‹ Écrits spirituels et historiques (volume 2)Chapitre 53 sur 81 · Zacharie, IX · texte numérisé non relu

Zacharie, IX

«. Cantique des cantiques, I, 13.

Je le voyais fourment, je le voyais la nourriture de nos âmes au très saint sacrement et pressuré comme le raisin au pressoir de la croix, et ensuite le vin qui germe les vierges. Je m’étais retirée en ma cellule, le mieux que j’avais pu, pour porter l’abondance que je souffrais par ces aliments divins. Il m’en arrivait ainsi sur le Symbole. Je communiquais ce qui se passait en cela au Révérend Père Dinet, qui était mon directeur, qui me fit écrire plusieurs choses en telles occasions a.

Je me servais, avant que de commencer, d’une lecture en mon particulier dans le petit catéchisme du Concile et dans celui du Cardinal Bellarminb, et cela, bien peu de temps. J’étais moi-même étonnée lorsque, pour revenir à la moralité après avoir parlé des points de la foi, de ce que quantité de passages de l’Écriture sainte me venaient à propos. Je ne pouvais me taire et il fallait que j’obéisse à l’Esprit qui me possédait. Pour lors, je faisais cela deux fois la semaine, à vingt ou trente sœurs qui se trouvaient au noviciat à ce sujet, près de trois ans de suite que je fus en cet emploi.

J’avais eu toute ma vie un grand amour pour le salut des âmes, mais depuis ce que j’ai dit des baisers de la très sainte Vierge, je portais dans mon âme un feu qui me consommait pour cela. Or, comme je ne pouvais pas courir par le monde pour dire ce que j’eusse bien voulu, pour tâcher d’en gagner quelques-unes, je faisais ce que je pouvais au noviciat, m’accommodant à la capacité de chacune. Il y avait pour lors de bons esprits c et qui étaient affamés de savoir les choses qui leur pouvaient

1 / tournent j [je le voyais vin], je le 6 arrivait j le même sur 17 possédait

pour lors. Je fis cela

a. En particulier les Relations d'oraison publiées ci-dessus, et peut-être aussi les instructions sur la doctrine chrétienne recueillies et publiées en 1684 par Dom Claude Martin sous le titre d 'École sainte.

b. Sur les sources et la méthode d’enseignement de Marie, nous renvoyons à l’Introduction à la réédition de l’École sainte.

c. Nous parlerons de la composition du noviciat au moment où Marie y rentrait, dans l’Introduction à l’École sainte. Marie quitta cet emploi en 1637 pour prendre la direction du pensionnat.

308 les ÉCRITS SPIRITUELS DE QUÉBEC

servir pour la fin qu’elles s’etaient données a Dieu. Elles me pressaient de plus en plus de poursuivre. Dieu voulait aussi cela de moi, et j’expérimentais au dedans que c’était le Saint-Esprit qui m’avait donné la clé des trésors du sacré Verbe Incarné et me les avait ouverts dans l’intelligence de l’Écriture sainte, dans les passages qui avaient rapport à lui, sans qu’ auparavant je les eusse ni médités ni étudiés. Ce que j’en avais lu et entendu dans les occasions m’avait donné de bons sentiments, mais non les impressions qui m’en furent faites en l’état d’oraison que je possédais, où ma nature < était >a plus capable de liberté pour porter les touches et écoulements divins qui m’étaient donnés, comme étant dans le royaume du sacré Verbe Incarné, qui me nourrissait et me découvrait ses biens et le souverain domaine et pouvoir que son Père lui avait donné sur les cœurs, par les victoires qu’il avait remportées sur l’empire de la mort et de l’enfer, par l’effusion de son Sang précieux b.

Au précédent, dans une intime union avec sa divine Majesté, j’avais connu que mon Époux était comme le sein et la poitrine du Père Éternel, duquel découlait un grand fleuve et torrent de grâces qui était son Saint- Esprit, qui inondait tous les Saints et les nourrissait de sa divine vie c. Or, c’était de cette vie et de cet Esprit que mon âme était nourrie, en sorte que dans sa plénitude et exubérance, je ne pouvais m’empêcher qu’il n’en rejaillît quelques étincelles <hors> d ; comme je me retenais, je

2 poursuivre j. [Et je voyais aussi que] Dieu 6 sainte J, [surtout] des

9-10 sentiments J mais qui n’approchaient point des n possédais J. Mon

esprit était plus libre et plus en état de porter 27 et son abondance

28 étincelles \ au dehors, ou si quelquefois je me retenais je les

a. Ms. : avait été.

b. Le zèle pour promouvoir l’extension du règne du Christ dans le monde sera désormais l’un des traits les plus accentués de la vie apostolique de Marie. De là son insistance sur la royauté de Jésus-Christ dans sa Relation et dans sa correspondance.

c. Voir la Relation de 1633, fragment 49 (Vol. I, p. 228).

d. Ms. : Or comme. — Or n’est peut-être qu’une mauvaise orthographe de hors. Nous avons interprété d’après la Vie.

