tant d'aversion d’une chose
a. Du fréquent échange de vues auquel donnèrent lieu les desseins identiques de Marie et de Dom Raymond de Saint-Bernard, Dom Claude Martin nous a conservé quelques lettres qui s’échelonnent sur les années 1635-1639 (Voir la Correspondance de Marie de l’Incarnation).
b. De lui dire pourrait se rattacher à je fis le possible. Voir aussi sur de devant un infinitif la note c de la page 327.
et qu’il m’avait perdu l’esprit, que j’étais de son parti, qu’il m’avait écrit et pervertie par ses fantaisies, moi qui, au contraire de m’émouvoir de son discours, je me souriais de a le voir m’attaquer pour ce sujet. Il me quitta en ce sentiment, et je donnai avis à N. qu’il eût mieux fait de ne rien mander à son ami et qu’il allait découvrir son affaire et s’y opposer. En effet, il n’y manqua pas, en son temps, et de me venir chaque jour tourmenter, me pressant de lui dire si j’avais désir d’aller en Canada. Lorsque je vis ses inquiétudes, je lui dis nettement qu’il était vrai, mais que je n’en étais pas digne, étant une pauvre créature de néant et qu’aussi que ma condition religieuse répugnait à un tel dessein pour qu’ actuellement il fût effectué en moi. Après cela, il me persécuta plus qu’ auparavant et ne me donnait point de repos, agissant en ce point contre son naturel qui était grandement doux. Il était si indigné qu’il en venait aux injures et invectives fort fréquentes b et outre cela m’en écrivait de pleins papiers. Ce qui le mortifia davantage était de ce que je demeurais tranquille parmi toutes ses contradictions. Il m’envoya un de ses Pères, que je connaissais, pour me combattre ; il lui avait donné toutes ses impressions ; il n’y gagna pas plus que lui. Je leur déclarai à l’un et à l’autre qu’ils changeraient de pensées, qu’ils auraient envie d’aller en Canada, mais qu’ils n’en auraient que le sentiment, qu’ils n’iraient pas. Ils se moquèrent tous deux de moi.
Ce dernier s’en alla à Paris, lequel m’écrivit incontinent pour me faire des excuses de tout ce qu’il m’avait dit et qu’il était puissamment touché pour la Mission
2 Moi], bien loin de 4 m' entreprendre pour 5 quitta j avec ce ressentiment 10 Canada j. A quoi, après beaucoup d’importunités, je répartis franchement que j’en avais bien le désir 13 condition [de] religieuse répugnait tellement à ce
dessein que j’avais de la peine à croire 18 fort j piquantes, et ne se contentant
pas de simples paroles, il m’en écrivait des feuilles entières de papier 26 que
la volonté 27 de moi [et de ce que je leur disais. Peu de temps après], ce dernier
a. Je me souriais. Nous avons déjà noté page 202, note e, le cas de ce verbe intransitif traité dans l’ancien français comme verbe pronominal.
*>. Vie : fort piquantes. Peut-être la leçon même de l’original.
