Lettre du 26 août
MARIE DE L’INCARNATION
comme domestiques à mon égard, puisque je les trouve dans l’Ordre de saint Benoît, auquel Dieu m’a appelé. Le premier est de saint Pierre, abbé de Cluny, qui a fait l’éloge de la Bienheureuse Raingarde sa mère, qui après avoir été dégagée des liens du mariage se fit religieuse à Marsigny ; et le second, du Vénérable Guibert, abbé de Nogent, qui, écrivant sa propre vie, a aussi écrit celle de sa mère, qui, étant demeurée veuve dans un âge où sa beauté et d’autres considérations l’invitaient à se remarier, se retira aussi du siècle et vécut dans une grande piété.
Je sais que l’affection prévient quelquefois, et que dans cette prévention il est facile d’exagérer les mérites de ceux qu’on aime, et c’est, comme je crois, la seule raison pour laquelle on peut trouver à redire qu’un fils écrive la vie de sa mère, ou qu’un auteur fasse l’éloge d’une personne qui le touche par les liens du sang ou de l’amitié. Mais ce que je dirai en cette vie est autorisé par des mémoires si assurés, et reconnu par tant de personnes qui en ont été les témoins oculaires et qui vivent encore, qu’une personne équitable n’en pourra jamais douter. Que si j’y ajoute quelques choses de mon particulier comme les ayant vues de mes yeux, cela est si peu considérable en comparaison de tout le reste, qu’on ne croira jamais que j’aie voulu trahir ma conscience ni offenser la vérité pour si peu de chose. Tout cela, néanmoins, n’a pas empêché que je n’aie eu souvent la pensée de mettre mes mémoires entre les mains d’un de mes amis, et de me servir d’une main empruntée pour faire un ouvrage que je craignais ne pouvoir faire moi-même, sans m’exposer à la censure de beaucoup de personnes. Mais après avoir fait réflexion que je tombais dans le même inconvénient et que, si je devais être suspect en écrivant cette vie, je ne le serais pas moins en fournissant la matière dont elle devait être composée ; après avoir encore considéré, que quelques mémoires que
LES ÉCRITS SPIRITUELS
l’on donne, il reste toujours dans l’esprit je ne sais quoi qui ne peut bien être expliqué que par celui qui en conserve l’idée, je me suis enfin détermine a entreprendre moi-même l’ouvrage et résolu d en abandonner le succès à la Providence de Dieu. J’ai, au moins, cette esperance que les personnes équitables, qui considéreront que c est ici un livre de reconnaissance envers Dieu et de piété envers une personne à laquelle je dois, après Dieu, tout ce que je suis selon la nature et selon la grâce, avoueront que si l’ouvrage n’est pas tout à fait digne de louange, il mérite au moins quelque sorte d excuse1.
L’on ne peut donc blâmer, ni dans la mère ni dans le fils, ce que l’Église loue et approuve en tant de saints personnages ; et afin de faire voir dans un seul exemple tout ce que je viens de dire, je produirai encore saint Grégoire de Nazianze, qui dans ses Oraisons, et surtout dans un excellent poème qui tient le premier rang parmi ses poésies, décrit tout ensemble la vie de son père, celle de sa mère, celle de sa sœur, celle de son ami et la sienne propre. Je sais que ces grands personnages étaient des saints, qui, par conséquent, ne pouvaient être suspects de mensonge ou de fausseté ; mais je sais aussi qu’encore qu’ils fussent saints, ils n avaient pas, non plus que moi, la pensée qu ils le fussent , et ayant l’honneur d’être non seulement chrétien, mais encore religieux et prêtre, je ne croirai pas blesser les lois de l’humilité, si j’ose dire que je n’ai pas moins évité le mensonge qu’eux, puisque cette bonne foi n’est pas une vertu d’un ordre fort relevé, et que l’on a aisément cru qu’elle s’était rencontrée dans d’honnêtes gens du paganisme2, qui n’ont point fait de difficulté de laisser a
Tacitus,
1. Liber... professione pietatis aut laudatus erit aut excusatus.
Vita Agricolae soceri sui. (Note de D. Cl. Martin.)
2 Plerique suam ipsi vitam narrare fiduciam potins morum quam arrogantiam arbitrati sunt, nec id Rutilio et Scauro citra fidem aut obtectratiom fui . Tacitus. Ibid. (Note de D. Cl. Martin.)
MARIE DE L’INCARNATION
la postérité la relation de leur propre vie et dont l’exemple a été suivi par un grand homme de notre siècle x.