[les] consommais en moi-même par la subtilité de cette impression. Si quelqu’une me visitait comme je faisais un ouvrage très délicat pour l’autel, si l’on me parlait, mes réponses portaient toujours quelque chose de ce feu, en sorte que j’avais la réputation de ne parler que par sentences. Ces sentences étaient des passages de l’Écriture sainte qui, sans raisonner, étaient ajustés à mes réponses.

L’Esprit de grâce qui me possédait de la manière susdite, mais de la façon que je le puis exprimer, joint à l’impression que les sacrés baisers de la très sainte Vierge avaient faite à mon âme qui a portait un goût tout divin, me donnait à connaître que la divine Majesté m’allait mettre dans un nouvel état, et toutes mes pentes et inclinations de mon esprit se portaient à entrer dans les desseins et dispositions divines, et ma volonté se consommait dans l’amour qu’elle portait à ses ordres, quoi qu’il me pût arriver. J’avais outre cela quelque chose dans moi, dès que je fus aux Urselines, [qui me disait] que la divine Bonté me mettait en cette sainte maison comme en un lieu de refuge, jusqu’à ce qu’elle disposât de moi pour ses desseins. Je repoussais toujours ce sentiment de crainte d’un piège du diable ; toutefois, il me revenait toujours, sans que je raisonnasse ensuite de ce que ce pouvait être, mais seulement je m’abandonnais entièrement à Dieu.

Donc, à l’âge de trente-quatre à trente-cinq ans b, j’entrai en l’état qui m’avait été comme montré et

2 si l’on me rendait visite [ce qui arrivait assez souvent parce que ] je faisais 6 étaient j [ ordinairement ] des 12 faite J en mon âme et qui était accompagnée

d’un goût 14 et [dans ce sentiment ] toutes 18 Outre cela, dès mon entrée aux Ursulines, je sentais en moi un certain instinct qui me disait 24 je raisonnasse \ néanmoins ou que j’examinasse ce que 26 Dieu [afin que ses saintes

volontés fussent accomplies en moi ]

». Qui se rapporte à impression.

d. A la Noël de 1634, Marie avait 35 ans sonnés.

3io

duquel j’étais comme dans l’attente. C’était une émanation de l’esprit apostolique, qui n’était autre que l’Esprit de Jésus-Christ, lequel s’empara de mon esprit pour qu’il n’eût plus de vie que dans le sien et par le sien, 5 étant toute dans les intérêts de ce divin et suradorable Maître et dans le zèle de sa gloire, à ce qu’il fût connu, aimé et adoré de toutes les nations qu’il avait rachetées de son Sang précieux. Mon corps était dans notre monastère, mais mon esprit qui était lié à l’Esprit de Jésus, io ne pouvait être enfermé. Cet Esprit me portait en esprit dans les Indes, au Japon, dans l’Amérique, dans l’Orient, dans l’Occident, dans les parties du Canada a et dans les Hurons, et dans toute la terre habitable où il y avait des âmes raisonnables que je voyais toutes appartenir 15 à Jésus-Christ. Je voyais, par une certitude intérieure, les démons triompher de ces pauvres [âmes] qu’ils ravissaient au domaine de Jésus-Christ, notre divin Maître et souverain Seigneur, qui les avait rachetées de son Sang précieux. Sur ces vues et certitudes, j’en- 20 trais en jalousie, je n’en pouvais plus, j’embrassais toutes ces pauvres âmes, je les tenais dans mon sein, je les présentais au Père Éternel, lui disant qu’il était temps qu’il fît justice en faveur de mon Époux, qu’il savait bien qu’il lui avait promis toutes les nations pour héri- 25 tage, et de plus, qu’il avait satisfait par son Sang pour tous les péchés des hommes qui, auparavant, étaient tous morts et condamnés à la mort éternelle ; et que, quoiqu’il fût mort pour tous, tous ne vivaient pas, et qu’il s’en fallait toutes les âmes que je lui présentais et 30 portais en mon sein ; que je les lui demandais toutes pour Jésus-Christ auquel, de droit, elles appartenaient.

4 vie j que dans Jésus et pour Jésus, me mettant toute 9-10 Jésus n’y pouvait

demeurer enfermé 12 Occident j, dans les parties septentrionales les plus

inaccessibles et dans toute la terre 20 je n’en pouvais plus, [je languissais J

j'embrassais

a. Dans les parties du Canada. Voir la leçon de la Vie qui corrige l’original en ce point, mais d’accord avec la chronologie. Marie anticipe un peu sur le cours des événements. Immédiatement après le songe de 1634. dans les premiers mois de 1635, elle ne savait encore rien du Canada.