de Canada. Je me mis lors à invoquer le Saint-Esprit pour l’autre, non pour qu’il fût en Canada, mais qu’il ressentît un peu ce que c’était de cette vocation et son effort sur les cœurs pour le salut des âmes. En effet, 5 c’étaient les fêtes de la Pentecôte a. Il fut si fortement touché qu’il passa la nuit sans dormir, des remords de conscience qui le prenaient pour le procédé qu’il avait tenu, et eut une si vive atteinte pour le salut des pauvres Sauvages et le désir de les aller secourir, s’il plaisait à io sa divine Majesté de lui faire miséricorde, qu’il n’en pouvait plus. Il me vint trouver tout humilié et n’osait lever les yeux. Dès l’abord il me dit : « Qu’est-ce que vous avez fait pour moi ? Je ne puis vivre. Priez Dieu qu’il lui plaise me faire miséricorde ; de ma vie, je ne 15 contrarierai la vocation de la Mission de Canada. Hélas ! Je ne suis plus digne d’y aller servir sa divine Majesté. A quoi y pourrais-je servir ? Non, je ne dirai plus rien contre une si sainte vocation. Je n’ai garde de m’opposer au dessein de N., ni je ne vous dirai plus rien pour 20 blâmer vos bons sentiments ; je les estime beaucoup. Je demande pardon à Dieu de mes résistances. » Le voyage suivant du messager de Paris, je reçus lettre de N., par laquelle il me disait : « Je pense qu’un tel est changé depuis trois jours. J’ai eu une vision fort extraor- 25 dinaire à son occasion, dans laquelle il me parut cité devant le Juge souverain pour recevoir le châtiment de la rébellion qu’il avait apportée à l’exécution de la divine Volonté, et ç’avait été vous qui l’aviez accusé de sa rébellion. Lors, ce pauvre criminel, tout tremblant 30 d’effroi et demi-mort, se prosterna sur sa face aux pieds du Juge en criant : « Miséricorde ! » et promettant de s’amender, disant comme un autre saint Paul : Domine,
2 en Canada j, [car il n’y devait pas aller], mais afin qu’il ressentît 21 résis
tances]. [Il avait raison de parler de la sorte pour l’accident que je vais dire]. Le voyage
a. La première Pentecôte chrétienne inaugura officiellement le ministère des Apôtres. D’où le rapport que voit Marie entre cette fête et la vocation aux Missions de la Nouvelle-France.
quid me vis facere a ? On lui commanda de se relever ; et en se relevant, [le] dit N. b en jetant les yeux sur moi, me dit doucement : « Pourquoi m’avez-vous fait cela ? » [Je lui répartis] en vous montrant, que ç’avait été votre ouvrage et qu’il s’en prît à vous. Je ne sais pas, dit N.c, s’il se convertira. Si cela arrive, comme je l’ai pensé, ma pensée aura été le pronostic de la vérité. Mandez-moi ce qui en sera. »
En effet, les remords de conscience et les peines de cet autre [qui] avaient été si extrêmes et beaucoup plus qu’il ne le déclara, quoiqu’il m’en fît grandement paraître et plus que je n’en ai dit, arrivèrent au même temps de la vision de N. ; et la récidive d s’en ensuivit, mais non pas l’opiniâtreté ni l’indignation telles qu’elles m’avaient paru. Son changement fut pour sa personne ; mais il vénérait la vocation de Canada dans les autres. Il contribua néanmoins à l’arrêt de N. e, outre que sur le point de son voyage, il fut mis en de nouveaux emplois qui l’obligèrent de demeurer f. Et il fut évident que Notre-Seigneur ne lui avait donne tant de bons sentiments que pour se faire prier par lui pour le salut des âmes et pour favoriser ma vocation pour mon passage en Canada, dans le temps de l’exécution ; car s’il l’eût improuvée, ni Monseigneur de Tours, qui suivait volontiers ses conseils, ne m’eut jamais donné obédience pour ce dessein, ni notre communauté consenti (6).
13 vision de j cet excellent Père ; [ mais quoiqu’il eût été si touché ], la récidive 17 ce qu’il avait fait néanmoins contribua 26 communauté, [qui lui avait
une confiance toute particulière'], son consentement pour me laisser aller.
a. Actes des Apôtres, IX, 5.
b. Ledit N. Il s’agit toujours de l’accusé. Du moins, c’est ainsi que nous 1 entendons.
°. Ici, c’est Dom Raymond de Saint-Bernard.
d. La récidive. Car il revint à de meilleurs sentiments pour la Mission, mais il ne persista pas dans le dessein de s’y consacrer de sa personne.
e. Par toutes ses menées précédentes.
t. Dom' Raymond de Saint-Bernard fut nommé par le chapitre général d’avril 1637 provincial de France des Feuillants.
