de pureté et de disposition intérieure et extérieure, s’il eût été besoin. Ce fut le jour de la Conversion de saint Paul, le 25e de janvier 1633, et le 33e de mon âge c. Mon fils qui, finement d, était venu de Rennes s’y trouva. Comme l’on n’avait pas voulu qu’il assistât à ma vêture, ayant fait son calcul en son esprit, ne voulut pas être trompé deux fois. Il n avait pas encore quatorze ans. Il avait adouci sa peine de ce que je l’avais quitte, pour le moins, pour la faire paraître.
Le carême suivant, le Révérend Père Georges de la 20 Haye e, de la Compagnie de Jésus, qui avait prêché l avent et devait encore prêcher a Saint-Gatian venait de fois à autres faire exhortation en notre monastère. J’avais de puissants mouvements de lui parler, mais pour les susdites raisons, je n’en disais mot, laissant le 25
2-4 limites J dans l'observation de mes vœux et de mes trois autres vertus, le tout par rapport à sa très étroite et très intime union 5- 6 très efficace j par la force
intérieure que j’en recevais et par l’entière inclination qu’elle donnait a mon âme du côté de Dieu 14-15 <iui éta^ venu de Rennes s’y 18 ans] et la douleur
qu’il avait eue de ce que je l’avais quitté était beaucoup adoucie 22 avent j
dans la cathédrale et qui y devait encore prêcher le carême
». Ms. : du côté de mon âme. Leçon fautive. Nous avons adopté celle de la Vie
b. Qu’au moment, si ce n’est au moment.
C. Compléter ce récit par le récit parallèle du Supplément de la Relation de 1633, fragment III (Vol. I, p. 321)'
<3. Dom Claude Martin a trouvé l’adverbe trop flatteur et l’a supprimé dans la Vie.
e Sur le P. Georges de la Haye, voir le Vol. I, p. 326.
1. Saint-Gatian, l’église cathédrale. Aujourd’hui on écrit et Saint-Gatien. Nous disons de même Tertullien ; Bossuet écrivait
on prononce Tertullian.
tout à la Providence de Dieu. Ma supérieure qui savait la disposition de mon âme, me demanda si je voulais voir et ouvrir mon cœur au dit Révérend Père. Je lui répartis que le désirais, mais que par raison je ne lui 5 avais pas demandé a. Elle le supplia de me voir souvent pendant son séjour à Tours : ce qu'il lui promit et exécuta avec beaucoup de charité. Lorsqu’il m’eut entendue, il m’obligea de lui écrire la conduite de Dieu sur moi dès mon enfance, et enfin tout ce qui s’était 10 passé dans le cours des grâces qu’il avait plu à la divine Majesté me faire. J’eus permission de ma supérieure ; mais il me vint une répugnance de le faire, si je n’écrivais aussi tous mes péchés et imperfections de toute ma vie, en ce que je pourrais me souvenir, à ce que, par ce moyen, 15 il jugeât mieux de ma disposition. J’eus permission et le fis avec plus grande fidélité qu’il fût possible b, puis je mis le tout entre les mains dudit Révérend Père, lequel ensuite m assura que ç’avait été le Saint-Esprit qui m avait conduite, et que je serais grandement coupable 20 si j avais du cœur et de l’amour pour autre que pour lui.
Dès que j’eus commencé d’ouvrir mon cœur à ce bon Père, toutes mes peines se dissipèrent, comme qui m’eût deliee d une captivité, et je connus bien que Dieu avait voulu cela de moi. Il voulut prendre connaissance de 25 1 affaire de mon fils et prendre soin de le faire avancer en ses études qu’il avait commencées à Rennes. Ma sœur
1 de Dieuj [ qui voulut que] ma supérieure 7-1 1 Après que je lui eus déclaré de
bouche • toute la conduite de Dieu sur moi dès mon enfance, et généralement tout ce qui s’ était passé dans le cours des grâces qu'il avait plu à la divine Bonté de me faire, il m’obligea de lui donner les mêmes choses par écrit, afin de les examiner plus à loisir 17 lequel j [après avoir examiné toutes choses et pris de moi
tous les éclaircissements qu’il crut lui être nécessaires ] m’assura 20-22 que
pour lui. A ces paroles toutes mes peines 23 bien j [par les effets ] que Dieu
a. Je ne lui avais pas demandé. Suppression fréquente dans l’ancienne langue, et même encore dans la langue du XVIIe siècle, du pronom personnel régime surtout devant un régime indirect. Cf. Bossuet : « Il ne doit pas le recevoir quand on lui offre. » ( Œuvres oratoires, édit. Urbain et Levesque, t. III, p. 349.)