Je me promenais en esprit dans ces grandes vastitudes a et j’y accompagnais les ouvriers de l’Évangile, auxquels je me sentais unie étroitement à cause qu’ils se consommaient pour les intérêts de mon céleste et divin Époux, et il m’était avis que j’étais une même chose avec eux. 5 Quoique corporellement je fusse en l’actuelle pratique de mes règles, mon esprit ne désistait b point de ses courses, ni mon cœur, par une activité amoureuse plus vite que toute parole, de presser le Père Éternel pour le salut de tant de millions d’âmes que je lui présentais. 10 L’Esprit de grâce qui m’agissait m’emportait en une si grande hardiesse et privauté auprès du Père Éternel qu’il ne m’était pas possible de faire autrement. « O Père, que tardez-vous ? Il y a si longtemps que mon Bien- Aimé a répandu son Sang ! Je postule pour les intérêts 15 de mon Époux, lui disais-je. Vous garderez votre parole, ô Père, car vous lui avez promis toutes les nations. »

Par une lumière qui était infuse en mon âme, je voyais, plus clairement que toute lumière, la signification du 20 passage de l’Écriture sainte qui parle du souverain pouvoir que le Père Éternel a donne au suradorable Verbe Incarné sur tous les hommes c et ce que le Saint- Esprit dit de lui en la sainte Écriture en sa faveur ; et ce grand jour, qui me découvrait tant de merveilles, 25 embrasait en mon âme un amour qui me consommait et augmentait la tendance à ce que ce sacré Verbe régnât et fût maître absolu à l’exclusion des démons, dans toutes les âmes raisonnables. Je voyais la justice de mon côté J l’Esprit qui me possédait me la donnait 3°

1 grandes J et vastes étendues [des Indes, du Japon, et de la Chine ] et j’y 19 voyais J clairement et comme en plein jour le sens des passages 27 augmentait] le désir que 30 possédait J me la donnait

». Vastitudes. Néologisme. Bossuet a écrit une fois vastité, mot qu’il a raturé et remplacé par immensité. L’énumération qui suit dans la Vie est une interpolation.

b. Désister, employé au neutre encore au XVIIe siècle, dans Bossuet en particulier, n’est plus usité aujourd’hui que comme verbe réfléchi.

o. Psaume II, 8.

à connaître a, qui b me faisait dire au Père Éternel : « Cela est juste que mon divin Époux soit le Maître ; je suis assez savante pour l’enseigner à toutes les nations ; donnez-moi une voix assez puissante pour être entendue 5 des extrémités de la terre, pour dire que mon divin Époux est digne de régner et d’être aimé de tous les cœurs. » En produisant mes élans et soupirs au Père Éternel, je lui produisais, sans actes, par une démonstration spirituelle plus aiguë que des flèches de feu embraio sées, les passages qui parlent de ce divin Roi des nations dans l’Apocalypse, que je ne cherchais point, mais ils étaient poussés et produits par l’Esprit qui me possédait. Puis, me considérant moi-même, je me trouvais en esprit parmi plusieurs troupes d’âmes qui ne connaissaient 15 pas mon Époux et qui, par conséquent, ne lui rendaient pas leurs hommages. Je lui c rendais pour elles. Je les embrassais et je les voulais concentrer dans le très précieux Sang de cet adorable Seigneur et Maître.

Je ne quittais point du tout le Père Éternel pour 20 postuler en sa faveur d, comme si j’eusse été son avocat, à ce que son héritage lui fût rendu. Mon esprit était toujours hors de moi-même ; mon corps devenait comme une squelette e. Mon supérieur m’ayant enquis f de mon état intérieur eut quelque crainte que cette abstraction 25 actuelle continue ne me causât la mort, vu sa longue durée : ce qui l’obligeait de me commander de faire

1 à connaître \ et me faisait dire 7 En produisant J mes désirs et mes

gémissements , je les poussais vers le ciel comme autant de flèches embrasées et je représentais au Père Éternel, par une démonstration divine et spirituelle, les passages de l’Écriture qui 12 produits J par [la fécondité de ] l’Esprit 23 m'ayant j

interrogée de l’état de mon intérieur

a. Me la donnait à connaître. L’ancienne langue employait le féminin pour exprimer le neutre.

b. Qui, lequel. La Vie fait du Saint-Esprit le sujet du verbe suivant et le contexte lui donne raison.

c. Ellipse du pronom personnel régime les.

d. C’est-à-dire : Je ne cessais de faire instance près de Dieu pour.

e. Squelette, du féminin au XVIIe siècle pour certains puristes. Le féminin ne se rencontre plus aujourd’hui que dans le peuple.

f. Enquérir ne s’emploie plus que comme verbe pronominal.

tous mes efforts pour m’en distraire. Je me mis en devoir d’obéir, mais il ne fut pas en mon pouvoir de sortir de cette disposition. Il me vit plusieurs fois à ce sujet. Lorsqu’il vit mon impuissance, il me laissa en paix à la conduite de Dieu, qui m’agissait si puissamment.

