II
Je ne saurais exprimer la nudité et pauvreté d’esprit
où Dieu me mettait a. Il me semblait que tout n'était rien, et de plus en plus je me sentais dégagée des choses du monde. Je me voyais au-dessus de tout cela, estimant ma condition de pauvre plus heureuse que celle des plus grands de la terre, et il me semblait qu’en Dieu je possédais plus que tout ce qui a l’être. Qui m’eût demandé : Que voulez- vous ? J’eusse dit : je ne veux rien, Dieu est mon tout.
Notre- Seigneur par une faveur spéciale lui donne la paix quelle n a jamais perdue depuis.
Vie, p. 60.] Si elle ne se bornait point dans la pratique des vertus qui dépendaient de son travail, Dieu ne mettait point aussi de limites aux grâces qui dépendaient de sa pure libéralité. Après qu’elle eut fait ce vœu héroïque, il lui en fit une, qu’on peut dire des plus précieuses dont il ait enrichi son âme. Et, en effet, c’est un trésor qui n’a point de prix et dont il est bien difficile d’expliquer le mérite. Elle tâche néanmoins de l’expliquer en cette sorte.
Cette grâce b fut suivie d’une autre très grande. La
a. Sur le vœu de pauvreté, nous n’avons qu’un très court fragment. La première Relation devait cependant en parler davantage. La seconde dira seulement : « Pour la pauvreté, je n’avais rien à mon usage que ce que ma sœur me donnait, mais elle était si bonne et si charitable qu’elle me donnait plus que je ne voulais ». On notera que ce vœu atteignait par ses effets son fils même. « La Providence de Dieu, écrira-t-elle encore, ...me contraignait de le traiter de la sorte. (Trouvant des biens infinis dans la pauvreté d’esprit), je ne pouvais lui procurer auprès de mon divin Jésus que ce trésor inestimable, de sorte que je ne faisais rien pour moi ni pour lui, parce que je souhaitais que nous eussions tous deux un même partage et un même sort ».
Par ses trois vœux de pauvreté, d’obéissance et de chasteté, Marie s’engageait ainsi a mener, hors du cloître, la vie d’une religieuse. C’était sa réponse provisoire à l’appel divin. Claude était encore trop jeune pour qu’elle pût penser à l’abandonner. Nous sommes en 1624 ou 1625. Il avait au plus six ans.
b. Les vœux de pauvreté et d’obéissance avaient été précédés de lumières très vives sur la beauté des maximes de l’Évangile. C’est à cette grâce, dont l’émission des vœux ne fut qu’une suite, que Marie rattacherait plutôt la faveur dont elle fait maintenant le récit. Le fait doit se rapporter aux premiers mois de 1625. Une partie de ce fragment est reproduite dans la Vie. page 572, sans modification.
LA RELATION DE 1633 l6 7
disposition intérieure de Dieu sur moi était que je jouissais toujours d’une paix de cœur si grande, que je ne pensais point pouvoir ni devoir jamais jouir d’une plus grande en cette vie. Et il en est ainsi de toutes les faveurs que je reçois de la divine miséricorde : je pense toujours ne pouvoir rien recevoir de plus. Mais comme il y a plusieurs demeures en la maison de Dieu, ainsi j’expérimente la diversité de ses grâces.
Un jour, étant en oraison, où je caressais le divin Jésus, il me dit au cœur ces paroles : Pax huic domui. Ce fut un nouveau charme pour me consommer d’amour, car cela fut plus pénétrant que le foudre. Je ne sais comme il faut dire pour mieux (m’)expliquer, car il n’y a rien de semblable. Cette parole eut un tel effet que jamais depuis je n’ai perdu la paix intérieure un seul moment, quelque croix ou affliction qui me soit arrivée, et à l’heure que j’écris ceci, il y a déjà plus de huit ans que cela est arrivé. Rien ne peut empêcher le cœur de se conformer à son Dieu, et quoique j’aie quelquefois des peines extrêmes, je le vois toujours dans sa paix par une amoureuse conformité, ne voulant que ce que veut l’Amour, le suradorable Verbe Incarné, qui tient son empire en cette place. Il n’y a rien d heureux en cette vie comme la possession de cette paix. C est une nourriture du paradis et une vie de Dieu, que je crois que Notre-Seigneur nous veut faire goûter dès cette , vie comme un gage de celle dont nous jouirons dans 1 éternité. O Dieu, que c’est une grande faveur ! Elle ne se peut dire ni écrire.
