‹ Écrits spirituels et historiques (volume 2)Chapitre 52 sur 81 · NEUVIÈME ÉTAT D’ORAISON · texte numérisé non relu

NEUVIÈME ÉTAT D’ORAISON

APRÈS l’assurance que le Révérend Père de la Haye m’eut donnée que j’étais dans le bon chemin, je demeurai dans une grande paix. Une des choses qui m’avait affligée était que, durant mes croix, j’avais une 5 continuelle présence de Dieu, qui me semblait incompatible avec la légèreté et extravagance de mon imagination et autres motions imparfaites que j’expérimentais a, et de ce que, depuis que j’étais religieuse, je n’avais [pu], en façon du monde, quelque effort que j’eusse io pu faire, prendre les sujets des méditations qui se lisaient trois fois le jour à la communauté. L’on assurait ma conscience là-dessus. Je soumettais mon jugement ; mais après tout, la crainte me saisissait et mon imagination me disait que, si c’eût été l’Esprit de Dieu qui 15 m’eût conduite, qu’assurément j’eusse suivi la communauté, et que c était la où il se trouvait. Or, depuis que j’eus communiqué [avec] le Révérend Père de la Haye, tout cela se passa en un moment ; mon esprit demeura en sa netteté ordinaire, mon imagination ne m’impor- 20 tuna plus en ces matières. Je me trouvai comme en une nouvelle région, et possédant ma paix et le commerce

3-4 qui m'avait \le plus ] affligée durant mes croix, c’était que

'■ La présence de Dieu était dans l’intime de l’âme, les folies de dans sa partie inférieure, comme Marie l’a dit ailleurs.

l’imagination

avec la divine Majesté comme auparavant, avec des grâces très particulières sur l’intelligence de l’Écriture sainte, que ledit Révérend Père m’avait dit que je lusse.

Sur cela, ma supérieure me donna un Nouveau Testament où je lisais un peu, et en mon bréviaire. Je faisais 5 auparavant mes lectures de règle en un Rodriguez qu’il me fit quitter (1). Comme j’ai dit, je lisais peu à cause que l’occupation intérieure a ne me le permettait pas ; seulement je satisfaisais à mon obligation de règle le plus qu’il m’était possible. 10

C’était la deuxième année de ma profession, que b je fus mise sous-maîtresse des novices. Il y en avait un bon nombre. Quelques jours auparavant, j’avais [eu] un instinct intérieur que Notre-Seigneur me voulait changer d’état, et dans ce mouvement, je l’entretenais 15 à mon ordinaire. Une nuit, après un discours familier que j’avais eu avec lui, en dormant, il me fut représenté en songe que j’étais avec une dame séculière que j’avais rencontrée par je ne sais quelle voie (2). Elle et moi quittâmes le lieu de notre demeure ordinaire. Je la pris 20 par la main et, à grands pas, je la menai après moi, avec bien de la fatigue parce que nous trouvions des obstacles très difficiles qui s’opposaient à notre passage et nous empêchaient d’aller au lieu où nous aspirions.

1 avec j [un surcroît ] de grâces 7 quitter j [ pour m’attacher uniquement à

l’Écriture sainte ] et encore j’en lisais peu

a. L’état de passivité où ses facultés étaient liées (Voir l’article XXIV).

b. Que, alors que. — C’était en 1635. Cette nomination fut faite au début de janvier. Le songe qui l’avait précédée avait eu lieu durant l’octave de Noël de 1634.

Marie avait commencé la rédaction de sa Relation en juin 1653. Elle l’avait interrompue avec l’arrivée de la flotte de France, en août de cette même année. Quand eïle s’arrêta, elle en était au récit de sa vocation au Canada : donc à l’article XXXVII, et peut-être même à l’endroit où nous en sommes de cet article. Le brusque passage, sans transition, d’un ordre de choses à un autre laisserait, en effet, l’impression d’une reprise du travail après un certain intervalle.

Ici s’ouvre à proprement parler la vie apostolique de Marie de l’Incarnation. Dieu l’inaugure par un songe, comme il avait ouvert par un songe sa vie mystique quand elle n’avait que sept ans. Les années que Marie a encore à passer à Tours ne seront plus que des années de recherche, de préparation, d’attente. Désormais toute l’attention, la sienne et la nôtre, sera tournée du côté du Canada.

Mais je ne savais où ni les chemins. Or cependant, je franchissais tous ces obstacles en tirant après moi cette bonne dame. Enfin, nous arrivâmes à l’entrée d’une belle place, à l’entrée de laquelle il y avait un homme 5 vêtu de blanc, et la forme de cet habit comme on peint les Apôtres. Il était le gardien de ce lieu. Il nous y fit entrer et, par un signe de main, nous fit entendre que c’était par là où il fallait passer, n’y ayant point d’autre chemin que celui-là où il nous introduisait, nous mar- 10 quant le lieu. Et lors, je comprenais intérieurement, quoiqu’il ne parlât pas, que c’était là. J’entrai donc en cette place avec ma compagne. Ce lieu était ravissant. Il n’avait point d’autre couverture que le ciel ; le pavé était comme de marbre blanc ou d’albâtre, tout par 15 carreaux avec des liaisons d’un beau rouge. Le silence y était a, qui faisait partie de sa beauté. J’avançai dedans, où de loin, à main gauche, j’aperçus une petite église de marbre blanc ouvragé, d’une belle architecture à 1 antique (3), et, sur cette petite église, la sainte 20 Vierge qui y était assise, le faîte étant disposé en sorte que son siège y était placé. Elle tenait son petit Jésus entre ses bras sur son giron. Ce lieu était très éminent, au bas duquel il y avait un grand et vaste pays, plein de montagnes, de vallees et de brouillards épais qui 25 remplissaient tout, excepté une petite maisonnette qui était l’église de ce pays-là, qui seule était exempte de ces brunes b.