Le Révérend Père Dinet, recteur de la Compagnie de Jésus, lequel, comme j’ai dit a, mon supérieur m’avait donné pour directeur, me visitant, je lui rendais compte de ce qui se passait en moi. Il approuvait ma disposition et disait que ce qui m’avait été montré en ce pays pourrait être effectué en moi, au sujet de la Mission de Canada b. Lorsqu’il me dit tout cela, je n’avais jamais su qu’il y eût un Canada au monde, ce que j’avais vu ne m’en ayant donné aucune notion, car, comme j’ai dit, je demeurais dans l’ignorance des choses que j’avais vues c, laissant le tout à la conduite de la divine Providence, en me laissant conduire à l’Esprit qui m’agissait si fortement au sujet du salut des âmes, ne pouvant pas m’imaginer que Notre-Seigneur me voulût corporellement dans un pays étrange d pour <le> e servir actuellement en elles, eu égard à ma profession religieuse et de recluse dans un monastère, quoique mon esprit y fût continuellement, en sorte qu’intensivement f toutes mes actions y eussent du

5 Qui j remuait mon esprit 6 recteur j des Jésuites de Tours 9 moi j [ touchant cet esprit apostolique dont j’ai parle], il 20 pays j étranger pour lui rendre

aucun service eu égard 23 continuellement j et que dans l'intention toutes

a. La Vie supprime cette incise, et avec raison, car Marie n’a point parlé encore de la désignation du P. Dinet comme son directeur.

b. C’était dans le premier semestre de 1635. Le P. Dinet avait en effet quitté Tours avant septembre de cette même année.

c. C’est l’absence de curiosité dont Marie a parlé plus haut.

i Étrange, étranger. Vieilli dans ce sens. La Fontaine dira encore . « Peu de nos chants... se font écouter des nations étranges. » (Fables, XII, 23.)

e. Ms. : la.

t. Intensivement, par l’esprit et l’ardeur apostoliques qui les animaient.

rapport. Et en effet, je croyais que c’était mon affaire que ce que Notre-Seigneur me faisait faire en esprit pour ces pauvres âmes, et d’exciter chacune des sœurs, tant professes que novices, de joindre toutes leurs 5 intentions aux miennes à ce sujet. Et quoique je tâchasse de me comporter prudemment, je ne pouvais si bien me cacher que plusieurs ne jugeassent que Dieu voulait quelque chose de moi en particulier, et croyaient que sa divine Majesté me tirerait du monastère pour io quelque occasion à sa gloire.

Mon occupation intérieure et mes poursuites continuelles avec le Père Éternel au sujet de l’amplification du royaume de Jésus-Christ dans les pauvres âmes qui ne le connaissaient point [se fortifiaient] a. Une nuit, 15 je lui représentais ce grand affaire b ; par une lumière intérieure, je connus que sa divine Majesté ne m’écoutait pas, ni ne se rendait pas propice à mes vœux et instances que je lui faisais, comme à l’ordinaire, ce qui piqua mon cœur et mon esprit d’une angoisse extrême, accom- 20 pagnée d’humiliation et disposition soumise à sa divine Justice, pour ce qui manquait de mon côté, car, de celui de mon Époux, je voyais l’équité, et j’eusse voulu être condamnée à souffrir toutes les peines imaginables pour être dans l’état de pureté requise pour pouvoir pour- 25 suivre ma pointe, fléchissant le cœur du Père Éternel, à ce que mon bien-aimé Époux, qu’il avait constitué Roi des nations, en fût paisible possesseur par leur conversion. Je concevais en mon âme que le Père Éternel avait agréables mes poursuites pour une si juste cause, 30 mais qu’il manquait quelque chose qu’il voulait de moi pour être exaucée. Je me consommais à ses pieds, je m’abîmais au centre de ma bassesse, à ce qu’il plût à sa divine Bonté de mettre en moi ce qu’il lui plairait davan-

I rapport j. Je croyais que c’était mon affaire de m’attacher seulement à ce que

II Cependant mon occupation intérieure se fortifiait toujours aussi bien que mes

a. Le remaniement de la Vie semblerait indiquer que la phrase était sans verbe dans l’original, comme elle l’est dans le manuscrit.

». Affaire, encore des deux genres au XVIIe siècle.

tage, à ce qu’elle m’exauçât en faveur de mon Époux. Lors, j’expérimentai un écoulement et un rayon divin en mon âme qui fut suivi de ces paroles : « Demande-moi par le Cœur de Jésus, mon très aimable Fils ; c’est par lui que je t’exaucerai et accorderai tes demandes. » Dès ce moment, l’Esprit qui m’agissait m’unit à ce divin et très adorable Cœur de Jésus, en sorte que je ne parlais ni ne respirais que par lui, en expérimentant de nouvelles infusions de grâces dans ce divin Cœur et l’Esprit de mon Jésus, qui me faisait produire a des choses admirables, que ma plume ni ma langue ne peuvent exprimer, au sujet de l’amplification du royaume de Jésus-Christ. Cela se passait environ l’an 1635 (5). Le tout s’adressant au Père Éternel, mes respirs, qui étaient l’expression de ce que je pâtissais en mon âme, étant comme flèches ardentes, donnaient une atteinte continuelle au Cœur du Père Éternel. Non que je m’imaginasse quelque chose de corporel, mais je ne puis m’exprimer autrement pour dire une efficacité b. Il me semblait que je connaissais toutes les âmes rachetées du Sang du Fils de Dieu, en quelque coin de la terre habitable qu’elles pussent être, et mon amour se portait à celles qui étaient les plus abandonnées dans les pays des Sauvages où je me promenais sans cesse.