Vie, p. 61.] Quand Notre-Seigneur lui faisait l’honneur de lui parler, ce qui arrivait fort souvent, il se servait ordinairement des paroles de l’Écriture sainte, qui portaient avec elles leur effet. Aussi, quand il dit celles-ci à son cœur : La paix soit en cette maison : il y mit une source de paix qui y demeura toute sa vie, et dont elle n’était pas seule arrosée, car elle découlait encore continuellement sur le prochain, avec lequel elle conversait d’une manière si prudente et si douce qu’elle ne mécontenta jamais personne.
l68 LES ÉCRITS SPIRITUELS DE TOURS
Des exemples quelle a donnés de son esprit pacifique.
Vie, p. 635.] Possédant en elle-même la source de la paix et de la concorde, il lui était lacile de la répandre sur les autres et d’être pacifique envers tout le monde.
Quand elle voyait des personnes se battre ou se quereller, elle ne manquait point de s’aller mettre au milieu pour les accorder, et aussitôt les armes leur tombaient de la main, et ils n’avaient plus de paroles dans la bouche.
Elle se trouva un jour dans une maison où il y avait une honnête femme, qui tomba dans une espèce de désespoir dans la crainte que son fils unique, qui s’était trouvé dans une mauvaise occasion, ne tombât entre les mains de la justice. Elle devint toute furieuse, elle faisait des cris épouvantables, elle avait les yeux étincelants comme des flambeaux, elle étendait les bras et faisait des contorsions de corps comme une possédée, et je ne sais si elle ne l’était point, car elle invoquait le diable sans cesse, et elle n’avait quasi point d’autre parole en la bouche. Notre bonne Mère fut d’abord tout effrayée, et le fils unique de cette femme, qui était présent, l’était encore davantage. Elle voulut la rappeler en son bon sens par des paroles douces et affables, mais en vain. Dieu lui donna l’inspiration de l’embrasser : ce qu’elle fit très étroitement ; et au même instant, elle devint tranquille comme un enfant. Étant revenue à soi, elle avoua que, dans cet excès, elle avait eu devant les yeux plus d’un miilion de flambeaux ardents qui l’épouvantaient, mais qu’au même temps qu’elle l’eut embrassée, tout se dissipa...
Mais notre admirable Mère donna bien d’autres preuves de sa prudence et de son esprit pacifique dans la maison de son frère, où elle avait une vue universelle presque sur toutes ses affaires, qui n’étaient pas petites, parce que c’était un homme qui, à raison de son commerce, était obligé d’avoir des commis et des serviteurs dans les principales villes du royaume. On lui écrivait souvent la mauvaise conduite qu’ils avaient dans leurs personnes ou dans ses affaires, et parce qu’il ne savait ni lire ni écrire, il était obligé de se servir des yeux et de la main de la servante de Dieu. C’était dans ces occasions que sa charité industrieuse rendait à son prochain mille bons offices. Connaissant l’humeur peu modérée de son frère, lorsqu’elle lui lisait les lettres fâcheuses qu’on lui écrivait, elle passait adroitement les paroles qui le pouvaient aigrir, y substituant en la place des termes si doux et si raisonnables qu’elle apaisait ses plus violentes passions. Elle en usait de meme quand elle écrivait les réponses qu’il lui dictait, écrivant des choses douces et honnêtes au lieu des emportements et des paroles offensantes qu’il dictait.
