Dom Claude Martin. Vie de la V. M. M. de II., préface
Marie de l’Incarnation. 5
MARIE DE L’INCARNATION
Martin reste pour nous l’unique représentant du texte de Marie de l’Incarnation. Il n’y a donc pas lieu dans notre réédition à une étude comparative des sources et des divers témoins de ce texte. L’appareil scientifique des travaux de ce genre, nécessaire pour la publication sérieuse des textes, n’y sera possible que pour un document très développé, que nous possédons dans le double état manuscrit et imprimé, et quelques pièces analogues, mais plus courtes.
Cependant, même annotée, la présente réédition ne sera pas une reproduction pure et simple de l’ancienne. Les introductions spéciales à chaque volume diront en détail et justifieront les modifications qui y ont été apportées. Non que le texte de Marie de l’Incarnation, tel que nous le connaissons par les imprimés, doive être remanié pour être rapproché du texte des originaux. Bons ailleurs, indispensables même quelquefois, ces procédés de critique interne, faute des documents voulus pour en régler l’exercice, conduiraient tout droit, ici, au subjectivisme le plus arbitraire. Il n’y a donc pas de reconstitution à tenter. Mais Dom Claude Martin a plus d’une fois utilisé, plutôt que reproduit, les pièces qu’il avait entre les mains. Il lui est arrivé de les mêler les unes aux autres, de les interpoler, de les scinder, de les insérer, en tout ou en partie, dans un cadre artificiel. Il avait sa méthode et son but. Ni son plan, ni son objectif ne peuvent être ceux de notre publication. Dans l’intérêt même d’une connaissance plus approfondie de l’expérience mystique de Marie de l’Incarnation et de l’histoire où sa vie s’est providentiellement encadrée, une distinction des pièces s’impose, un regroupement plus logique et chronologique des textes est nécessaire. Nous aurons plus loin à revenir sur ce point. Ainsi, c’est d’une reprise à fond de l’édition originale qu’il s’agit. Cela seul pourrait bien justifier la qualité de critique que revendique la réédition actuelle.
INTRODUCTION GÉNÉRALE
Ces préoccupations de contrôle scientifique ne scandaliseront personne dans un travail comme celui-ci. « Il serait étrange — remarquait le P. Cavallera, à l’occasion de la reédition officielle des œuvres de sainte Marguerite- Marie — que l’on trouvât superflu pareil souci et que sous prétexte que le fond seul importe, on estimât inutile de travailler à offrir au public un texte authentique. En réalité, ces éditions critiques sont une simple forme du respect dû aux écrits des saints. Il est bien juste qu’on ait au moins autant d’égards pour leurs œuvres que l’on en montre pour les auteurs profanes. Le fond et la forme sont inséparables1. » Ce travail d’ assainissement, le P. Cavallera le justifiait encore par les habitudes répréhensibles des éditeurs d’autrefois. Il est donc de mise ici.
D’ailleurs, tout en voulant répondre aux légitimes exigences de notre époque, cette réédition des œuvres de Marie de l’Incarnation n’entend rien sacrifier de l’utilité et du profit spirituel des lecteurs. Les voies actuelles qui y seront suivies ne peuvent s’opposer à ce qu’elle atteigne le but d’édification et d’instruction dont elle ne saurait s’affranchir. Bien au contraire. De là, un souci constant de rendre lisible au plus grand nombre un texte qu’une rigueur trop matérielle de présentation ne destinerait plus qu’aux seuls érudits. De là, aussi, la préférence donnée au plan qui alliera, dans la mesure la plus sage, les droits de la science avec ceux des âmes, et simplement du goût éclairé.
On ne s’étonnera donc pas, pour le dire en passant, que l’annotation théologique et historique ait été conçue dans un but d’utilité pratique. D’aucuns pourraient être tentés de la trouver parfois prolixe ou sans raison suffisante. En réalité, elle ne mérite pas tout à fait ces blâmes. Il a fallu penser à tous les dévots et admirateurs
1. Fr. Cavallera, S. J. Bulletin de Littérature ecclésiastique. 20 avril 1916. p. 188.
MARIE DE L’INCARNATION
de Marie de l’Incarnation. Le public auquel s’adressent ses œuvres et qui les attend, ne se compose pas uniquement de spécialistes des hautes études. C’est un public instruit, mais répandu sur les bords de deux mondes assez distants, et dont les connaissances en histoire, par exemple, ne portent pas également sur les mêmes sujets. Nous ignorons encore en France, pour la plupart, à peu près tout de l’épopée de la fondation du Canada, notre propre histoire pourtant. Mais aux Canadiens, notre dix-septième siècle français, le siècle de leurs origines, n’est pas non plus nécessairement connu par le menu. Et combien de Tourangeaux, fiers de leur petite patrie, ne savent ni les temps ni les lieux où vécut celle qui est, après saint Martin, la gloire de leur Église, et l’une des plus pures illustrations de leur province ! Semblablement, tous les fidèles que le catéchisme de persévérance a conduits à une bonne connaissance de leur religion, ne sont pas pour autant versés dans la science des voies spirituelles et des choses de la mystique. A beaucoup, la vraie Marie de l’Incarnation court donc le risque de passer inaperçue. Aussi, de bien des côtés, nous sont venues la remarque qu’une sobriété, élégante certes, mais trop discrète, semblerait ici de la sécheresse et la prière d’éviter ce défaut, quitte plutôt à verser dans le défaut contraire. Le juste milieu était difficile à tenir, devant tous les désirs qu’il fallait prendre en considération. Pour attirer plus efficacement les yeux sur Marie de l’Incarnation, on a du moins essayé de lui composer, à l'aide d’une annotation assez abondante, une sorte de cadre où ses vénérables traits se dessinent avec plus de netteté. Quand cette annotation ne donnerait que l’illusion de l’entrevoir, son but serait pourtant atteint, puisqu’elle exciterait ainsi le désir de revenir encore au texte où sa voix, son geste et son âme, transparaissent.