NOTES
(i) Vie, p. 318. « Le premier effet de la prophétie et de la révélation est la certitude qu’elle laisse dans l’esprit de celui qui la reçoit qu’elle est véritable et qu’elle aura infailliblement son effet ; et quoiqu’il voie des apparences contraires qui semblent la devoir rendre impossible, il ne peut néanmoins douter de la vérité qui lui est représentée ni de la fidélité de Dieu pour l’exécuter dans le temps qu’il a déterminé. C’est ce qui la distingue des lumières de l'esprit humain et même des inspirations ordinaires du Saint-Esprit qui ne donnent jamais une telle assurance qu’elles déclarent la volonté de Dieu qu'il n’y ait quelque sujet d’en douter. De là vient que la Mère de l’Incarnation ayant vu dans une lumière prophétique le grand et vaste pays qui lui devait échoir en partage, Dieu lui ayant révélé depuis que ce pays était le Canada et lui ayant commandé enfin d’y aller bâtir une église à Jésus et à Marie, elle demeura si persuadée de la vérité de cette lumière et de l’infaillibilité de son effet, qu’elle en entretenait son esprit et en parlait au Père Étemel comme d’un décret immuable et arrêté, le conjurant seulement d’avancer les moments de ce grand dessein et de trouver bon que dans son exécution saint Joseph ne fût point séparé de Jésus et de Marie. Sa prière était pressante, mais la vue qu’elle avait qu’il y allait des intérêts du Verbe Incarné, qui par un si long retardement demeurait privé de l’empire qui lui était dû par tant de titres sur toutes les nations, lui faisait redoubler ses instances avec une telle impétuosité d amour afin de gagner la volonté de Dieu qu’il semble que Dieu ne put résister à une si violente attaque qu’en se rendant le maître de la sienne : ce qu’il fit par cette haute grâce dont elle décrit ici l’opération et dans laquelle elle dit que Dieu la dépouilla entièrement de son propre vouloir...
«Un personnage fort illustre et des plus éclairés de ce siècle dans la vie intérieure — M. de Bernières-Louvigny — ayant appris de sa propre bouche ce qui se passa dans cette rencontre, cette opération de Dieu sur sa volonté lui parut si singulière qu il prenait plaisir à l’en interroger et à s’informer de ses circonstances et de ses effets ; et à la fin, cette grâce lui donna tellement dans l’esprit qu’il l’écrivit dans un livre parmi les remarques qui pouvaient lui donner de l’édification et qu’il estimait les plus rares dans la vie spirituelle. Comme l’autorité de cet excellent homme peut donner un grand poids à une faveur si extraordinaire, je rapporterai ici son témoignage dans les mêmes termes qu’on l’a trouvé écrit dans ses mémoires après sa mort.
« Je voyais, dit-il, les Mères Ursulines disposées et appelées à la Mission, et » leur conversation m’édifiait à merveille, surtout celle de la Mère Marie de
* l’Incarnation. Car je me souviens que cette grande religieuse parlait très bien » de l’excellence de la vie apostolique et qu’elle en avait des sentiments admi-
* râbles tires pour la plupart de l’Écriture sainte. Elle disait un jour au Père » Éternel en se plaignant doucement : « Vous me donnez des désirs extrêmes que ® mon Jésus soit le Roi des nations et de contribuer à cela ; envoyez-y moi donc,
» ô mon Dieu !» — Et une autre fois elle disait : « Oui, mon Jésus, il faut que vous » soyez le Roi des nations, car il est écrit : A solis ortu usque ad occasum laudabile
» nomen Domini (Psaume CXII, 3), et encore : Omnes gentes servient ei (Psaume » LXXI, 11) ; et il est encore dit ailleurs : Dicite in nationibus, regnabit a ligna s Deus. Mais elle souffrit un jour une opération bien extraordinaire. Car s’efforçant » de prendre la volonté divine, pour ne la quitter jamais et la fléchir à l’établisse- » ment du royaume de son Fils sur toutes les nations, Notre-Seigneur alors prit » la sienne, et du depuis, elle n’a point eu de volonté propre, mais la seule volonté » de Dieu a été sa volonté, lui étant impossible de rien vouloir que ce que Dieu » veut. En un mot, c’est une grande âme et solidement vertueuse, qui a une » profonde humilité, une charité éminente et qui ne perd point l’union actuelle » avec Dieu. »