Avec, plus grande fidélité qu’il fût possible, c’est-à-dire avec la plus grande fidélité qu’il fût possible. Comparatif équivalent à un superlatif relatif (Voir plus haut pp. 206 et 255). On trouve chez Desportes (f 1606) une phrase analogue : « h, t le cœur plus dévot qui fût oncq en servage. »
ne voulant pas s’engager, lui étant hors de sa maison, à payer sa pension et son entretien, elle déclara ce qu’elle pouvait et ce bon et charitable Père trouva quelques personnes pieuses qui fournirent le reste, et l’emmena à Orléans, où il le mit entre les mains du 5 Révérend Père Poncet (7). Là, il a fait toutes ses études, excepté la rhétorique qu’il vint faire à Tours, les Révérends Pères de la Compagnie de Jésus y étant établis, où ma sœur en prit soin, le tenant en sa maison, puis il retourna à Orléans faire sa philosophie, par l’ordre du 10 Révérend Père de la Haye a.
Depuis ce temps-là, la direction de ma conduite intérieure a toujours été sous les Révérends Pères de la Compagnie de Jésus, par la permission de mes supérieures. Ils s’établirent à Tours, un peu après ce 15 temps-là b.
8 s'y étant [nouvellement] établis, où ma sœur en prit [ entièrement ] le soin
a. Claude passa à Orléans les années scolaires 1633-1636. Il revint à Tours dans l’été de 1636, pour faire sa rhétorique. Il retourna à Orléans pour son année de philosophie. 1638-1639. Le P. de la Haye semble s’être particulièrement intéressé à lui jusqu’à son entrée à Saint-Maur.
b. Les Jésuites ne devaient ouvrir leur collège que trois ans plus tard. En attendant, ils allaient installer une classe dans leur résidence provisoire, sous la direction de Julien Maunoir, le futur apôtre de la Bretagne. Mais ce ne fut qu’à la fin de 1633 ou au commencement de 1634.
NOTES
(x) Jacques Dinet, que nous avons déjà rencontré dans la Relation de 1633 (Vol. I, p. 321) et dans les Relations d’oraison (Voir la préface), était alors recteur du collège de Rennes. A la date de 1631, les Jésuites n’étaient pas encore à Tours. Cependant l’archevêque et Dom Raymond de Saint-Bernard le connaissaient. Il avait peut-être prêché à Tours une de ces stations d’avent ou de carême que depuis 1627, l’archevêque confiait aux Pères de la Province de France. Dinet appartenait à cette Province. Le récit de Marie laisserait supposer que le Jésuite fut mis au courant de vive voix de son affaire et de celle de son fils.
3oo
(2) Vie, p. 191. « Elle montre... que l’on peut excéder dans le désir de connaître, mais non dans celui d’aimer, parce que le bonheur de cette vie ne consiste pas dans la connaissance, mais dans l’amour. La connaissance enfle le cœur et est souvent contraire à la perfection, mais la charité édifie, et plus elle croît, plus elle élève l’édifice. Aussi voit-on beaucoup de personnes savantes et fort éclairées s’aveugler de leurs grandes lumières et quelquefois s’y perdre entièrement ; mais il ne peut y avoir d’excès dans l’amour de Dieu, et l’on ne verra jamais personne se perdre pour avoir trop aimé. D’où il faut inférer que l’on peut excéder dans les connaissances spirituelles et dans le désir d’en avoir, mais que la mesure de l’amour de Dieu et du désir de l’aimer est, comme dit saint Bernard, de ne point avoir de mesure. »
(3) Sainte Thérèse: «L’âme éprouve une joie si excessive qu’elle voudrait n’être pas seule à la ressentir, mais la publier partout, afin qu’on l’aidât à en bénir Notre-Seigneur, car c’est là que la porte un irrésistible élan. Oh I si c’était en son pouvoir, que de fêtes elle célébrerait, quelles démonstrations de joie pour instruire le monde entier de son bonheur ! Il lui semble qu’elle s’est retrouvée elle-même et, à l’exemple du père de l’enfant prodigue, elle voudrait convier tout le monde à feter par de splendides réjouissances l’état de sécurité où elle se trouve, du moins pour l’heure présente. Et, à mon avis, elle a bien raison, car une si grande joie intérieure, procédant de la partie la plus intime de l’âme, accompagnée de tant de paix et dont tous les élans ne vont qu’à