DIXIEME ETAT D’ORAISON
LA divine Majesté me voulant entièrement dépouiller et dénuer de mon propre vouloir dans les choses mêmes qu’elle m’avait commandées, voulant que tout fût d’elle et non de la créature, me le fit connaître et expérimenter un jour que j’étais en oraison devant le 5 saint sacrement. Je traitais pour lors avec elle du salut des âmes, dans l’accès ordinaire auquel il lui plaisait de m’attirer. En un moment, elle m’ôta tout pouvoir et capacité de ce commerce, et ravit mon âme en une extase qui la mit dans son souverain et unique Bien, pour 10 la faire jouir de ses caresses et divins embrassements, dans un amour et privauté indicible où il a lui découvrait le grand avantage qu’il y avait à lui gagner des âmes, et < l’incitait > b à les lui demander. Lors, l’âme piquée dans les intérêts de l’Époux, le sacré Verbe Incarné, 15 par une amoureuse impatience, voulait que ses affaires fussent avancées, et qu’elle fût victime, bien qu’il c fallût donner mille vies, s’il lui eût été possible, pour ce sujet ; et qu’il plût au Père Éternel de la mettre en état de pouvoir exécuter le commandement qu’il lui avait 2o
4-5 elle me fit connaître un jour que j’étais en oraison devant le saint sacrement qu’elle me voulait réduire à ce dépouillement
a. Où il. Syllepse. Le substantif dont le pronom tient la place est Majesté.
b. Ms. : incitant.
c. Bien qu’il, même s’il.
fait de lui faire une maison en Canada en laquelle il fût loué et adoré avec Jésus et Marie et qu’il n’en séparât point le grand saint Joseph. — C’est que j’ai eu de fortes impressions que ç’avait ete celui que j avais vu être le 5 gardien de ce grand pays a, et dans mes plus intimes et familiers entretiens j’avais en l’esprit que Jésus, Marie et Joseph ne devaient point être séparés, en sorte qu’une fois, étant à table, au réfectoire, pâtissant des affections extatiques, je disais : « O mon Amour, il faut 10 que cette maison soit pour Jésus, Marie et Joseph », ne pouvant faire autrement b. — J’avais une certitude que la divine Majesté agréerait mes instances, que je ne faisais que par la motion de son Saint-Esprit. Elle jetait ses regards sur moi lorsque, par la même motion, 15 je voulais ravir sa volonté par un amoureux effort que je pâtissais c, par lequel je voyais que j’avais le droit de justice à cause de mon divin Époux. Lors, cette suradorable Majesté jetait ses regards sur moi, qui me signifiaient que j’avais voulu ravir sa volonté, mais que, 20 par amour, elle voulait triompher de la mienne. Ah ! qui est-ce qui pourrait exprimer ce commerce d’amour ? Il se fit lors une opération dans mon âme qui la faisait délicieusement agoniser. Elle respirait seulement un peu, se confessant vaincue, disant et signifiant par ses 25 respirs d : « Ah ! mon Amour ! O mon grand Dieu !
8 et ressentant des 13 par le mouvement 14 lorsque j dans le même mouvement 15 effort] dans lequel je voyais 24 vaincue j et disant par les
aspirations qui lui restaient
a. Saint Joseph avait été choisi en 1624 par Champlain et les Récollets (les premiers missionnaires du Canada) comme premier patron de la Nouvelle-France. La solennité religieuse de la consécration du pays au saint Patriarche eut lieu à Québec.
b. Les signes de parenthèse ne sont pas dans le manuscrit.
c. Que je pâtissais. Omis par la Vie. L’expression est cependant très juste. Marie était agie par le Saint-Esprit qui faisait en elle cette violence au Père Éternel.
d. Respirs, aspirations, soupirs. Ces aspirations étaient, nous l’avons vu plus haut, et Marie nous l’a dit elle-même plusieurs fois déjà dans ses deux Relations, comme des temps où elle exhalait enfin le trop plein de l’impression dont le poids la faisait en quelque sorte étouffer, et par où elle reprenait air.
je ne veux rien, je ne puis rien vouloir. Vous m’avez ravi ma volonté ! Comment pourrais-je vouloir, puisque vous me l’avez ravie et rendue impuissante de vouloir ? Voulez donc, ô mon Amour, dans la droiture et justice de votre divin vouloir. » Puis mon âme demeura perdue dans ce grand océan d’amour, la divine Majesté de Dieu, sans respir.
