Dom Martène, l. c
INTRODUCTION GÉNÉRALE
tiale de Marmoutier, dans la chapelle de la Vierge1, lieu de sépulture des prieurs. Bientôt des faveurs miraculeuses furent obtenues par son intercession.
Rien aujourd'hui ne nous rappelle les traits de Dom Claude Martin. De son vivant, il s’opposa toujours à ce que l’on fît son portrait. Après sa mort, toutes les tentatives furent également vaines. Ses amis, son biographe, dans les descriptions qu’ils nous ont laissées de lui, sont si vagues qu’ils nous permettent à peine de l’entrevoir. « Tous ceux qui l’ont vu jeune, écrit Dom Martène, conviennent qu’on ne pouvait voir un garçon mieux fait pour le corps, sans parler des rares qualités de son esprit 2. » Et c’est tout. Grand, bien pris, on aimerait à se dire qu’au physique il rappelait sa mère. Au moral, on l’a déjà noté, c’était elle sûrement, son esprit sérieux et posé, sa tendresse de cœur, mais non sa belle humeur ni sa franche spontanéité. L’épreuve des premières années a marqué son tempérament d un pli de gravité concentrée qui ne s’effacera pas. Comme supérieur du moins, nous le retrouvons dans ce portrait que les premiers personnages de Saint-Maur, ceux-là mêmes qui devaient gouverner la Congrégation jusqu’à la fin du siècle — et Dom Claude Martin était du nombre — traçaient, au Chapitre de 1672, du Supérieur général idéal 2 : « Le Supérieur général doit être un homme uni avec Dieu, adonné à l’oraison, désireux de l’accroissement de l’Ordre, plein de charité envers tous, d’humilité, d’affabilité, exemplaire de toutes les vertus et observances régulières, zélé de l’observance des lois qu’il doit savoir parfaitement, soigneux à se faire rendre compte de la discipline qui se garde dans les monastères
1. Des déblaiements et des fouilles faciles à faire permettraient vite de ramener au iour cette tombe vénérable.
2. Cité par Dom Antoine Du Bourg. Vie monastique dans l’Abbaye de Saint- Germain-des-Prés... Revue des Questions historiques, 1905, P- 455-
MARIE DE L’INCARNATION
et à remédier aux accidents si tôt qu’ils se présentent, libre d’amour-propre pour voir clair partout, égal envers tous sans partialité, circonspect en tout ce qu’il fait et dit, et irrépréhensible dans sa vie et ses mœurs. Qu’il mêle la sévérité avec la douceur. Qu’il ait une grandeur de courage et d’esprit pour supporter toutes les infirmités et se tenir égal en l’adversité et la prospérité, sans fléchir ni pour menaces, ni pour promesses, ni pour prières, étant prêt de mourir pour le bien public et pour la justice, fort expérimenté dans les choses spirituelles pour discerner les divers esprits qui agitent les religieux et pour donner les secours nécessaires à tant de personnes. Qu’il soit fort prudent et vigilant pour les affaires afin qu’elles se poursuivent sans retardement ou avec négligence. Il doit être aussi de belle taille et d’un bon âge. » Ce programme, de tous les hommes qui faisaient alors partie du régime en 1672, et dont quelques-uns furent plus tard Supérieurs généraux, c’est certainement Dom Claude Martin, qui faillit l’être, mais ne le fut pas, qui l’a le plus parfaitement rempli.
Dans cette seconde moitié du XVIIe siècle, la piété et la science brillent à Saint-Maur de feux qui se renforcent mutuellement de leur chaleur et de leur éclat ; toutes les vertus de l’observance y fleurissent ; les hommes considérables par le talent, la vie intérieure, la régularité, l’autorité y abondent. C’est l’âge d’or de l’illustre Congrégation. Pour Dom Martène, un témoin de cet épanouissement, Dom Claude Martin « fut alors le plus saint religieux et le plus grand supérieur, non seulement de la Congrégation de Saint-Maur, mais peutêtre de tout l’Ordre de Saint Benoît dans ces derniers temps. » Cet éloge, après tout, ne paraîtra pas excessif, si l’on réfléchit à quelles œuvres son nom doit rester attaché. Ses pénitences le mettent hors de pair dans cette génération pourtant si pénitente, et nul n’a plus
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fait pour la grandeur spirituelle et même intellectuelle de Saint-Maur. Bossuet qui l’avait vu à Saint-Denis et sans doute aussi à Saint-Germain des Prés, qui en entendit certainement parler, qui 1 ’ avait lu et l’admirait, l’appelle justement : « un vénérable et savant religieux. » Ce grand moine est le premier honneur de sa mère, Marie de l’Incarnation.
Dom Claude Martin mourut en 1696. Un an plus tard, août 1697, paraissait sa Vie par Dom Martène. Cette publication prématurée et à demi clandestine attira à l’auteur et au livre un blâme des supérieurs de Saint-Maur, qui n’a pas manqué de rejaillir fâcheusement sur la mémoire de celui qu’on voulait exalter. Autour de cet épisode, dont les détails et les motifs sont demeurés à peu près ignorés jusqu’ici, des interprétations se sont formées, où Dom Claude Martin a fini par prendre figure de suspect ; d’où, en tout cas, il est sorti diminué devant la postérité. Le simple historique des faits, d’après les inédits contemporains, rétablira la vérité.
Voici d’abord la relation de toute l’affaire d’après Dom Martène1 :
« Après la mort du P. Dom Claude Martin, Dom Martène crut qu’il était de son devoir d’écrire sa vie, et qu’il rendrait en cela un grand service à la religion et à toute l’Église. Lorsqu’il eut achevé son ouvrage, il demanda la permission au P . Général de le faire imprimer. Mais on lui répondit que ce n’était pas la coutume de la Congrégation et qu’il y avait peu de temps que D. Claude Martin était mort. Il vint à Paris persuadé que, si les supérieurs lisaient cette vie, ils en seraient si touchés qu’ils permettraient de l’imprimer. Elle fut examinée par le P. Bougis et par le P. Mabillon qui Y approuvèrent de leurs suffrages, mais qui ne crurent pas qu’elle dût être si tôt imprimée. Sur ce refus, la famille de Dom Claude Martin résolut de la faire imprimer. La Mère de l’Incarnation2, religieuse ursuline, à qui l’auteur l’avait fait voir à mesure qu’il la composait, en avait tiré une copie et traita de l’impression avec l’imprimeur. Au défaut du privilège qui fut refusé par M. le Chancelier que l’on avait prévenu, on obtint une permission du Lieutenant-Général et des approbations
x. Dom Martène. Histoire de la Congrégation de Saint-Maur. ad annum 1697 + 1699. Archives de Ligugé et de Soiesmes.