«Elle dit donc que Dieu la dépouilla de son propre vouloir, ou pour me servir des paroles dont Dieu usa en son endroit, il triompha de sa volonté ; non qu’il lui ôtât entièrement cette puissance, qui est le principe des affections spirituelles, ou qu’il la privât de sa liberté, l’un et l’autre étant également impossibles ; mais parce que la volonté de Dieu s’empara tellement de la sienne qu’elle ne pouvait plus vouloir que ce que Dieu voulait. Aussi ne dit-elle pas que Dieu lui ôta sa volonté, en quoi consiste la puissance, mais qu’il lui ôta son propre vouloir : ce qui s’entend seulement de l’acte. Dieu lui avait autrefois ôté son cœur pour l’enchâsser dans un autre cœur, savoir, dans le Cœur de Jésus-Christ. Ici, par une opération presque semblable, il lui ravit sa volonté, qui est le cœur de l’âme, pour l’enchâsser ou plutôt pour la perdre dans une autre volonté, savoir dans la volonté de Dieu, en sorte que la volonté de Dieu était le principe de ses désirs et agissait plus en elle que la sienne propre. Ainsi l’on eût pu lui donner ce nom saint et admirable que Dieu avait promis à un peuple qui devait être tout à lui : On vous appellera: Ma Volonté est en elle (Isaïe, LXII, 4). Cette faveur merveilleuse commença par une espèce d’agonie, c’est-à-dire que sa volonté agonisa avant que de mourir à elle-même pour se perdre en celle de Dieu, ou bien que son âme agonisa avant que de mourir à son propre vouloir pour ne plus vouloir que par la volonté de Dieu. Dans cette agonie, il lui restait encore quelques aspirations, qui n’étaient autres que les actes de sa volonté ordinaire, par lesquels elle consentait à la perte de sa volonté en disant : « Ah ! mon Amour ! Ah 1 mon grand Dieu ! » Je ne veux rien et ne puis rien vouloir, puisque vous avez ravi ma volonté. » Voulez donc, ô mon Amour ! Voulez seul dans la droiture de votre divin vou- » loir ! » Avec ces aspirations, c’est-à-dire avec ces actes d’acquiescement, avec ces restes de propre volonté, son âme agonisa délicieusement. Car comme il n’est rien de plus affligeant que de suivre les désirs de sa propre volonté, il n’est rien au contraire de plus doux ni de plus délicieux que de ne vivre que de la volonté de Dieu. Aussi le nouvel état où cette opération la fit entrer fut un état tout de délices, de paix, de repos, de non-vouloir et de demeure en la volonté de Dieu, au regard même de ce qu’il lui commandait et de ce qui regardait les intérêts du Verbe Incarné, qu’elle ne pouvait voir auparavant privé de son domaine légitime sans des angoisses qui la faisaient languir et qui la conduisaient même quasi jusques à la mort. De la sorte, pendant l'espace d’une année que dura cet état, elle ne voulait plus que ce que Dieu lui faisait vouloir, non par une simple résignation de sa volonté à celle de Dieu, ainsi que toutes les âmes fidèles doivent faire, mais par un empire de la volonté de Dieu sur la sienne qui la fléchissait à ce qu’il
désirait lui faire vouloir. Mais si celle qui a expérimenté l’effet de cette grâce confesse qu’elle n'en peut parler qu’en bégayant, moi qui n’en ai la connaissance que par une communication bien légère, je devais, ce semble, demeurer entièrement dans le silence; mais j’ai crû être obligé de donner quelque éclaircissement à cette opération, qui dans sa substance et dans ses termes eût pu donner de la peine aux personnes peu éclairées. »
(2) Michel Salin ou de Salin (ou encore de Salins), 1584-1662, originaire de Lorraine, entré dans la Compagnie de Jésus en 1600, résida à Tours dans les années 1634-1639. Il assistera en effet au départ de Marie de l’Incarnation pour le Canada. Il avait pris la direction spirituelle de la Vénérable Mère après le départ du P. Dinet. Voici dans quels termes Charlevoix caractérise cette direction : « La Mère de l’Incarnation... n’était plus la maîtresse de son zèle qui s’enflammait de jour en jour, mais la chose lui paraissait tellement au-dessus de ses forces et de sa condition, qu’elle ne pouvait pas se résoudre à en parler même aux directeurs de sa conscience. Elle n’avait plus le P. Dinet. Le P. de la Haye et Dom Raymond de Saint-Bernard étaient absents, et elle était entre les mains du P. Salin, Jésuite, qui ne la dédommageait pas des pertes qu’elle avait faites... Ce religieux était de ceux qui ne connaissent dans les voies de Dieu qu’une sorte d’illusion, et qui croient qu’on ne peut jamais y faire de mauvais pas en rejetant tout ce qui est tant soit peu extraordinaire. » ( Op . cit., pp. 195, 204.)