Et c’était une chose admirable de voir la présence d’esprit qu’elle avait à changer ainsi tant de fâcheuses expressions, sans interrompre le sens du discours et sans altérer la substance des choses qu’elle lisait ou écrivait. Mais il n’y a rien de plus adroit ni de plus industrieux que l’amour, qui lui inspirait les saintes adresses pour maintenir la paix. Car les serviteurs étant de retour au logis, au lieu qu’il semblait qu’ils dussent être mal traités et ressentir les effets de l’indignation de leur maître, qu’ils avaient méritée par leur mauvaise conduite, ils se trouvaient dans son amitié, sans que les uns et les autres sussent de quelle manière cette bonne intelligence s’était pu entretenir. Mais afin que cette paix ne fût pas funeste aux domestiques, en les privant du bien de la correction, cette charitable médiatrice les avertissait en particulier des fautes qu’ils avaient faites, leur donnant ensuite les avis nécessaires pour s’en corriger à l’avenir.
Ce n’était pas seulement dans ces rencontres qu’elle leur rendait ce bon office : les occasions en étaient presque continuelles. Car, comme c’étaient des gens peu adroits pour la plupart, et qui, pour l’ordinaire, n’avaient pas toutes les bonnes mœurs que leur maître eût souhaitées, ils ne tombaient que trop souvent dans sa disgrâce. Alors, ils avaient recours à leur refuge ordinaire qui les remettait aussitôt en paix avec son frère, lequel d’ailleurs avait tant d’amitié et de déférence pour elle qu’il ne lui pouvait jamais rien refuser.
Vie, p. 638.] Encore qu’elle fût d’un naturel doux et affable, qu’elle eût une inclination naturelle à faire du bien à tout le monde et qu’elle n’ait jamais pu faire de mal à personne, ce lui était néanmoins assez de vouloir vivre chrétiennement pour être persécutée par les ennemis de la piété...
Elle commença d’être persécutée lorsqu’elle était encore dans le mariage, car Dieu permit qu’une certaine femme lui suscitât, et à son mari aussi, toutes les persécutions et toutes les affaires dont elle se put aviser, et elle y réussit si bien qu’elle fut enfin l’instrument dont Dieu se servit pour les dépouiller de tous leurs biens a. Notre bonne Mère porta avec patience son affliction, comme venant de la main de la Providence, qui ne la voulait riche que des biens de la grâce. Elle fit bien davantage. Car... elle rendit depuis à cette femme des services qu’on ne peut attendre que des plus parfaits amis. Car enfin, elle fut elle-même accablée sous la ruine et tomba dans la fosse qu’elle avait creusée, mais elle ne supporta pas sa disgrâce avec la même résignation, que notre Mère avait fait, la sienne. Elle la prit avec tant d’impatience et de chagrin qu’elle s’abandonna au désespoir, ne cherchant que les occasions de se défaire. L’on en donna avis à la servante de Dieu, qui fit tous ses efforts pour 1 empê-
a. Indication précieuse, malgré son laconisme, et qui jette un peu de lumière sur l’épreuve de Marie pendant et après son mariage.
cher, la suivant adroitement partout et ne la perdant presque point de vue. Enfin, ayant su que cette personne était sortie la nuit de la ville pour exécuter son mauvais dessein, elle sortit de son logis à la même heure, et pour abréger son chemin, elle marcha au milieu des ténèbres sur une muraille fort longue et dangereuse où il y avait des précipices des deux côtés. Il est à croire que la charité, qui bannit toute crainte, la conduisait sans danger, puisque les hommes les plus hardis n’y passaient pendant le jour qu’avec appréhension. Aussi Dieu bénit son travail et son zèle, parce qu’elle fut si heureuse que d’arrêter cette âme qui s’allait perdre.
Elle se console dans l’attente de l’Époux par la sainte communion.