Ce serait pour ces mêmes raisons d’utilité, si l’exemple
INTRODUCTION GÉNÉRALE
des éditeurs de la correspondance et des sermons de Bossuet et de la correspondance de saint Vincent de Paul ne faisait autorité en ces matières, que l’orthographe et la ponctuation ont été partout ramenées à l’usage actuel. Au surplus, il n’y avait nul intérêt à conserver une orthographe qui, dans la plupart des cas, n’est que celle des copistes ou de Dom Claude Martin.
Sur un point, au moins, la présente publication ne différera pas des éditions savantes qui viennent d’être mentionnées. La précision et l’objectivité qui les distinguent y seront apportées et les mêmes facilités et garanties données de s’y référer en toute sécurité.
Comme il a déjà été dit, après les pertes faites au XVIIe siècle et encore plus tard, nous n’avons plus aujourd’hui, sauf pour quelques pièces récemment découvertes, que les imprimés de Dom Claude Martin. Les catalogues et inventaires des Bibliothèques de France et du Canada ne contiennent rien qui ne soit connu ; et les archives privées sont par définition ordinairement inaccessibles. Dans ces conditions, il n’y a pas d’espoir sérieux à fonder sur les surprises sensationnelles de l’avenir, — qui restent d’ailleurs toujours possibles. 1
A nous en tenir donc aux documents que nous possédons déjà et aux quelques pièces qui sont venues dernièrement s’y ajouter, la réédition des œuvres de Marie de l’Incarnation comprendra six volumes de textes.
Les écrits de la Vénérable Ursuline se partagent d euxmêmes en trois catégories : a) les écrits spirituels proprement dits, autobiographies, relations de conscience... etc., — b) les lettres, presque toutes adressées de Québec en France ; — c) un manuel de pédagogie religieuse, recueil
1. Surprises toujours possibles ! Des écrits de Marie de 1 Incarnation, et des documents touchant de très près à son histoire, exhumés tout récemment, dans les circonstances les moins prévues, de chartriers privés, mstifient cette
assurance.
d'instructions sur la doctrine chrétienne. Des six volumes de la présente réédition, deux seront réservés au premier groupe, trois au second et un au troisième 1.
Dans les deux premières catégories, l’ordre chronologique a été adopté en principe pour la classification des textes, et scrupuleusement suivi toutes les fois que les données suffisantes ont permis de le faire. Après le chanoine Richaudeau, ce principe nous amènera à rompre avec le classement artificiel des pièces de la correspondance, opéré par Dom Claude Martin, en lettres spirituelles et lettres historiques.
La chronologie ne peut jouer un rôle aussi précis dans la publication des écrits spirituels, du moins pour 1 édition des fragments qui nous restent de la première des Relations autobiographiques de Marie de l’Incarnation. C’est elle, néanmoins, qui, dans la plupart des cas, réglera leur répartition.
Telle quelle, avec les défauts inhérents à une œuvre qui sera considérable et de longue haleine, nous espérons que cette réédition des œuvres de Marie de l’Incarnation servira la cause de l’Église, mère des saints, et celle de la Vénérable Lrsuline qui fut Tune de ses filles les plus dévouées.
Elle rendra, en outre, aux deux patries de Marie de 1 Incarnation un bien qui, se faisant de jour en jour plus rare, allait leur échapper tout à fait. Au Canada, ses œuvres sont un trésor de famille. On se réjouit d’en voir une nouvelle publication. Mais les Français de l’an-
i. Le titre général de la collection : Ecrits spirituels et historiques, ne doit pas s’entendre d’une classification rigide et exclusive. Sauf dans le manuel de pédagogie religieuse, l’histoire et la spiritualité se mêlent intimement, quoiqu’en proportions variables, dans l’œuvre de Marie de l’Incarnation. Si nous rangeons ses relations autobiographiques sous la rubrique : Ecrits spirituels , ce n’est pas à dire que ses lettres ne contiennent que de l’histoire. Dans l’impossibilité d’un groupement des écrits qui réponde exactement au titre général, les divisions adoptées ici ont encore pour elles la logique.
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cienne France doivent savoir que ses œuvres sont toutes leurs aussi, et au même titre. Peut-être s’en sont-ils trop désintéressés. «En France, notait Sainte-Beuve, nous ne sommes pas toujours assez soigneux ou fiers de nos richesses 1. » A Tours, où elle naquit en 1599, Marie de lTncamation fut élevée aux sublimes états d’oraison qui la font aller de pair avec les plus hauts contemplatifs de tous les temps et de tous les pays. A Québec, où elle arriva en 1639, c’est une œuvre française qu’elle fit durant les trente-deux années qui lui restaient encore à vivre. Par là, ses écrits sont le bien et l’honneur indivis des deux Frances.