Quant au sujet et à la matière de l’histoire, il n’y a rien qui ne soit d’un très grand exemple et d’une singulière édification, et je m’assure que l’on aura sujet de bénir Dieu, qui a des trésors cachés dans tous les temps et dans tous les lieux, de ce qu’il lui a plu faire éclater en nos jours, et à notre vue, une sainteté qui donnera de l’admiration aux siècles à venir, comme la sainteté des siècles passés en donne à celui-ci. Car, excepté les miracles, qui sont plutôt des effets de la puissance de Dieu que de la vertu de la créature, il sera difficile de trouver une vie plus diversifiée en aventures singulières, plus riche en vertus héroïques, plus féconde en saintes instructions, et plus élevée dans l’intelligence des choses mystiques. Mais ce que l’on y trouvera de plus admirable, c’est l’intérieur de cette excellente Mère, et je ne doute point que ceux qui ont lu la vie de beaucoup de saints n’avouent qu’ils n’ont encore rien vu de plus touchant ni de plus instructif. Ce n’est pas que je prétende qu’on la préfère aux autres saints. Je sais qu'il n’appartient qu’à Dieu, qui est l’auteur de la grâce de ses élus, d’être aussi l’arbitre de leur sainteté et de leur mérite. Je juge seulement de ce qui paraît et de ce que la providence de Dieu nous a voulu faire connaître par l’histoire de leur vie. Aussi faut-il avouer que les saints, n’ayant peut-être jamais eu d’occasion ni déraison de communiquer leurs grâces secrètes avec autant d’ouverture et de liberté qu’a fait celle dont nous parlons, ils ont toujours tenu caché dans leur intérieur beaucoup plus de sainteté qu’ils n’en ont fait éclater au dehors.
J'ai dit que l’on ne trouvera point de miracles, au moins qui soient bien considérables, dans le cours de sa vie. Dieu ne l’a pas conduite par cette voie. Il l’a
i. M. de Thou a écrit sa vie en six livres. (Note de D. Cl. Martin.)
LES ÉCRITS SPIRITUELS
attachée au solide qui est la foi, la mortification, les maximes de l’Évangile, la pureté de cœur, et la pratique des vertus communes, mais dans des degrés des plus sublimes et des plus héroïques.
L’on n’y remarquera rien que de grand et de généreux, soit en ses vertus, soit en ses desseins : ce qui ne donnera pas peu d’admiration. Car nous voyons un grand nombre de femmes et de filles illustres, mais il s’en trouve si peu où l’on ne remarque quelque faiblesse du sexe, que le Sage a eu raison de s’écrier avec quelque sorte d’étonnement : Qui est celui qui pourra trouver une femme forte? Certes, l’on eût pu lui répondre que celle-ci est celle qu’il demandait, si elle eût vécu de son temps, puisqu’elle n’avait rien de bas ni d’efféminé, et que dans la pratique même des vertus humiliantes, que l’on ne peut observer sans quelque sorte d’abjection, elle savait joindre à la bassesse chrétienne je ne sais quelle grandeur de courage qui n’avait rien de commun. Son humilité était généreuse, sa patience invincible, sa simplicité sage et prudente, et sa douceur était accompagnée de tant de gravité, qu’en gagnant le cœur, elle attirait en même temps le respect de ceux qui la regardaient.
Il serait seulement à souhaiter qu’elle eût davantage particularisé les actions de sa vie, desquelles pour l’ordinaire elle ne parle qu’en termes généraux, comme quand elle dit en divers endroits qu 'Elle s’est trouvée dans les occasions de souffrir de grandes confusions et de grandes injures. Il serait à désirer qu’elle eût dit quelles ont été ces injures et ces confusions, parce que c’est ce particulier qui touche, et qui fait paraître la vertu dans la force et dans la splendeur. Elle dit encore : que l’espérance qu’elle avait en Dieu la faisait jeter dans les entreprises et dans les hasards qui surpassaient ce que peut une personne de son sexe. Il faudrait savoir quelles sont ces entreprises et ces hasards, car c’est dans ce détail que l’on reconnaît combien une âme est généreuse et héroïque.
Marie de l'Incarnation.
MARIE DE L’INCARNATION
Elle dit enfin que si elle avait écrit toutes les grâces et les faveurs que la divine Bonté lui a communiquées, il y en aurait pour faire un très gros volume. Si ces grâces et ces faveurs étaient rapportées par le menu, c’est ce qui toucherait le lecteur. Mais elle n’en a parlé qu’en général, tant par une certaine modestie qui l’a toujours retenue, quelque envie qu’elle eût de se communiquer, que par une crainte que j’avais — (c’est elle qui parle) — de corrompre les dons de Dieu et ensuite d’être mise au rang des hypocrites, donnant sujet de croire par mes productions que je sois quelque chose, et au fond je ne suis rien et ne vaux rien en toute manière, à cause de mon peu de correspondance à la grâce1....
i. Nous arrêtons ici la préface. L’auteur va quitter les généralités pour passer aux questions de détail sur ses sources, sa méthode... etc. Cette seconde partie a déjà été citée ou le sera dans la suite des Préfaces particulières aux différents Ecrits spirituels.