Étant dans les dispositions susdites, un jour étant en oraison devant le très saint sacrement, appuyée en la chaise que j’avais dans le chœur, mon esprit fut en

6 qui me dirigeait 9 Cœur j de Jésus qui me faisait produire 14 Éternel]

et mes aspirations 15 de ce que] je ressentais 19 autrement] , parlant de

cette efficacité 25 Les dispositions dont je viens de parler se fortifiant de plus

en plus 27 sur la chaire en laquelle j'avais place dans le

a. La Vie fait de Cœur de Jésus le sujet de ce verbe : d’après le manuscrit, ce serait plutôt Esprit de Jésus.

b. Pour rendre un effet, celui que produisaient ses élans et ses soupirs.

un moment ravi en Dieu, où lui fut représenté ce grand pays qui lui avait été montré en la façon que j’ai déduite a ci-devant avec toutes les circonstances b. Lors, cette adorable Majesté me dit ces paroles : « C’est le 5 Canada que je t’ai fait voir ; il faut que tu y ailles faire une maison à Jésus et à Marie (6). » Ces paroles qui portaient vie et esprit en mon âme, en cet instant la rendirent dans un anéantissement indicible au commandement de cette infinie et adorable Majesté, laquelle io lui donna force [pour répondre], disant : « O mon grand Dieu, vous pouvez tout et moi je ne puis rien ; s'il vous plaît de m’aider, me voilà prête. Je vous promets de vous obéir. Faites en moi et par moi votre très adorable volonté ! » Il n’y eut point là de raison c ni de réflexion: 15 la réponse suivit le commandement, ma volonté ayant été à ce moment unie à celle de Dieu, d’où s’ensuivit une extase amoureuse dans laquelle cette infinie Bonté me fit des caresses que langue humaine ne pourrait jamais exprimer, de laquelle s’ensuivirent de grands 20 effets intérieurs de vertu. Je ne voyais plus d’autre pays pour moi que le Canada, et mes plus grandes courses étaient dans le pays des Hurons, pour y accompagner les ouvriers de l’Évangile, y étant unie d’esprit au Père Éternel, sous les auspices du sacré Cœur de Jésus, pour 25 lui gagner des âmes. Je faisais bien des stations par tout le monde; mais les parties0 du Canada étaient ma demeure et mon pays, mon esprit étant tellement hors de moi et abstrait du lieu où < était > e mon corps, qui pâtissait

1 ravi en Dieu, dans lequel ce grand pays qui m’avait été montré en 2 je l’ai décrit ci-devant me fut représenté de nouveau avec les mêmes circonstances 14 de

raisonnement ni 19 exprimer j et à laquelle succédèrent 21 et mes courses

ordinaires 28 et absent du lieu

a. Déduire, décrire, exposer en détail.

b. Le remaniement de la Vie est en même temps une interprétation. Le ravissement de Marie aurait été, pour le fond des choses montrées, une réédition du songe de 1634.

°. Raison, raisonnement.

d. Parties, régions. Sens vieilli.

e. Ms. : où il était. Mon corps...

cependant beaucoup par cette abstraction a, que même en prenant ma réfection, c’étaient les mêmes fonctions et courses dans le pays des Sauvages pour y travailler à leur conversion et aider les ouvriers de l’Évangile. Et les jours et les nuits se passaient de la sorte.

En ce temps-là, le Révérend Père Poncet m’envoya une Relation de ce qui se passait en Canada. Sans qu’il sût aucune de mes dispositions et sentiments touchant cette Mission, il m’écrivit la vocation que Dieu lui donnait pour y aller travailler (7), et m’envoya b une image de la Mère Anne de Saint-Barthélemy, espagnole, en laquelle Notre-Seigneur était peint, qui avec sa main montrait la Flandre à cette bienheureuse religieuse, l’invitant de l’y aller servir et que l’hérésie l’allait perdre (8) : « Je vous envoie cette image, me disait-il, pour vous convier d’aller servir Dieu dans la Nouvelle- France. » Je fus étonnée de ce <convi,> c, vu, comme j’ai dit, qu’il ignorait ce qui se passait en moi, que je tenais fort secret. Cependant, ce m’était autant d’aiguillons pour faire agir plus puissamment le feu qui me consommait pour le salut des âmes. Je n’osais parler à qui que ce fût du commandement que la divine Majesté m’avait fait, à cause que c’était une entreprise si extraordinaire et, en apparence, éloignée de ma condition et sans exemple. Je poursuivais le Père Éternel, lui représentant ce que lui-même connaissait de mon insuffisance pour venir à l’exécution de ce qu’il lui avait plu me commander, qu’il pouvait tout et moi rien, et qu’il fît en cela selon son bon plaisir. Ainsi, j’attendais ses ordres, et cependant, j’étais toujours dans les Missions

10 envoya [encoye un petit bouydon qu'il avait appoyte de A Î.-D. de Lovette avec ] une 15 | ce bouydon et] cette 17 de cette semonce 19 cependant

toutes ces yencontyes m’étaient autant d'aiguillons pouy laiye agiy plus puissamment [et pour allumey de plus en plus] le feu

a. Abstyait, abstyaction, séparé, séparation.

b. Voir la phrase propre à la Vie. Interpolation de l’éditeur, peut-être.

c. Ms. : Convoi. Faute certaine pour convi dont le sens aura échappe à 1 auteur de la copie. Ce mot qu’on retrouve dans Saint-Simon était d’un usage plutôt rare. Substantif dérivé du verbe conviey, il signifie invitation.

et mon cœur dans le zèle qui le consommait. Une paix savoureuse et féconde me soutenait, sans laquelle je n’eusse pu subsister ni porter une impression si grande et continuelle.