Au sortir de cette opération, de laquelle je ne fais que bégayer, car ce sont choses indicibles, je me trouvai dans un changement d’état au regard du susdit. Ce fut une paix, un repos, un non-vouloir et une demeure a dans la volonté de Dieu avec laquelle je traitais de toutes les affaires du royaume du sacré Verbe Incarné. Cette divine Volonté me conduisait et me guidait dans ces chemins de paix d’une manière qui jusqu’alors m’avait été inconnue, quelques grandes grâces qu’elle m’eût faites, et je ne souffrais plus d’angoisses pour le salut des âmes, en tout ce que je traitais avec cette suradorable Majesté, quoique j’eusse les mêmes vues, missions et stations qu’auparavant, expérimentant que cette divine Volonté faisait tout pour moi.
Je fus un an en cet état, ensuite de cette operation b (1).
Après avoir porté l’état susdit un an, la divine Majesté me pressait vivement de déclarer tout ce qui se passait en moi au sujet du Canada. J’en voulus, pour lui obéir, en c dire quelques mots au Révérend Père Salin(2),
5-6 perdue j et sans respirer dans ce grand océan d’amour de l infinie Majesté de Dieu 10 au regard j de celui où j'étais auparavant. Cet état nouveau était
14 conduisait J et me gardait 27 Salin\ jésuite
a. Demeure. C’est l’acte de demeurer.
b. Dans une relation qu’elle écrivit plus tard de sa vocation au Canada, on ne sait à quelle date, — Marie a fixé cette faveur à l’année 1635 environ. Ce n’est qu’une indication approximative. Si la faveur susdite a suivi la vision explicative du songe prophétique de 1634, il faut la reporter en 1636. L’état qui en résulta aurait donc duré de 1636 à 1637.
c. J'en voulus en dire. Pléonasme de la conversation familière.
auquel pour lors je communiquais de toutes les affaires de mon âme. Il me fit taire quasi dès le premier mot et [me] mortifia bien sec, se moquant de moi qui m'amusais, disait-il, à des fantaisies. Je n'osai plus lui en 5 parler, me reconnaissant aussi une si pauvre créature que je ne m’étonnais plus s'il m’envoyait de la sorte ; et ainsi je demeurai dans mon humiliation. Je disais au sacré Verbe Incarné : « Mon doux Amour, s’il y a quelque chose à faire, faites-laa, s’il vous plaît ; vous savez, io et rien ne vous est caché, que je suis une personne de néant. L’on ne me croira jamais ; l’on dira que je veux tromper les autres après avoir été trompée, nommément en une chose qui semble être hors du sens commun, surtout eu égard à ma condition [de] religieuse qui doit 15 vivre et mourir dans un cloître. Je vous veux, nonobstant cela, obéir. Mais faites, s’il vous plaît, en sorte que je le puisse faire selon votre très sainte volonté. » Lors, je demeurai en paix, attendant le temps de l’ordonnance divine. J’avais en l’esprit, plus qu’auparavant, 20 que je n’étais en notre monastère de Tours qu’en attendant que Notre-Seigneur m’en tirerait et qu’il m’y avait mise pour me dresser à la vie religieuse et me disposer à ce qu’il voulait de moi. Je repoussais à mon ordinaire ces pensées ; néanmoins, par les dernières 25 impressions que Notre-Seigneur m’avait données pour le Canada, ce point était comme établi en mon esprit par une grande certitude, que je combattais par une certaine crainte que j’avais d’être trompée.
En effet, j’étais si craintive que je n’osais parler 30 d’aucune de mes dispositions pour le Canada, aussi à cause de ce que le Révérend Père Salin m’avait si vertement rebrouée b. Je ne pus toutefois si bien faire
3 mortifia J bien sévèrement 4 fantaisies vaines [et ridicules. Le voyant fermé
à ce que je lui voulais dire,] je n'osai 12 surtout en 20 Tours j que
[comme en dépôt et] en attendant 24 mais [quelque résistance que j’y pus faire]
après les dernières 31-32 si rudement rebutée
a. Dans l’ancienne langue quelque chose était du féminin.
b. Rebrouée, corruption provinciale de rabrouer. Mot encore courant sous cette forme dans quelques provinces.