La sainte Vierge, mère de Dieu, regardait ce pays, autant pitoyable qu’effroyable. A l’abord, je la trouvai 30 aussi inflexible c que le marbre sur lequel elle était assise. Il y avait un chemin étroit pour descendre en ce grand pays. Ma compagne, qui me suivait comme je la

1 Cependant^, je 16 y était ± [grand], ce qui faisait une partie 29 ef-

froyable], où il n’y avait qu'un petit chemin rude et étroit pour y descendre. Mais a l abord, -je la trouvai aussi inflexible

a. Y était, y régnait. L expression perd de sa force avec la retouche de la Vie. ». Vie : bruines. Mais la Vie écrira plus loin, elle aussi, brunes.

«. Inflexible, raide, de marbre comme le faîte de l’église où elle était assise.

Portail de l’église Saint-Grégoire de Tours.

Ancien Couvent des Minimes de Tours (Voir pages 304 et 319.)

tirais par la main a, dès que j’eus aperçu la sainte Vierge, par un tressaillement d’affection, quittant la main de cette bonne dame, je courus vers cette divine Mère et étendis mes bras, en sorte qu’ils pouvaient atteindre aux deux bouts de cette petite église, sur laquelle elle était assise (4). J’attendais, par désir, quelque chose d elle. Comme elle regardait ce pauvre pays, je ne la pouvais voir que par derrière. Lors, je la vis devenir flexible et regarder son béni Enfant, auquel sans parler elle faisait entendre quelque chose d’important à mon cœur b. Il me semblait qu’elle lui parlait de ce pays et de moi et qu’elle avait quelque dessein à mon sujet, et moi, je soupirais après elle, ainsi mes bras étant étendus. Lors, avec une grâce ravissante, elle se tourna vers moi et, souriant amoureusement, elle me baisa sans me dire mot, puis elle se retourna vers son Fils et lui parlait encore intérieurement, et j’entendais en mon esprit qu’elle avait du dessein sur moi, duquel elle lui parlait. Lors, pour la deuxième fois, elle se tourna vers moi et me baisa derechef, puis elle communiquait à son très adorable Fils et ensuite me baisa pour la troisième fois, remplissant mon âme par ses caresses d’une onction et d’une douceur qui est indicible. Puis elle recommença de parler de moi comme auparavant. Je ne pourrais jamais décrire la ravissante beauté et douceur du visage de cette divine Mère. Elle était comme à l’âge qu’elle allaitait notre très adorable petit Jésus. Ma compagne s’était arrêtée deux ou trois pas descendant en ce grand pays, d’où elle regardait la très sainte Vierge qu’elle pouvait voir à côté.

Je me réveillai, portant en mon cœur une paix et

10 important j. Il me semblait en mon cœur 17 encore j et j’entendais [ comme

auparavant ] en mon esprit 27 adorable Jésus 28 à deux ou trois pas

de là, pour descendre

a. Construction dont nous avons déjà rencontré plusieurs exemples dans le manuscrit. Elle reproduit le tour libre de la conversation familière.

b. Le manuscrit et la Vie diffèrent ici quant à la ponctuation. Le sens varie suivant que l’on adopte l’une ou l’autre leçon.

Marie de l’Incarnation

io

douceur extraordinaire qui me dura quelques jours, m’unissant à Notre-Seigneur et a 1 amour de la très sainte Vierge. Je ne savais néanmoins ce que voulait dire ce qui s’était passé et qui m’avait laissé une si grande impression et de tels effets en mon âme : le tout étant un grand secret pour moi.

Ensuite de ce que j’ai dit ci-dessus, je fus mise au noviciat pour aider la maîtresse des novices a. C’était mon office de leurs b enseigner la doctrine chrétienne pour les y dresser pour les rendre capables de l’Institut. Je le faisais avec un grand zèle que Dieu me donnait avec la facilité de m’< énoncer >c sur les mystères de notre sainte foi. J’avais beaucoup de lumières là-dessus. Je portais en mon âme une grâce de sapience d qui me faisait quelquefois dire ce que je n’eusse pas voulu ni osé dire sans cette abondance d’esprit. Une fois, sur Y Ave Maria mon esprit s’emportait tout à fait. C’était sur ces paroles : Et benedictus fructus ventris tui. Ce passage de la sainte Écriture, que Notre-Seigneur est le fourment e des élus et le vin qui germe les vierges f me vint en pensée. Il me fallut cesser et donner satisfaction à l’Esprit, ou pâtir, pour mieux dire, ce que concevait mon âme. Sur ce vin, il me vint aussi ce passage des Cantiques : Mon Bien- Aimé est un raisin de cyftre g... etc.

14 grâce \ de sagesse 20 froument 22 souffrir

a. Se reporter à la chronologie de l’article précédent (Voir p. 303, note b).

b. Leurs. Orthographe défectueuse, mais assez habituelle dans notre manuscrit. A ce sujet voir l’article VI (page 184, note a).

c. Ms. : annoncer. Faute évidente ici. Au contraire, à l’article VI où nous avons déjà rencontré le même mot, annoncer était certainement le mot de l’original, à l’exclusion d’énoncer préféré par la Vie.

<3. Sapience, la science, la sagesse surnaturelle.

e. Fourment ( Froument dans la Vie). Formes vieillies de l’ancienne langue.

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