5 En ce même temps que la divine Majesté m’occupait de la sorte, elle disposait l’esprit de Madame de la Peltrie a, personne d’une éminente vertu (9), pour se donner avec tous ses biens à la Mission de Canada, laquelle avait été puissamment touchée, lisant une Relation 10 en laquelle le Révérend Père Le Jeune (10), par invitation, disait « s’il ne se trouverait point quelque sainte âme qui voulût aller ramasser le Sang du Fils de Dieu pour le salut des pauvres barbares de ces contrées de Canada ». Cette sainte dame ayant été gagnée par cette 15 touche k, chercha tous les moyens possibles pour exécuter ses bons désirs, lorsqu’il plairait à Dieu de mettre ses affaires en tel état qu’il serait convenable à un tel dessein. Sur cela, elle tomba malade à l’extrémité, en sorte que les médecins n’en attendaient de moment 20 en moment que la mort. En cet état, elle se souvint de ses bons désirs pour le Canada qu’elle tenait pour son cher pays. Elle se sentit pour lors inspirée de faire un vœu au glorieux saint Joseph, que s’il lui plaisait d obtenir de Dieu sa santé, qu’elle ferait un séminaire c 25 en Canada en faveur des pauvres filles des Sauvages. Au même moment qu elle eut fait ce vœu, toutes ses douleurs violentes qu on avait jugees mortelles se retirèrent et ne lui en resta que la faiblesse. Le médecin

7 personne j \de condition et] d’une 13 pauvres j Sauvages 14 par

priait Notre-Seigneur de mettre

14 par des pa

arrivant fut autant étonné a que surpris [et] lui demanda :

« Madame, que sont devenues vos douleurs ? » Elle lui répartit ingénument qu’elles étaient allées en Canada. Lui qui ne savait ce qui s’était passé, prit cette réponse pour une récréation (n). Lorsque cela se passait, nous 5 ne nous connaissions ni n’avions jamais entendu parler l’une de l’autre, madite Dame ni moi, mais la divine Bonté disposait le tout suavement b.

1 arrivant j là-dessus fut également joyeux et surpris

a. Étonné et surpris. Même association d’adjectifs un peu plus bas, page 345.

La leçon de la Vie ne semble donc qu’une correction.

b. La maladie de Madame de la Peltrie doit se placer probablement en 1637.

NOTES

(1) La Pratique de la perfection et des vertus chrétiennes et religieuses, qui devait rendre si célèbre son auteur, le Jésuite espagnol Alphonse Rodriguez (1537-1616), avait paru à Séville en 1609. Traduit en français dès 1621 par le P. Paul Duez, cet ouvrage en était à sa onzième édition en 1631. On le rééditait de nouveau en 1632 et 1633 à Rouen et à Lyon. Dès son apparition, il devint, non seulement dans les maisons de formation de la Compagnie de Jésus auxquelles il s’adressait tout spécialement, mais dans beaucoup d’Ordres religieux et surtout dans les nouveaux Instituts, un bréviaire d’ascétisme. A l’époque où elle l’eut entre les mains, Marie n’avait rien à y prendre, ni sur la pratique des vertus, ni sur l’oraison. Le P. de la Haye suspendit sagement cette lecture qui n’était pour sa dirigée qu’une perte de temps.

(2) De ce songe, nous avons au moins trois récits de Marie et peut-être quatre. Le premier en date fut adressé à Dom Raymond de Saint-Bernard, alors à Paris, en 1636. Le second est celui de la Relation de 1654. Le troisième parut dans la Relation de la Nouvelle-France de 1672, et fut écrit en décembre 1671 ou janvier 1672. Enfin la Vie (p. 223) reproduit sans indication de provenance un fragment de récit qui daterait des derniers temps de Marie. Nous aurons à revenir sur la nature de cette pièce dans la publication de la correspondance. Tous ces comptes rendus sont identiques pour le fond et souvent aussi pour les détails secondaires. Ils ont aussi des parties propres par où ils se complètent.

(3) L’église « d’une belle architecture à l’antique » qui fut tout à coup représentée à Marie n’est pas une création fantaisiste de son rêve, ni une image créée directement par Dieu, mais une réminiscence. Il n’est pas impossible d’identifier

ce souvenir. Cet édifice moderne, Marie l’avait vu à Tours. Quelques années plus tôt, les Minimes du grand couvent du Plessis-lez-Tours avaient fait une fondation dans Tours même. Sous le vocable de saint Grégoire de Tours, ils y avaient construit une église où ils avaient délibérément adopté le style nouveau. Commencée en 1627, cette église était achevée, du moins pour l’extérieur, en 1630. Les pilastres qui décorent sa façade, son fronton triangulaire, tout y rappelle l’antique. Marie, on l’a vu, avait une grande dévotion pour saint François de Paule. Elle est venue voir la nouvelle église, et elle fut vivement impressionnée par ce chef-d’œuvre d’un art dont elle goûta tout de suite la noblesse. Ce fut cette église qui reparut dans son rêve.