qu’on ne vînt à découvrir que j’avais des pentes et inclinations particulières pour les Missions de Canada. Plusieurs personnes de piété m’en écrivaient leurs pensées, d’autres m’en parlaient ; mais je ne déclarais mon secret à aucun, sentant pour cela mon esprit en 5 une réserve toute particulière, retenue par le mouvement de l’Esprit qui me conduisait. Je ne m’en entretenais, en général, que comme d’une chose sainte et grandement à la gloire de Dieu, selon ce qu en rapportaient les Relations, et dans le monastère je faisais mes 10 efforts à ce que chacun travaillât auprès de Dieu pour la conversion des Sauvages. Je mettais toutes mes sœurs en ferveur pour cela, de sorte qu’il y avait de continuelles prières et pénitences et <des> communions à ce sujet dans la communauté a. . . 15
Quelque temps se passa, ensuite duquel la divine Majesté me fit connaître qu elle voulait 1 execution du dessein qu’elle m’avait inspire, et elle me pressait fortement intérieurement de déposer toutes mes craintes et de passer par-dessus tous les humains respects pour 20 déclarer et communiquer ce qui se passait en moi pour son appel au Canada, et cette presse b intérieure était sans inter mission, et que j’eusse à écrire au Révérend Père de la Haye, de la Compagnie de Jésus. Après tout cela, mes craintes redoublaient d’être trompée du diable, 25 en sorte que j’attendais et n’osais demander congé à ma Révérende Mère Françoise de Saint-Bernard, prieure, ni d’en parler c au Révérend Père Salin. Voilà où me jetait
8 qu'en général et comme 20 tous les respects ] des hommes 22-23 Canada j
et ce mouvement intérieur [et continuel] me pressait principalement d en écrire au 24 Avec tout cela mes 26 en sorte que différais toujours d eenre
28 et beaucoup moins en osais-je parler Salini [qui était mon directeur J.
Voilà le péril où
a Indices de l’influence rayonnante de Marie dans son monastère et au dehors. On observe pour les mêmes années un mouvement analogue des âmes vers les Missions du Canada dans nombre de maisons religieuses meme dans les plus cloîtrées (Voir les Relations de Le Jeune pour les années 1634 et 1635).
b. Presse, insistance.
C Ni d’en parler doit se rattacher à oser. Marie avait besoin de l’autorisation de sa supérieure pour écrire au P. de la Haye, mais non pour parler des affaires
mon infidèle puérilité, et d’autre côté, Dieu me menaçait intérieurement de m’abandonner si je ne lui obéissais, et qu’il n’était pas seulement question d’une maison de pierre a, mais aussi d’un édifice spirituel pour sa 5 plus grande gloire.
Lorsque j’étais en cette peine et ne sachant à qui ouvrir mon cœur, le Révérend Père de Lidel (3), de la Compagnie de Jésus, me vint visiter. J’eus un fort mouvement de lui déclarer ma peine : ce que je fis. 10 M’ayant entendue, il me déclara que j’étais obligée en conscience de communiquer toute mon affaire au Révérend Père de la Haye ; ce que je fis fidèlement avec le congé de ma supérieure, laquelle sachant que c’étaient mes affaires de conscience ne voulut pas voir ma lettre. 15 Lui b, ayant tout considéré, m’exhorta de me disposer à ce que la divine Providence ordonnerait de moi et que le temps de l’exécution de son dessein arriverait, ainsi qu’il espérait. Il communiqua, comme je l’ai su depuis, mes papiers au Révérend Père Poncet c, auquel par 20 lettres j’avais communications spirituelles, tant pour le sujet des Missions de Canada qu’autres, et tout cela, par l’entremise du Révérend Père de la Haye qui, pour quelques raisons, m’avait dit de le faire.
Ayant déclaré mon secret audit Révérend Père, mon
1 car d autre côté 3-4 parce qu’il n’était pas seulement question d’une
maison J de prière 8 [Cette occasion me fut favorable car ] j’eus un
12-13 ta Haye j. Je suivis son conseil et écrivis fidèlement à ce Révérend Père [tout l’état présent de mon intérieur] avec le congé 21 Canada j que pour d’autres
considérations 22 par l avis du 23 quelques raisons [ particulières ]
m’avait conseillée
de sa conscience au P. Salin, son directeur. Nous sommes donc en présence d’une construction fautive entraînée par la proximité de l’expression demander congé. On pourrait aussi ranger cette tournure parmi celles où l’ancienne langue employait de devant un infinitif, sans donner à cette préposition d’autre valeur que celle d une particule grammaticale et abstraite qu’on aurait pu supprimer sans détriment pour le sens. Nous croyons qu’en tout cas il n’y a rien à suppléer ici.
a. Vie : Maison de prière . Faute de typographie sans doute.
b. Lui, le P. de la Haye.
c. Poncet se trouvait donc renseigné de première main et par la plus sûre des voies, sinon par la plus normale. Il n’eut sans doute communication des lettres de Marie qu’à son retour à Paris en 1638.
