‹ Écrits spirituels et historiques (volume 3)Chapitre 15 sur 65 · Dom Martème, l. c., fol · texte numérisé non relu

Dom Martème, l. c., fol

2. Dom Martène. « Il a encore souffert d’autres persécutions pour la justice et nous savons fort bien que la raison pour laquelle il ne fut pas prieur de Saint! Denis au chapitre général de 1693 fut, parce qu’étant autrefois prieur de ce monastère, il avait troublé les plaisirs d'un cardinal qui, sous prétexte de se donner

INTRODUCTION GÉNÉRALE

De la vie intérieure de Dom Claude Martin, il n’y a pour le moment qu’un seul mot à dire : elle fut, pour une grande part, formée à l’école de sa vénérable mère. Les gaucheries, la naïveté quelquefois puérile de son biographe, son manque total du sens des proportions qui lui fait jeter tout sur le même plan, le commun et le sublime, ne doivent pas nous fermer les yeux à la noblesse unique de cette existence monastique. Ce fut une vie sans apparat. Les tons de grisaille où se complaisent les écrivains de Saint-Maur dans leurs monographies édifiantes, l’uniformité sans saillies des récits de Dom Martène en particulier, en ont dérobé à des yeux pourtant bien exercés* 1 l’éclat intime et la véritable grandeur. Mais certains de ses traits, présentes dans leur relief naturel, figureraient avec avantage dans les Vies des Pères du Désert ou les Dialogues de saint Grégoire.

le divertissement de la chasse, . . .ne voulait pas que les seigneurs voisins chassassent sur leurs propres terres : ce qui causait un grand dégât dans les fermes..., ce qui obligea notre prieur de lui en écrire, et ses successeurs de pousser l'affaire jusqu au bout ». B. N., ms. 19661, fol. 66 (f. fr.).

1. Négligeons Chalmel dans son Histoire de Touraine. Mais que penser de la note maussade que l’éditeur contemporain de l'Histoire de Marmoutier de Martene (Tours, 1875), y consacre à la notice biographique de Dom Claude Martin : « Ce récit est rempli de détails peu intéressants... Le critique (un réviseur anonyme du XVIIIe siècle) auquel nous avons déjà emprunté plusieurs notes marginales juge ce travail de la manière suivante : <' On pourrait mettre en deux pages « il vie de ce prieur de Marmoutier. Mais de quelque manière qu’on en use, il faut « absolument retrancher les épines qu’il laisse pourrir dans sa peau, son alliance « en manière de contrat avec la divine Sagesse, les religieux qu’il avait gages « pour lui venir chanter pouille... etc. Cela ne peut servir qu’à le tourner en ridicule « et le faire passer pour un fanatique. Si on croit que c’est par mortification « et par amour de Dieu qu’il en usait ainsi, il faut dire qu’il porta la vertu à , des excès que Dieu a quelquefois inspirés aux saints, mais qu’on n’ose rapporter, « ne pouvant servir d’exemples ». Ce jugement sans aménité, — celui de 1 annotateur cité — provoquerait aujourd’hui la pitié. Il est sûrement déplacé dans l’édition de l ‘Histoire de Marmoutier (cf. t. II, p. 538). Depuis, M. Bremond dans son Histoire littéraire du sentiment religieux en France... t. VI, a apporte sur le promoteur des grandes éditions patristiques de Saint-Maur le jugement de la sympathie et de 1 intelligence.