L’église des Minimes est devenue la chapelle du Lycée et du grand Commandement.

(4) Comme tout rêve, celui de Marie contient une part de fantasmagorie. Ainsi s’explique cette petite église dont elle touche les extrémités de ses mains étendues et qui semble avoir pris un peu plus tard les proportions normales des édifices religieux. Mais ce n'est qu’un détail. Il serait facile de montrer dans l’ensemble la parfaite cohérence du songe. Rêve et songe ne sont pas d’ailleurs les mots qui conviennent tout à fait. Vision imaginaire et symbolique serait préférable. Nous en expliquerons ailleurs les parties et leur adaptation à la réalité historique.

(5) Avec l’année, nous aimerions à connaître le mois, le jour, toutes les circonstances de cette nouvelle faveur. C’est elle en effet qui inaugure la dévotion de Marie au Cœur de Jésus, sa dévotion méthodique, et l’on peut dire, son culte. De ce culte, nous avons le témoignage et l’expression dans la belle prière quotidienne que Marie adresse au Père Éternel à partir de cette époque : « C’est par le Cœur de mon Jésus, ma voie, ma vérité et ma vie, que je m’approche de vous, ô Père Éternel... » Plusieurs des éléments de cette prière se retrouvent dans les instances fréquentes que Marie faisait déjà depuis plusieurs années pour obtenir l’amplification du règne du Christ. Nous en avons souligné quelques-uns dans la Relation de 1633 ; nous aurions pu en signaler d’autres dans l’article XXXIX de la présente Relation. A dater de 1635» ils furent définitivement codifiés et réunis dans une prière spéciale, où Marie traduisit toutes ses aspirations et tous les désirs de son ame. La révélation qui lui fut faite alors donna à sa vie une nouvelle orientation. « Ayant donc ainsi appris de la bouche de Dieu même combien ce Cœur (le Cœur de Jésus) lui était agréable et puissant pour obtenir ses faveurs, elle lui porta depuis, tout le reste de sa vie, une dévotion particulière. Elle n’offrait rien à Dieu et ne lui demandait rien que par ce Cœur adorable. C’était son refuge dans ses nécessités, sa consolation dans ses peines, son repos dans ses fatigues, son trésor dans ses pertes, et son tout dans le mépris qu’elle faisait de toutes choses. »

( Vie, p. 308. — Voir sur ce sujet la Correspondance de Marie de l’Incarnation.)

(6) Le songe de Noël 1634 resta toute une année une énigme pour Marie. Ce fut Dinet qui la déchiffra le premier. Mais ce n’était que la parole d’un homme, et seulement une suggestion. L’explication totale et décisive lui vint de Dieu. La vision « en clair » dont Marie parle ici, et dont elle a donné la date dans une

de ses lettres à Dom Raymond de Saint-Bernard, est des premiers mois de 1636. Avec l’interpretation, elle contenait un ordre formel de Dieu, une mission.

(7) Poncet de la Rivière, « ce grand religieux, écrit Charlevoix, qui a été une des plus vives lumières de sa Compagnie, et dont la mémoire est en bénédiction dans les colonies françaises de l’Amérique, qu’il a presque toutes arrosées de ses sueurs et quelques-unes même de son sang » ( Op . cit., p. 94), avait quitté le collège d Orléans à la fin de l’année scolaire 1634 pour aller faire à Paris au collège de Clermont sa première année de théologie. En septembre 1635, il partait pour Rome où il devait continuer sa théologie pendant trois ans. Ordonné prêtre en 1638, il obtint du P. Mutius Vitelleschi, Général de la Compagnie de Jésus, d’être désigné pour les Missions de la Nouvelle-France. Peu après son ordination, il rentrait en France, en compagnie d’un autre futur apôtre du Canada, le P. Chaumonot. De Rome il fit à pied le pèlerinage de Lorette, d’où il gagna Paris.

Poncet connaissait Marie par son ancien élève Claude Martin. Il semble même qu’ils avaient déjà échangé quelques lettres. Nous ne savons d’où Poncet adressa à Marie la lettre dont fait mention la Relation de 1654. Peut-être de Paris. Il rentrait à Paris pour se préparer à passer au Canada par la flotte de l’année suivante. En attendant, il devait être chargé des affaires de la Mission. Par les lettres qui lui arrivaient de Québec et par les Relations annuelles, il savait que la fondation d’une maison de religieuses enseignantes au Canada était dans l’air. A Paris, il rencontrait Dinet, recteur du collège de Clermont et bientôt provincial de France. Il retrouvait aussi le P. de la Haye, maintenant préposé à la maison professe. Le P. de Rochemonteix insinue que le récit de Marie laisse entendre qu’au sanctuaire de Lorette « Poncet avait eu la vue des choses merveilleuses dont l’âme de Marie de l’Incarnation était le théâtre » ( Les Jésuites de la Nouvelle-France au XVIIe siècle, t. I, p. 382). Nous ne voyons pas la nécessité de recourir à ce procédé miraculeux d’information, et d’ailleurs, il n’y a rien de tel dans la Relation de 1654. Comme nous venons de le montrer, les sources de renseignements ne manquaient pas à Poncet sur terre.