âme demeura en grande paix, selon ce que j’ai ci-devant parlé, ne voulant rien pour ce qui est de mon regard a que dans les volontés divines. Mais au regard des pauvres Sauvages, je n’avais point de bornes ; mes poursuites étaient sans interruption. 5
Dans le temps que je me déclarai au Révérend Père de la Haye, j’appris qu’une personne de grande piété et vertu avait été fortement touchée et inspirée de Dieu pour procurer auprès de sa divine Majesté le salut des pauvres Sauvages, et même ce bon personnage io avait de grandes inclinations de s’y donner et sacrifier lui-même b (4). Il avait pour lors un emploi considérable et des premiers de son Ordre. Il poussa si bien son affaire qu’elle était même conclue avec ceux qui en avaient pouvoir en ce pays c ; mais le tout était si secret qu’il 15 n’y avait qu’un bon frère, son compagnon, qui en eût la connaissance. Ce bon frère était si affligé de cela qu’il ne savait à qui décharger son cœur. Il s’avisa d’écrire — il était pour lors à Paris — à notre Révérende Mère, qui connaissait ledit Père, à ce que par 20
1 paix j, car, comme j’ai dit ci-devant, je ne voulais rien pour mon égard 4 poursuites j [ auprès de Dieu ] 13 [et par son grand crédit ] il poussa
14 qui avaient tout [le] pouvoir 20 connaissait j [fort particulièrement ]
a. De mon regard, pour ce qui me concernait. Voir l’article XLII. Depuis l’extase où elle a expérimenté que la volonté de Dieu s’était substituée à la sienne, Marie s’en remet de tous les intérêts du Verbe Incarné à la divine Providence. Même, elle ne souffre plus d’ angoisses pour le salut des âmes. Cet état était cependant compatible avec l’ardeur habituelle de son zèle apostolique. Aussi continuait-elle d’avoir « les mêmes vues, missions et stations qu auparavant » .
b. h s’agit de Dom Raymond de Saint-Bernard, son ancien directeur. Celui-ci vivait encore au moment où Marie écrivait — il mourut en 1662 c est la raison de l’anonymat qu’elle lui garde.
C. Les Messieurs de la Compagnie de la Nouvelle-France ou Compagnie des Cent Associés. Cette Compagnie avait été fondée par Richelieu, par acte du 29 avril 1627, à charge de coloniser et de christianiser la Nouvelle-France.
lettre elle le dissuadât de son entreprise. Incontinent, elle me confia cette affaire et me donna commission de lui parler de ma vocation en termes généraux et de lui témoigner que nous savions son dessein. Jamais homme 5 ne fut si étonné qu’il le fût d’apprendre que ce qu’il avait si bien caché était découvert, encore plus de ce que j’avais des pensées pour aller en Canada. Il nous écrivit jusqu’à quel point il en avait été surpris et m’assura de m’aider en tout ce qu’il pouvait pour mon io passage, s’il était connu que ma vocation fût de Dieu a. Et en effet, il le connut (5).
C’était une personne si considérable pour sa grande vertu et capacité que je fus très consolée d’apprendre qu’il approuvait ma vocation et la croyait être de Dieu. 15 Voyant son dessein découvert, il sut qu’il se divulguerait et qu’il valait mieux qu’il en parlât à quelques-uns de ses amis qui s’y pourraient opposer. Il en écrivit à un qui était à Tours, lequel, ayant lu sa lettre, me vint trouver incontinent pour me raconter combien il était 20 choqué de l’entreprise de son ami et me témoigna qu’il allait faire auprès de leur Père Général qu’il l’arrêtât, pour le tort qu’il ferait à son Ordre de le laisser partir. Je fis le possible pour le consoler et l’apaiser et de lui dire b que je m’étonnais combien il avait d’aversion 25 à une chose si sainte, et qu’il devait bénir Dieu de ce que N. voulait lui faire un sacrifice de lui-même en un dessein si relevé qu’était la conversion des Sauvages, et que, pour moi, j’allais m’employer de toutes mes forces pour prier Dieu pour lui. Dès qu’il m’eut en- 30 tendue, il fut aussi vivement piqué qu’une personne de sa condition le pouvait être et commença à me dire tout net qu’infailliblement je savais le dessein de N..