bénir Dieu, ne peut nullement venir du démon. Lorsqu’une âme est dans ces transports d’allégresse, c’est beaucoup qu’elle se taise et puisse dissimuler, et il ne lui en coûte pas peu. C’est à de pareils transports que saint François était en proie, je pense, quand, rencontré par des voleurs alors qu il poussait des cris au milieu de la campagne, il leur dit qu’il était le héraut du grand Roi. Et que d’autres saints s’enfuyaient dans les déserts pour pouvoir, comme lui, publier les louanges de Dieu ! » (Le Château Intérieur. Sixièmes Demeures, chap. VI. — Œuvres complètes, Paris, 1910, t. VI, pp. 224- 225-)
(4) Dans 1 union transformante, il y a place pour de nouvelles épreuves, de nouvelles nuits de 1 âme. L expérience de Marie de l’Incarnation le prouve ; celle de sainte Thérèse n’y contredit point. Sur la foi du Château Intérieur, « le dernier et le plus achevé de ses ouvrages », celui où Ton croit « avec raison trouver le dernier mot de sa pensee sur les voies intérieures et mystiques », on pourrait conclure que le mariage spirituel ouvre pour l’âme l’ère du repos définitif et de la joie ininterrompue. Mais l’étude comparative des écrits de la sainte doit compléter le Château sur quelques points, — sur celui qui nous occupe en particulier. Même pour sainte Thérèse, qui ne reçut la faveur du mariage spirituel qu’en 1672, dix ans seulement avant sa mort, la courte période qui suivit, 1672-1682, fut traversée de peines intérieures, de sécheresses, de profondes obscurités spirituelles, de tentations, d impuissances de l’âme (Voir les Relations spirituelles et le Livre des Fondations) . Sans doute ces nuits n’ont plus le même objet que celles dont a écrit saint Jean de la Croix, qui ont précédé le mariage et qui préparaient à cette grâce. Elles sont compatibles avec l’état de possession et de jouissance. C’est qu’elles
n’envahissent que la portion inférieure de l’âme et n’ont pas accès, — Marie de l’Incarnation l’affirme, — dans sa partie supérieure. On peut les assimiler aux tristesses et afflictions du Cœur du Christ, aux états de Notre-Dame durant la perte de son Fils et dans la Passion. Lumière et ténèbres se développent simultanément dans l’âme, mais sur des plans différents.
(5) Les possessions des Ursulines de Loudun, de leur prieure surtout, la Mère Jeanne des Anges, firent grand bruit en France. Commencées en 1632, elles ne s’achevèrent qu’en 1638. De nos jours, on dispute assez, même chez les théologiens catholiques, sur la réalité et l’étendue de ce fait extraordinaire. Au XVIIe siècle, on ne partageait pas les hésitations des modernes, et Marie sur ce point pense comme ses contemporains.
(6) Jeanne des Anges se rendait alors, en exécution d’un vœu qu’elle avait fait, à Annecy, en pèlerinage au tombeau de saint François de Sales. Ce voyage eut lieu d’avril 1638 à août de la même année : c’était un voyage circulaire, par Chinon, Tours, Amboise, Blois, Orléans, Paris, Lyon, Grenoble, Chambéry. Jeanne était accompagnée de son plus célèbre exorciste, le P. Jean-Baptiste Surin. Arrivée à Tours le 26 avril, elle en repartit le 6 mai suivant (Voir : Histoire de la possession de la Mère Jeanne des Anges, de la maison de Coze, supérieure des Ursulines de Loudun. Bibliothèque municipale de Tours. Ms. 1197. PP- *75 et ss. Ce Ms. a été édité par les Docteurs G. Légué et Gilles de la Tourrette, Paris, 1886).
(7) Antoine Joseph Poncet de la Rivière (1610-1675), né à Paris d’une famille très anciennement connue et illustre, entré au noviciat des Jésuites en 1629. Futur missionnaire au Canada, où il sera pris et torture en une occasion par les Iroquois, son nom reviendra plus tard dans la Correspondance de Marie de 1 Incarnation. Repassé en France en 1657, il s’embarqua en 1665 pour la Martinique où il mourut dix ans après. Nous le retrouverons plus loin, au cours même de cette Relation. En 1631-1634, il régentait les classes de 5e et de 4e au collège d’Orléans. C’est là que Claude, qui en 1633 entrait en 4e, le connut et l’eut comme professeur.