(3) Claude de Lidel (de Lyddel, de Lidelle, Delidel), 1594-1671. Originaire du diocèse de Moulins, entré au noviciat des Jésuites en 1611, partagea sa vie religieuse surtout entre l’enseignement et la prédication. « Dans sa jeunesse, écrit le P. de Guilhermy, il avait enseigné la rhétorique au collège de Rouen et avait compté au nombre de ses disciples Pierre Corneille. » Il est l’auteur d’un traité paru en 1668 : la Théologie des Saints. Il était à la résidence de Tours, comme prédicateur, directeur de congrégation et confesseur, durant les années scolaires 1634-1636. En 1637-1638, il avait quitté Tours pour Bourges. Les catalogues annuels ne nous renseignent pas sur le lieu de la résidence pour l’année 1636-1637. Mais si Marie ne se résolut à parler de l’ordre divin qu’elle venait de revecoir qu’au sortir de l’état qui l’occupa pendant un an, 1636-1637, ce serait seulement dans la première moitié de Tannée 1637 qu’elle aurait reçu la visite du P. de Lidel. Celuici était donc encore à Tours à cette époque.
(4) Rentré de Feuillant à Paris en 1634, Dom Raymond de Saint-Bernard avait été nommé par le chapitre général de cette même année prieur du monastère de Saint-Bernard (B. Mazarine, ms. 3334)- Touché lui aussi par les Relations de Le Jeune, il pensa sérieusement à se donner aux Missions du Canada. Ses démarches pour exécuter son projet remplirent les années 1635, 1636 et le début de 1637. Elles furent un instant sur le point de réussir. Le synchronisme établi par Marie entre la communication faite au P. de la Haye et l’affaire de Dom Raymond n’est pas rigoureusement exact. En réalité, il y eut succession et non simultanéité, puisque c’est, croyons-nous, en 1637 que la Vénérable Mère s’ouvrit pour la première fois de sa vocation au P. de la Haye.
(5) Vie, p. 331. « Après que ce Père, qui était un des plus habiles directeurs de son temps, eut examiné la vocation de notre Mère selon la connaissance qu’elle lui en avait donnée (dans ses lettres), il n’en put former qu’un jugement très avantageux.
« Il reconnut que ce n’était point une fantaisie d’esprit ni un dessein conçu à la légère, mais que Dieu lui en avait donné les premières inclinations dès son enfance, lorsqu’elle se joignait en esprit aux prédicateurs et aux hommes apostoliques pour travailler avec eux ; qu’elle souhaitait d’être dans leur bouche par un désir qui semblait être d’un enfant, mais qui en effet ne pouvait être que du Saint- Esprit, afin de convertir les pécheurs par leur parole ; et que depuis encore, son zèle croissant avec l’âge, elle enseignait par elle-même les ignorants à aimer Dieu et à pratiquer les bonnes œuvres : d’où il était facile de conclure que ce feu, qui paraissait nouveau à ceux qui ne la connaissaient pas, n’était que la consommation de celui que Dieu avait de tout temps allumé dans son cœur.
« Il reconnut encore que, bien qu’elle aimât sa vocation au point qu’elle l’a déclaré, c’était néanmoins sans attachement, la soumettant entièrement à la volonté de Dieu, jusqu es à le prier de ne la point écouter dans les prières continuelles qu’elle lui faisait pour la faire réussir, qu’autant qu’elle serait agréable à sa divine Majesté, et le conjurant même de susciter des obstacles pour en empêcher l’exécution, si sa volonté la destinait à d’autres lieux ou à d’autres emplois.
