LES ÉCRITS DE MARIE DE L’INCARNATION
MARIE de l’Incarnation a beaucoup écrit. Ce fut la rançon de sa vocation de contemplative et de missionnaire.
Les sujets qu’elle eut à traiter sont nombreux et naturellement assez disparates. Rien de ce qui intéresse une âme, la sienne, et les âmes, celles qu’elle avait à diriger, ne lui a été étranger. Il lui fallut aussi s’occuper de l’établissement et de la marche de son monastère d’Ursulines enseignantes, du pensionnat et du séminaire de jeunes sauvagesses qui y étaient attachés. Enfin, par-dessus les grilles de sa clôture, elle conserva toujours son droit de regard sur les événements du dehors. Relations spirituelles qui tiennent à la fois de l’autobiographie et du traité d’ascétique et de mystique, mémoires et lettres d’affaires, longue et vaste correspondance où pendant plus de trente ans repassent sous sa plume les faits principaux de l’histoire de la Nouvelle-France, manuel de pédagogie religieuse, travaux linguistiques sur les idiomes sauvages de l’Amérique du Nord, elle s’est pliée à tous les genres que lui ont imposés les circonstances. L’actualité sous ses formes les plus secrètes et les plus voyantes, les plus humbles et les plus héroïques, celles de la vie domestique et celles de la vie nationale, l'a toujours trouvée prête.
MARIE DE L’INCARNATION
Un caractère commun distingue toutes ces productions. Si l’on excepte un cours de religion, composé à Tours entre 1637 et 1639, pour les jeunes pensionnaires de Sainte-Ursule, Marie de l’Incarnation n’a laissé que des écrits : elle n’a pas laissé d’œuvres. Qu’il s’agisse de spiritualité, d’affaires ou d’histoire, ses mémoires et ses lettres, quelle qu’en soit l’étendue, n’ont jamais été, en effet, que des écrits de circonstance, destinés à disparaître avec le moment qui les avait occasionnés et les personnes qui les avaient reçus. Ce fut en fait le sort du plus grand nombre. De son vivant, une bonne partie était déjà détruite. Elle-même n’y attachait pas d’importance et en avait supprimé beaucoup. Ses correspondants, souvent incapables, faute du recul suffisant, d’estimer à leur juste valeur ces pages d’une écriture hâtive, qui leur venaient de Québec, sous la signature d’une humble religieuse, faisaient de même. Nul de ses écrits ne visait à la publicité. En outre, sans lien entre eux, leur multiplicité même les condamnait à l’état dispersé. Sans Dom Claude Martin, nous soupçonnerions à peine une activité littéraire si étendue et si intéressante. L’inspiration qu’il eut de les recueillir, de les rassembler et de les coordonner, a fait plus que les sauver de la destruction. Elle leur a fait prendre rang à côté des autres productions analogues contemporaines. Sans forcer les faits, nous pouvons aujourd’hui parler, grâce à lui, des œuvres de Marie de l’Incarnation.
La collection des écrits de Marie de l’Incarnation, telle que Dom Claude Martin l’a constituée et éditée, entre les années 1677 et 1684, forme la matière de quatre volumes : deux in-40 et deux in-120.
Ce sont, avec leurs titres originaux :
1) La Vie de la Vénérable Mère Marie de l’Incarnation,
INTRODUCTION GÉNÉRALE
Première Supérieure des Ursulines de la Nouvelle- France, tirée de ses lettres et de ses écrits. Paris, Louis Billaine, 1677, in-40, pp. 757.
2) Lettres de la Vénérable Mère Marie de V Incarnation, Première Supérieure des Ursulines de la Nouvelle- France, divisées en deux parties. Paris, Louis Billaine,
1681, in-40, PP- 675.
3) Retraites de la Vénérable Mère Marie de V Incarnation, Religieuse Ursuline, avec une Exposition succinte du Cantique des Cantiques. Paris, Veuve Louis Billaine,
1682, in-120, pp. 248.
4) L’ École Sainte ou Explication familière des Mystères de la Foy, pour toutes sortes de personnes qui sont obligées d’ enseigner la doctrine chrétienne, par la Vénérable Mère Marie de l’ Incarnation, Religieuse Ursuline . Paris, J. -B. Coignard, 1684, in-120, pp. 562.
Les travaux linguistiques, mentionnés plus haut, n’entraient point dans les limites de la publication de Dom Claude Martin. Ces travaux comprenaient :
a) Un Dictionnaire français-algonquin,
b) un Dictionnaire algonquin-français,
c) un Dictionnaire iroquois,
d) un Catéchisme iroquois.
Tous ces ouvrages, dictionnaires et catéchismes, restés manuscrits, sont aujourd’hui perdus L
On ne saurait déterminer avec précision la part que représenteraient dans l’œuvre littéraire de Marie de l’Incarnation, si nous l’avions en entier, les écrits publiés par Dom Claude Martin.
Les pertes ont été énormes. Comme il devait arriver, elles se sont produites surtout dans la correspondance.
1. Conservés encore au temps de Dom Claude Martin aux Ursulines de Québec, une partie disparut dans l’incendie du monastère, en 1686, l’autre fut donnée au siècle dernier à des missionnaires en partance pour le nord du Canada.
MARIE DE L’INCARNATION
Si à Tours, où la retraite presque absolue lui était facile, les relations épistolaires furent assez restreintes, dans les premières années du moins de sa vie à Sainte-Ursule, au Canada elles prirent tout de suite, et par la force des choses, des proportions immenses. Quelques indications de sa propre correspondance peuvent nous en donner une idée approximative. On peut calculer que ses lettres y atteignirent le chiffre imposant de sept à huit mille. Ce chiffre a, du reste, été presque certainement dépassé.