(8) D’abord soeur converse au Carmel réformé, puis secrétaire et confidente de sainte Thérèse, Anne de Saint-Barthélemy passa en France avec la Mère Anne de Saint- Augustin en 1604 pour y implanter la réforme thérésienne. Elle y fut élevée presque aussitôt au rang des Mères de chœur. En 1608, elle était venue de Paris à Tours pour fonder un couvent de Carmélites. Elle rentra bientôt à Paris, d’où elle partit pour la fondation de Flandre. Son autobiographie ne contient pas trace de l’ordre divin relatif à la Flandre ; le seul ordre surnaturel qui lui soit donné est celui de passer en France (Cf. Bouix. Autobiographie de la V. M. Anne de Saint-Barthélemi... Paris, 1869).

(9) A partir de 1638, les noms de Madame de la Peltrie et de Marie de l’Incarnation sont intimement liés, inséparables même dans l’histoire des Ursulines de la Nouvelle-France, dont la première fut la fondatrice temporelle et la seconde la fondatrice spirituelle, et dans l’histoire religieuse de Québec.

Marie a raconté en détail la vocation de Madame de la Peltrie dans une lettre en forme de relation de sa vie, qu’elle adressa en 1670 au P. Poncet. C’est là, natu-

Marie de l’Incarnation

Tellement, que nous renvoyons l’annotation historique, abondante et tout à fait neuve, que nous avons recueillie sur le sujet. Nous nous en tiendrons ici à l’essentiel, nous contentant de suivre le récit de Marie.

Madeleine de Chauvigny, fille de Guillaume de Chauvigny, sieur dudit lieu et de Vaubougon, et de damoiselle Jeanne du Bouchet, était née à Alençon en 1603. Mariée en 1622 à Charles de Gruel, seigneur de la Peltrie, veuve en 1628 et sans

enfants, elle n’avait eu de son mariage qu’une fille morte aussitôt après sa

naissance, — elle résolut d’employer sa fortune au service des pauvres. La lecture des Relations du P. Le Jeune orienta sa générosité du côté du Canada et de ses missions. Marie cite le passage qui la frappa. C’est une citation libre. Le Jeune, dans sa Relation de ce qui s'est passé en la Nouvelle-France en 1635, écrivait : « Hélas mon Dieu ! si les excès, si les superfluités de quelques Dames de France s’employaient à cet œuvre si sainct (celui de la fondation d’un couvent de religieuses enseignantes à Québec), quelle grande bénédiction feraient-elles fondre sur leur famille ! Quelle gloire en la face des Anges d’avoir recueilli le Sang du Fils de Dieu pour l’appliquer à ces pauvres infidèles ! Se peut-il faire que les biens de la terre nous touchent de plus près que la propre vie ? Voilà des vierges tendres et délicates toutes prestes à ietter leur vie au hasard sur les ondes de l’Océan ; de venir chercher de petites âmes dans les rigueurs d'un air bien plus froid que 1 air de France ; de subir des travaux qui étonnent des hommes mêmes, et on ne trouvera point quelque brave dame qui donne un passeport à ces Amazones du grand Dieu, leur dotant une maison pour louer et servir sa divine Majesté en cet autre monde ? Je ne saurais me persuader que Notre-Seigneur n’en dispose quelqu’une à ce sujet. »

(10) Paul Le Jeune (1591-1664), l’un des Jésuites missionnaires dans la Nouvelle-France les plus justement célèbres. De famille calviniste, converti, entré dans la Compagnie de Jésus, il était passé au Canada en 1632. Il y resta jusqu’en 1641, époque où il rentra en France. Tour à tour supérieur de la résidence de Québec, supérieur général des Missions de la Nouvelle-France, puis simple missionnaire, cet apôtre infatigable ne recula devant aucune expérience ni aucune aventure pour prêcher l’Évangile. Les Relations annuelles de la Nouvelle-France qu’il envoya de 1632 à 1641 au provincial de Paris sont les plus précieuses et les plus pittoresques de la collection des Relations des Jésuites.

(xi) Pour beaucoup en effet à cette époque le Canada n’était encore qu’un nom assez mystérieux, épouvantail dont on menaçait les enfants, et plaisanterie pour les grandes personnes. Dans les salons, on en raillait facilement. Dans son livre sur Richelieu et la monarchie absolue, M. d’Avenel nous donne quelques-uns de ces propos de la société: «D’une fille affamée de mari, on disait qu’elle en aurait été chercher au Canada. D’un homme poursuivi par des créanciers et qui ne pouvait plus vivre en France, on annonçait : « Il parle d’aller au Canada pour « épouser la reine des Hurons. » On racontait que le poète Neufgermain, ruiné par sa femme, tâchait de la faire aller en Canada, et que selon que l’affaire de l’embarquement marchait bien ou mal, il était gai ou mélancolique. » {Op. cit., t. III, p. 223. Cité par G. Goyau dans les Origines religieuses du Canada, ch. II, p. 91.)

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