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D’autres auraient toute la fraîcheur des légendes du moyen âge, s’ils ne perdaient de leur grâce à s’être passés si près de nous. C’est à ces belles actions qu’il faut s’attacher pour comprendre et aimer Dom Claude Martin, et non à ces détails peu grâcieux et d’ailleurs minimes, dont le récit de Dom Martène est trop souvent alourdi. Malgré ses charges considérables, ses occupations incessantes, la sollicitude de la Congrégation tout entière qui sous deux Supérieurs généraux, Dom Audebert et Dom Brachet, pesa presque exclusivement sur lui, nul religieux ne vécut plus retiré, plus effacé et plus uni à Dieu. Que de fois, commentant sa vénérable mère il nous a livré le fond de son âme ! Plusieurs de ses additions aux écrits de Marie de l’Incarnation sont des tranches d autobiographie autant que des gloses. Il s’y est peint au naturel, avec sa pratique fervente de l’humilité, de 1 abjection, de la solitude et de l’oraison. En privé et au gouvernement, il fut toujours pour ses frères en religion, l’exemplaire et le rempart de l’observance la plus austere. Les contemporains ont note aussi sa douceur inaltérable, fruit de sa parfaite domination sur lui-même, son indulgence quasi maternelle pour les faibles, son zèle pour le décor du culte et les belles ordonnances de la Liturgie.

Jeune profès, à Jumièges, Dom Claude Martin avait fait sous la direction de Dom Michel des Fossés, — un maître pour qui «après l’Écriture sainte, il n’y avait rien de plus respectable que la Somme, » — une forte et saine théologie. Thomiste, il le fut toujours en philosophie. Le correspondant de Bossuet, Dom François Lamy, dont il avait dirigé les études, nous assure qu’il possédait à fond le système de Descartes. A en juger par la déclaration d’un de ses ouvrages manuscrit, il prisait

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cependant peu la tentative de son compatriote 1. Thomiste, il l’était aussi en théologie, mais comme on l’était à la Sorbonne avec le Docteur Ysambert, dont un decret du chapitre général de 1651 avait imposé à toute la Congrégation de Saint-Maur les conclusions dans les matières alors si âprement disputées entre Dominicains et Jésuites.

En fait, malgré le rôle de premier plan qu’il a joué à Saint-Maur, dans l’organisation des grandes études, ou plutôt à raison même de ce rôle, Dom Claude Martin n’est nullement un spéculatif, un intellectuel, comme nous dirions aujourd’hui. C est un esprit positif. L édition critique des Pères, accomplie dans une atmosphère de sérénité, devait répondre à ses préférences les plus chères. S’il y a poussé de toutes ses forces, c est sans doute qu’il y voyait une utilité pour 1 Église, mais c est aussi

1. «Rien ne fait mieux voir l’ignorance de l’esprit humain que le nouveau système de philosophie qui s’est introduit de nos jours dans le monde, par lequel on fait voir que les opinions d’Aristote et des philosophes anciens où l’on s’était attache par le passé ne sont que des faussetés, des illusions et des rêveries sans raison, si bien que nou= devons dire que depuis six mille ans que le monde a commence, il n’y a point eu de vraie philosophie, et que tous ces grands hommes, que toute l’Antiquité a regardés et admirés comme des oracles, n’ont été que des illustres ignorants, jusqu’à ce qu’enfin, un petit homme, qui a pris naissance a La Haye, qui est un petit village de Touraine, a fait éclipser la gloire de ces grands hommes enseignant une philosophie que tout le monde reçoit aujourd hui avec tant d’approbation et d’avidité, qu’à présent c'est passer pour un esprit peu intelligent nue de l’impugner. Mais qui nous assurera qu’Aristote, qui a déjà connu tant e fortunes qui a été tant de fois abattu et qui s’est autant de fois relevé ne se relèvera pas encore ; ou bien, qu’en cent ou deux cents ans, il ne s elèvera point quelque nouveau spéculatif qui fera quelque nouvelle découverte qui obscurcira ces nouveaux philosophes, comme ceux-ci, ceux qui les ont devances ? Peut-etre n’attendrons-nous pas si longtemps, si l’on continue à changer à expliquer à modifier les sentiments de ce nouveau philosophe, comme on a fait depuis sa mort ». Dom Claude Martin. Questions ascétiques et mystiques proposées, examinées

et résolues en des conférences réglées. B. N., ms. 17105, P- 838 (fr- rT

En 1678 un décret du chapitre général défendait aux lecteurs de philosophi et de théologie de Saint-Maur d’enseigner « les nouvelles opinions touc an les accidents, la nature et l’essence des corps, et autres qui ont rapport avec les dogmes de la foi , Archives Nations. L. 8.5- O. notera que les carences ont été faites à de jeunes étudiants et que les décrets des chapitres generaux portent tous alors la marque de la main de Dom Claude Martin.