A part quelques rares pièces conservées aux archives du Vieux-Monastère de Québec, toute la correspondance locale, qui a été très abondante, celle avec les Jésuites en résidence à Québec ou dans les missions, les représentants du pouvoir royal, les agents de la Compagnie des Cent Associés et les autres personnalités civiles ou religieuses du pays, notamment avec Mgr. de Montmorency-Laval, a disparu. Pour la France, les quelque deux cents lettres que nous avons encore, nous laissent loin de compte avec les milliers que nous devrions posséder. Des lots entiers, considérables, comme la très importante correspondance avec M. de Bernières, étaient déjà introuvables en 1681, année de la publication des Lettres. Et que d’autres ont été perdus avec celui-là ! Il n’est, pour s’en faire une idée, que de parcourir le Registre des Bienfaiteurs du Monastère des Ursulines de Québec. Ce memento de la gratitude n’est, hélas ! qu’une reconstitution faite en partie de mémoire, après 1686, du registre primitif, qui disparut dans les incendies du Monastère. Avec ses lacunes et ses oublis, il couvre encore tout le temps de Marie de l’Incarnation, et dans l’ensemble il est assez exact. Chaque nom de donateur y représente un correspondant. Or, il y en a qui reviennent souvent. Des lettres qui leur furent adressées, nulle trace. Il est superflu, par ailleurs, d’insister sur les difficultés insurmontables que devaient rencontrer les
recherches de Dom Claude Martin. Beaucoup n’eurent jamais connaissance de son projet. D’autres, saintement avares des documents qu’ils détenaient, ne se soucièrent point de le seconder. Bref son butin fut minime. Luimême aurait bien eu quelques destructions à se reprocher.
Les écrits spirituels ne nous sont pas davantage parvenus dans leur totalité. Ici, cependant, les lacunes sont moins nombreuses, ou nous paraissent telles, parce que nous avons moins de moyens de les contrôler. A dire le vrai, nous ne savons guère l’existence que de ce que nous possédons. Mais dans les imprimés de Dom Claude Martin, il y a des pièces qui ne sont représentées que par des fragments, de courts extraits. De quelques-unes même, nous n’avons qu’un résumé. Résumés et fragments sont toujours l’indice d’une perte correspondante. Perte pour nous, car l’éditeur a eu les pièces en entier.
Ainsi réduites, en nombre et en étendue, on pourrait avancer, sans trop de présomption, que les œuvres de Marie de l’Incarnation dans la publication de Dom Claude Martin, forment à peine la dixième partie de ce qu’elles devraient être. C’est de quarante à cinquante volumes in-40 qu’elles devraient remplir.
Les pertes éprouvées sont pour la plupart irréparables. Les enquêtes partielles, faites depuis une cinquantaine d’années, celle plus complète menée en ce moment en France et en Amérique pour la présente publication, n’ont en somme produit, jusqu’à ce jour, que des résultats négatifs. Les inédits ramenés au jour sont en nombre infime et de mince valeur. Les découvertes portent surtout sur des copies anciennes d’autographes. L’une d’elles, il est vrai, disons-le tout de suite, est de toute première importance. C’est le beau manuscrit conservé aux Ursulines des Trois-Rivières, qui nous donne dans un état antérieur à celui de 1 imprimé
Marie de l'Incarnation.
MARIE DE L’INCARNATION
de Dom Claude Martin, la plus considérable des autobiographies de Marie de l’Incarnation.
On s’étonnerait à bon droit d’une pareille pénurie d’autographes. Les originaux des documents publiés par Dom Claude Martin devraient, semble-t-il, se retrouver parmi ses manuscrits, à la Bibliothèque Nationale. Or, il n’en est rien. La raison, nous la savons en partie, ou nous pouvons la conjecturer d’après les aveux mêmes de l’éditeur. Quelques documents ne lui avaient été que prêtés en communication. Sa publication achevée, il les retourna — ce qui était naturel — à leurs propriétaires. Malheureusement, il ne sut point garder davantage ceux qu’il possédait en propre. Il les donna autour de lui ou les détruisit. Dans les deux cas, le dommage est le même pour nous. On peut relever dans sa correspondance des indications révélatrices de ces opérations. Dans une lettre à un confrère de Saint- Jean-d’Angély, Dom Antoine Texandier, il écrit, par exemple, des originaux de la correspondance de sa mère : « Après (leur) édition, j’étais sur le point de les faire brûler, dans la pensée qu’avec le temps, on les jetterait parmi les vieux papiers 1. » En fait, il se contenta de les remettre aux Ursulines de Tours. Mais, soyons sûrs que ce qu’il ne fit pas alors, il le fit en d’autres circonstances. Au même religieux, dans une autre lettre, il annonce l’envoi d’une image de Marie de l’Incarnation, avec « un mémoire (qu’il a) trouvé écrit de sa main, où elle rendait compte à son directeur de ses dispositions intérieures 2. » Pour tous ceux, à qui il avait révélé sa sainte mère, et qui lui en demandaient des souvenirs-reliques, Dom Claude Martin, qui n’avait rien que ses précieux manuscrits, puisait sans ménagements dans sa réserve. Une des lettres de Marie de l’Incarnation vint ainsi aux mains
1. Cf. Correspondance de Dom Claude Martin. Lettre du 2 décembre, 1686. B. N., ms. 19661, fol. 64 (f. fr.).