« Il remarqua de plus, et c’était encore une excellente preuve de cette vocation, que dans l’impétuosité de ses désirs et de son zèle, elle ne ressentit jamais de trouble ni d’inquiétude, qui sont des dispositions entièrement opposées à l’Esprit de Dieu, mais elle demeura toujours dans une profonde et solide paix, en attendant l’exécution des desseins de Dieu sur elle. Que si elle paraissait quelquefois empressée, cette façon d’agir n’était pas un empressement vicieux, mais une ferveur nécessaire, les grandes entreprises ne se pouvant exécuter qu’avec une semblable ardeur, et Dieu voulant que nous travaillions à l’accomplissement des desseins qu’il nous inspire de la même manière que s'il était en notre puissance de les exécuter, quoique cela dépende entièrement de lui.
« Il vit clairement qu’elle n’avait pas plus d’amour pour les lumières de son esprit que d’attachement aux désirs de sa volonté. Car quelque assurance qu’elle eût du côté du Ciel pour ce grand dessein, elle ne donna jamais aucun indice d’une fermeté absolue à le vouloir exécuter, mais elle témoigna le vouloir soumettre entièrement à l’examen des personnes sages afin de suivre leur conseil.
« Il lui fut tout visible que cette vocation ne venait point d’un désir de la liberté ou des satisfactions de la nature, puisqu’elle n’envisageait en cette entreprise que des fatigues, des souffrances, des dangers, des naufrages, des martyres, et que la seule gloire de Dieu dans la conversion des âmes qu'elle croyait être les plus abandonnées était le motif de ses pensées et de ses desseins.
« Il ne lui parut aucun indice de présomption ou de propre suffisance dans le désir qu’elle avait d’un si haut emploi, témoignant assez par ses propres paroles combien elle se jugeait indigne de cette élection et incapable d’en exercer les fonctions : « Je meurs de honte, dit-elle, de penser que c’est moi qui désire une si » grande chose ; moi, dis-je, qui suis si infidèle dans les petites occasions. Je » caresse mon Jésus, me confessant en sa présence indigne de son aimable choix. »
Marie de l’Incarnation
« Mais la plus forte preuve, à mon avis, de l’excellence de cette vocation fut que, dans toutes les lumières qu’elle donna pour la faire examiner, elle ne mit jamais en avant que Dieu lui avait fait voir le Canada dans une vision prophétique ; qu’il lui avait ensuite donné l’explication de cette vision ; qu’il lui avait fait un commandement exprès d’y aller bâtir une église à Jésus et à Marie, et enfin qu’il lui avait ordonné, sous peine d’encourir sa disgrâce et d’être abandonnée, de déclarer son dessein à ceux qui la pourraient aider. Mais sans faire mention de ces motifs surnaturels, dans lesquels elle pouvait être trompée, elle se soumit à une conduite ordinaire, voulant que sa vocation fût examinée par des personnes sages et éclairées selon les règles que Dieu a établies dans l’Église.
«Ce grand religieux ayant reconnu par tous les indices que je viens de rapporter que la main de Dieu était en cette affaire, outre la longue expérience qu’il avait faite de la solidité d’esprit de notre Mère, et la connaissance qu’il avait eue de ses commencements dans la vie spirituelle, lesquels ayant été extraordinaires ne pouvaient avoir que des succès très particuliers, il approuva sa vocation et lui promit tout le secours qu’il lui serait possible pour la conduire à son exécution. »
(6) Vie, p. 344. « Après que l’occasion (de Dom Raymond de Saint-Bernard) fut entièrement rompue et qu’il ne resta plus aucune espérance de la faire réussir, la Mère de l’Incarnation, dont la volonté était toute perdue en celle de Dieu, se soumit si parfaitement aux dispositions de la divine Providence, qu’il eût été difficile de dire en cette rencontre lequel des deux était le plus admirable, ou son zèle pour aller en Canada ou sa résignation aux ordres de Dieu pour n’y pas aller. Et bien qu’elle sût assurément que c’était un dessein de Dieu qui s’accomplirait en son temps, elle n’insista pas davantage contre cette divine volonté qui lui était si clairement manifestée par l’événement des affaires ; mais elle entra dans la paix de son cœur, pour y entretenir son Époux touchant la conversion des Sauvages et y attendre avec tranquillité les moments de son ordonnance. »