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que ce travail, loin des disputes de l’École, lui paraissait la besogne idéale pour le Bénédictin de son temps. Tout porte à croire qu’il y eût excellé lui-même.

Animateur de la vie intellectuelle, « protecteur des lettres x» comme l’appellera Dom Bernard de Montfaucon dans sa préface à 1 édition de saint Athanase, Dom Claude Martin, a Saint-Maur, apparaît d’abord comme un homme de gouvernement, d’observance et d’oraison. D’oraison, surtout. Les ouvrages qui nous restent de lui, imprimés ou manuscrits, sont uniquement des traités ascétiques ou des écrits de spiritualité. Tous sont assez oubliés aujourd’hui, même dans l’Ordre bénédictin, plus à cause de leur rareté peut-être que par méconnaissance de leur valeur 2. Mais, au temps de Saint-Maur, quelquesuns eurent une grande vogue dans la Congrégation et dans d autres familles religieuses, même à l’étranger. L’ouvrage qui fit connaître son nom à un public plus étendu en France fut naturellement la vie de sa vénérable mère. Cette vie qu’il prépara durant son deuxième triennat d’assistant, 1672-1675, à Saint-Germain des Prés, et qu’il publia, étant grand prieur de Saint-Denis, développe ses idées de prédilection. Les matières de l’oraison sa nature, ses espèces, même les plus hautes, lui sont un sujet familier. Il y est revenu souvent, dans ses

1. «Nec praetermittendi silentio suiit domestici, qui nobis harumce lucubratio-

sXeT n 'rf T“ fUere’. qUOS memorando vix a lacrymis temperamus, ' ' . laudlus Martmus, o pocKaptr-pç, vir pietate et religione insignis

eratorum m sodahtio nostro patronus, quem patris loco venerabamur omnes. s anno praeterito coelitibus, ut speramus, ascriptus fuit : cui enim nH tam probo, tam pio sors ilia obvenerit ? » Dom Bernard de Montfaucon. Praefatio m umversa S. Athanasii opéra.

^t0nS aU m°inS les trois Pllls célèbres : - a) Méditations chrétiennes pour tous les -jours et pnncipales têtes de Vannée. Paris t669. a v. in-4. - traduites en latm, Strasbourg. 169.5. - b) Conduite pour la retraite du mois à l’usage des ^ la Conërégation de Saint-Maur. Paris 1670, in-12. On en connaît 7 -dxùons au moins. — c) Pratique de la règle de saint Benoît. Paris 1680. Plusieurs e 1 ions. « nssimum ac utilissimum opus multoties recusum » dit la Liste alphabétique des littérateurs bénédictins de la Congrégation de Saint-Maur en 1768 B. N., ms. 9408, fol. 70. '

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entretiens aux jeunes religieux de Saint-Maur, toujours avec amour, comme au point le plus digne de l’entretien des hommes. Mais, ici, à l’ombre de sa mère, sous le rayonnement béni de sa pensée, il s’épanche plus librement. Son expérience personnelle lui sert à pénétrer une âme dont il voudrait nous faire entendre tout le secret. Un dernier trait y achève son portrait d’homme intérieur. Dom Claude Martin ne fut pas seulement un homme d’oraison. Il fut encore un mystique éminent.

