TEXTE : FRAGMENTS
n; I-IV] I
POUR répondre à la question que vous me faites sur le premier article des cahiers que je vous ai envoyés a, vous saurez, si je ne vous Fai dit ailleurs, que dès l’âge de quatorze ou quinze ans, j’avais beaucoup d’inclination à être religieuse, et les mouvements que j’en sentais étaient fréquents. Il n’y avait pour lors à Tours que le monastère de Beaumont, de l’Ordre de saint Benoit, qui me fût connu, parce que j’y allais quelquefois par dévotion b. Je proposai mon désir à ma mère, qui ne me rebuta pas, mais plutôt elle m’applaudit, disant que si Madame de Beaumont c avait connaissance de cela, possible seraitelle portée à me recevoir en sa maison. L’affaire néanmoins en demeura là, et moi, qui étais fort craintive, je n’osais insister sinon que j’exposais simplement mon désir. J’ai cru depuis que ma mère ne me croyait pas propre, parce qu’elle me voyait d’une humeur gaie et
a. Ce devait être en effet à propos de l’article I que Dom Claude Martin avait questionné sa mère sur ses premiers désirs de la vie religieuse.
». L’Abbaye de Beaumont-lez-Tours, fondée vers 1002 à l’ouest de la ville. Au XVIIe siècle, une des cinq chapelles de l’église abbatiale était placée sous le vocable de Notre-Dame-des-Miracles, en raison de la statue de la Vierge que l’on y vénérait. C’était la dévotion à cette image miraculeuse qui attirait Marie à Beaumont.
C. Anne II Babou de la Bourdaisière. Marie, par sa mère, Jeanne Michelet, était sa parente.
Marie de l’Incarnation
agréable, qu’elle estimait peut-être incompatible avec la vertu de la religion a. Mais plutôt il m’est évident que la bonté de Dieu ne me voulait pas là, ni pour lors en quelque religion que ce fût, eu égard à tout ce qui m’est arrivé depuis, dans le cours du temps, de sa divine Providence sur moi. Vous en seriez étonné, mon très cher fils, si vous saviez les particularités que vous saurez dans l’éternité, et comme il fallait que je fusse engagée dans les croix du mariage. Il faut néanmoins que je vous avoue que si j’eusse eu une conduite et direction spirituelle, je n’y aurais jamais consenti, mais j’en étais entièrement dépourvue, et j’étais dans une entière ignorance qu’il y eût des directeurs et un usage de direction. Je me laissai conduire à l’aveugle par mes parents, qui, par la Providence de Dieu, ne m’engagèrent pas à des partis qui me recherchaient, où j’aurais été peut-être jusques à présent misérablement privée des grâces et des faveurs qu’il a plu à la divine Bonté de me faire après qu’il eut appelé à soi votre père avec lequel je fus mise : car c’est là la condition b de laquelle je vous ai voulu parler.
Je crois et j’ai toujours cru que je n’y avais été engagée qu’afin de servir au dessein que Dieu avait de vous mettre aufmonde et pour souffrir diverses croix par la perte des biens et par les choses dont je crois vous avoir parlé, quoique superficiellement, d’autant que vous n’étiez pas d’âge pour les concevoir, et c’est ce que je ne puis répéter, de crainte d’intéresser la charité c. La seule consolation que j’aie eue en cette condition a été defvous avoir donné à Dieu avant que vous fussiez au monde, et de ce que votre père était si bon qu’il me permettait toutes mes dévotions, auxquelles même il avait de la complaisance, parce qu’il était homme de bien et
a. La Vie ajoute entre parenthèses : car c’est ainsi qu'en jugent les séculiers. Nous ne voyons là qu’une interpolation de l’éditeur.
b. Le mariage avec Claude Martin.
®. Il s’agit de l’épreuve qui remplit ses deux années de mariage. Il y avait des mémoires à ménager, mais il y avait aussi quelques vivants dont on préférait taire les noms.
craignant Dieu. Et pour les choses que vous savez et qui étaient arrivées par surprise, il en avait tant de douleur qu’il m’en a souvent demandé pardon.
Ne vous étonnez pas si, me voyant libre, j’avais une si grande aversion du mariage. Cela provenait de ce que le fonds que Dieu me donnait, et que a l’esprit de grâce par lequel il me conduisait, était incompatible avec d’autres liens que ceux de son saint amour. Et quoique j’aimasse beaucoup votre père, et que la perte que j’en fis me fût sensible d’abord, toutefois, me voyant libre et dégagée, mon âme se liquéfiait en actions de grâces de ce que je n’avais plus que Dieu à qui mon cœur et mes affections se pussent dilater, et se dilataient en effet sans cesse dans ma solitude, où je n’avais qu’à penser intérieurement à lui et à vous élever pour son saint service.
Votre aïeule paternelle, voyant son fils unique mort, eut une si grande crainte que je ne la quittasse, qu’elle en mourut un mois après : ce que je n’eusse pas fait, d’autant que j’étais résolue de lui tenir compagnie et de l’assister autant qu’il eût plu à la divine Bonté me le permettre en vous élevant b. Mais elle en ordonna autrement pour mon bien et pour le vôtre, parce que cela m’aurait engagée dans le trafic et mise en danger, dans la jeunesse où j’étais, de ne pas suivre la route par laquelle Notre-Seigneur nous voulait conduire, vous et moi.