Homme doux, pacifique, — il l’était devenu par vertu, — Dom Claude Martin déplorait les divisions qui déchiraient l’Église de France, de son temps. Sa charité ne connaissait point de limites. Il eut de très bons rapports avec Nicole, «un de ses meilleurs amis 1,» des relations de courtoisie et d’ordre littéraire avec le Docteur Arnauld ; 0-j- p vécut en des termes de parfaite cordialité avec les Jésuites, auxquels d’anciennes obligations et le souvenir de sa mère l’attachaient. Mais, conclure d’une estime particulière pour les personnes à une sympathie, ou, tout au moins, à une neutralité bienveillante pour leurs opinions erronées, serait un paralogisme évident. On lui a cependant reproche des tendances jansénistes.

Du célèbre parti, l’homme qu’il connut le plus intimement, fut justement Nicole, « janséniste, peut-être, par la crainte de déplaire à M. Arnauld » dira de lui son premier biographe, et qui « écrivait pour le jansénisme, alors qu’il avait dans l’esprit un système qui lui est

1 Dom Martèae, l. c., fo.. 228. De ces rapports et de leur fréquence il ne faudrait pas se faire une idée exagérée. Ils furent certainement assez espacés à partir de 1678 date où Nicole s’éloigne de Paris. Et Us durent cesser en 1690, annee où DomClaude Martin vint à Marmoutier. Entre 1678 et 1690, les termes dont use ce dernier dans sa correspondance, à l’endroit de Nicole, sont plutôt des termes d’estime que d’amitié.

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diamétralement opposé1. » Le Nicole «janséniste malgré lui » n’est donc pas ici une découverte pour les besoins de la cause. Mais, d’ailleurs, plus encore que Dom Claude Martin, Bossuet, à qui personne n’en a jamais fait grief, ne fut-il pas l’ami et le conseiller de ce même Nicole, dont il fit, en outre, à un moment, son quasi collaborateur2 ?

S’il n’était pas un zélateur fougueux de la grâce spéciale , il y avait d’autres sujets, où l’on trouvait Nicole moins accommodant. Il nourrissait à l’endroit de la spiritualité moderne, ou qui lui paraissait telle, des préventions têtues. Et c’est en ce point, dit-on, qu’il aurait déteint sur Dom Claude Martin. Il s’agit ici, on le devine, de la dévotion au Sacré-Cœur. Nous en avons touché un mot plus haut, et ce n’est pas encore le lieu de traiter au long cette question. Notons seulement — ce qu’on a trop oublié — que Dom Claude Martin n’appartenait pas, par sa profession, à une formation d’avant-garde. L’esprit d’un Ordre aussi fortement traditionnel que Saint-Maur suffisait a le mettre en garde contre toutes les initiatives individuelles en matière de dévotion. L examen des textes nous prouvera plus tard qu’il est même inutile de recourir à cette raison générale pour expliquer sa réserve, si réserve il y eut 3.

1. We de M. Nicole, écrite par M. Charles de Beanbrun, qui l'avait connu très particulièrement et avait été un de ses exécuteurs testamentaires. B. N. ms. 17676 fol. 107-m. (f. fr.)

2. « Ce grand prélat (Bossuet), qui était un ami particulier de M. Nicole, et qui connaissait depuis longtemps toute l’étendue de son mérite, l’engagea à le seconder dans ses travaux, et à faire un dernier effort, pour venir encore une fois au secours de l’Église... Cette entreprise était difficile... Cependant animé par les sollicitations de M. Bossuet, il employa toutes ses forces à examiner les nouvelles erreurs (celles des quiétistes) et à les réfuter ». Vie de M. Nicole

(Goujet), Cf. Œuvres Nicole, Essais de morale, tome XIV, 2e partie, p. 242

Luxembourg, M. DCC. XXXII.

3. La question de 1 oraison était beaucoup plus importante alors que celle de la dévotion au Sacré-Cœur. Pourquoi Dom Claude Martin, qui ne ménageait point Nicole sur le premier point — nous le verrons ci-après, — lui aurait-il incidemment déféré sur le second ? Dom Claude Martin était un dévot de sainte Gertrude.

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Sur une autre matière, Nicole avait publiquement, dès 1665, marqué ses positions. Dans ses Visionnaires, lettres-pamphlets contre Desmarets de Saint-Sorlin, c’est au fond son hostilité aux mystiques qu’il avait exhalée. Depuis, il s’était adouci, avait même fort goûté la Vie de Marie de V Incarnation, et fait des concessions, de ton et de forme au moins, dans son Traité de l’Oraison, 1679, C’est néanmoins contre lui, et dans cette période d’assagissement, que Dom Claude Martin, en 1682, se croyait obligé de diriger la préface qu’il mettait aux Retraites de sa vénérable Mère 1. Nicole n’y était point nommé. Mais le coup était trop droit. Il comprit et se tut. En 1695, il récidivait sous le couvert d’une offensive contre les quiétistes. Dom Claude Martin projeta de le réfuter par un traité sur les oraisons mystiques. La mort, celle de Nicole 1695, la sienne qui survint l’année d’après, 1696, ne lui en laissa pas le temps. Mais l’on voit par là, que l’amitié, même celle d’un janséniste, ne l’aveuglait pas.

1. Voir la Préface aux Retraites de la Vénérable Mère Marie de l’Incarnation. Remettons à un autre lieu de parler de cette apologie ; mais retenons, du moins, ici quelques dates. Nicole ouvre sa campagne anti-mystique avec ses Visionnaires, en 1666. Il la continue par son Traité de l'Oraison, 1679. Dans ce dernier ouvrage, il prend des positions moyennes, plus équitables. Mais, c’est alors, que Dom Claude Martin l’attaque sur le fond. La publication des Retraites est en effet de 1682. Les sentiments de Dom Claude Martin envers Nicole n’ont pas changé en un jour, et cela nous garantit qu il n’a ni demandé l’avis de ce dernier ni subi son influence pour la publication des Lettres de sa mère, qu’il avait faite l’année précédente, 1681. E. Griselle (La Vénérable M. M. de l’Incarnation. Supplément à sa correspondance) donne trop d’importance à certains coups de crayon dont la lettre de Marie de l’Incarnation, trouvée dans les papiers de Nicole.

(B. Mazarine, ms. 2467, fol. 357-) P°rte encore la trace’ Cette Iettre’ en efEet’ ne dut être donnée à Nicole qu’après 1681, date de l’édition de la correspondance. Au sujet de la Vie de Marie de l’Incarnation, publiée quatre ans plus tôt, 1677, Dom Martène ayant écrit « qu’elle fut couverte de la plus sévère critique », — celle de Nicole, — on a voulu voir là (M. Bremond, D. Berbère) un quasi -imprimatur, une approbation verbale que Dom Claude Martin aurait obtenue de Nicole pour son livre. Le texte de Dom Martène, pris en lui-même, n’en dit pas tant. Mais, si on le remet dans le contexte chronologique, il ne peut certainement s’entendre que d’une approbation et d’un éloge post factum. Des deux amis — qui le restèrent d’ailleurs malgré l’opposition de leurs vues, — celui qui a fait des concessions à l’autre, ce n’est pas Dom Claude Martin, mais Nicole.

Du jansénisme lui-même, et sur le fond de l’affaire, son sentiment ne pouvait être que celui de Saint-Maur, qu’il avait contribué à faire confirmer dans maintes circonstances. Dès le début de la controverse, dans son chapitre général de 1651, Saint-Maur avait fixé sa ligne de conduite, dont il ne se départira pas de tout le dix-septième siècle : adhésion d’esprit et de cœur à la doctrine de l’Église romaine ; défiance des nouveautés en théologie et en philosophie (ceci contre Descartes) ; silence sur les matières disputées. De Québec, en 1648, Marie de l’Incarnation ne conseillait pas d’autre atittude, en somme, à son fils. L’abstention dans la polémique ne fut pas du goût de tout le monde. Les Jésuites auraient voulu davantage. Sous le supériorat de Dom Vincent Marsolle, ils avaient même prétendu exiger, par l’entremise de l’archevêque de Paris, une réprobation écrite des doctrines de Jansénius et de Descartes, qu’ils suspectaient la Congrégation d’avoir suivies. Dom Marsolle s’en excusa. Avec raison. Mais, entre 1682 et 1686, lors des procès dont il a été parlé plus haut, Saint-Maur ne put esquiver l’accusation. Devant les commissaires du roi, le P. de la Chaise notamment, il fallut se justifier. Nous avons encore le mémoire que la Congrégation produisit alors ; mémoire qui pourrait bien être de Dom Claude Martin 1. On y relève, que depuis 1651 tous les chapitres généraux ont confirmé et renouvelé le decret faisant obligation de suivre les conclusions du Docteur Ysambert dans le De Auxiliis ; que les Lettres uu Provincial ont ete mises a l’index, et que les novices après leur profession doivent signer le formulaire d’Alexandre VII 2. On n en pouvait demander davantage. L’apologie parut décisive. Après cela, c’est par une

1. On se souvient que ces procès furent plaidés par Dom Claude Martin.

2. Voici la conclusion du mémoire : « De cette conduite de la Congrégation de Saint-Maur il paraît qu’elle ne pouvait témoigner un plus grand éloignement des nouvelles doctrines, que d’avoir dans tous les chapitres qu’elle a tenus depuis

assez forte anticipation sur l’avenir qu’on a pu écrire que «l’esprit de la Congrégation de Saint-Maur, fortement incliné vers le jansénisme, s’il n’altéra pas la tendre piété du fils de la Vénérable (Marie de l’Incarnation) a certainement laissé son empreinte sur ses travaux1. » Comme à la querelle du jansénisme, Dom Claude Martin eût voulu rester étranger à celle du quiétisme. Il n’en vit d’ailleurs que les premières escarmouches. « M. de Meaux, écrivait-il en 1695, vient de publier une lettre pastorale contre les quiétistes. Il condamne Malaval et quelques autres livres, mais il ne parle point de l’abbé d’ Estival. Pour moi, je n’ai lu ni les uns ni les autres, et je ne puis en parler ni en bien ni en mal. » Et il ajoutait sur un ton un peu las : « Je fais profession d’être quiétiste à ma mode, qui est de ne me mêler de rien, sinon de pleurer mes péchés et de me disposer au voyage de l’éternité2.» Non qu’il fût indifférent aux intérêts en cause. Ils étaient de ceux, nous l’avons dit, qui le passionnaient plus que toute autre chose au monde. Mais il s’inquiétait d une levée de boucliers dont le réquisitoire injuste de Nicole avait donné le signal. Ce mauvais départ ne pouvait-ü lui donner à craindre que les coups ne fussent portés à tort et à travers et que les mystiques orthodoxes n’en reçussent une part imméritée ? N oublions pas que nous

qu’elles ont paru, un seul excepté, fait quelque règlement qui en marquât son aversion, et combien elle tâchait d'inspirer à ses religieux le même sentiment. C’est donc une malice, pour ne pas dire une calomnie, que d’avancer hardiment, comme ont fait quelques personnes qui (lui) sont mal affectionnées, qu elle est infectée de jansénisme, et l'on doit dire avec plus de justice que nulle religion n'a fait ce qu’elle a fait pour empêcher que cette doctrine n’entrât dans ses cloîtres.» Cf. Mémoire de ce que la Congrégation de Saint-Maur a fait pour se préserver des nouvelles doctrines. Archives Natiouales. L. 815. La pièce est postérieure à 1681, la dernière date qui y figure étant celle du chapitre général de cette meme

année.

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