Sa foi vive en la présence réelle.
Vie, p. 63.] Le désir qu’elle avait pour l’accomplissement du mariage croissait de plus en plus dans son âme, et quoiqu’elle ne doutât point qu’il ne se dût exécuter, Dieu étant fidèle en ses promesses, le retardement néanmoins la faisait languir et gémir tout ensemble. Pour se consoler dans l’attente de ce bonheur, elle cherchait dans la communion celui qu’elle désirait et, l’y ayant trouvé, elle s’unissait à lui par la foi et par l’amour, en attendant cette autre union plus particulière qu’elle n’avait pas encore expérimentée.
J’eusse voulu communier a sans cesse et je ne pouvais assez estimer le bonheur des prêtres, qui touchaient le très saint sacrement de l’Autel et le recevaient tous les jours. Je m’étonnais qu’ils n’étaient pas ravis et brûlants d’amour. Mon confesseur, me voyant un si grand désir, me permettait de communier presque tous les jours, nonobstant le grand tracas où j’étais, et quelques affaires que j’eusse, je trouvais le moyen de le faire.
a. Pour Marie de l’Incarnation, l’Eucharistie est surtout l’aliment de la vie chrétienne, principalement sous sa forme la plus haute, la vie d’oraison. Pareille idée n’était pas courante, même chez les théologiens, à cette époque. Le préjugé de la communion-récompense des purs et des forts était encore, et pour longtemps, très largement répandu. On le vit bien à l’apparition du livre d’Arnauld sur La Fréquente Communion (9).
Vie, p. 124.] Elle communiait tous les jours en ce temps-là, à moins que la charité ou la Providence ne l’en empêchât, car alors, elle n’avait point de peine à préférer l’obéissance au sacrifice. Le temps qu’elle prenait pour satisfaire à cette dévotion était en allant travailler aux affaires de son frère. Elle entrait dans la première église qu’elle trouvait à sa commodité, et comme cette affaire lui était la plus importante de toutes, c’était aussi celle par où elle commençait, et qui répandait ensuite sa bénédiction sur toutes les autres. De la sorte, cette communion journalière demeurait cachée à ceux de la maison, qui ne la voyaient point sortir à ce dessein, et aux personnes du dehors qui, ne la voyant point attachée à aucune église particulière, ne pouvaient savoir qu’elle s’en approchât tous les jours.
Vie, p. 523.] Quoiqu’elle fût accablée de toutes sortes d’affaires, l’amour, qui est le maître des inventions, lui en fournissait assez pour communier presque tous les jours, sans manquer à ses devoirs domestiques. Mais aussi, Dieu récompensait abondamment sa dévotion par des faveurs extraordinaires. Car ce divin Sauveur fut véritablement pour elle le rayon de miel qui lui ouvrit les yeux, pour lui faire voir à nu les vérités qui y étaient cachées, en sorte que le mystère n’était quasi plus un mystère pour elle.
Notre-Seigneur m'avait découvert les vérités de ce divin sacrement avec tant de clarté que je ne le puis exprimer, et je m’étonnais de ce qu’on disait qu il fallait captiver son entendement, pour le soumettre aux vérités que la foi nous enseigne touchant ce sacrement d amour. Mon entendement connaissait tout sans se captiver, et je disais : Mon Dieu, je pense que je n’ai plus de foi ; je connais au delà de tout ce qu’elle m enseigne ! Avec tant de lumière, comment est-ce que je n’eusse pas couru à l’Amour ? C’était de ce divin aliment d ou je tirais mes forces, pour subsister dans toutes les peines et les fatigues que j’avais.
Elle puise au saint sacrement de nouvelles forces pour ses austérités.
Vie, p. 63.] Ce qui est bien remarquable, et qui donne une preuve bien assurée que Dieu se plaisait aux sacrifices de pénitence qu’elle
lui offrait continuellement, c’est que son corps, brisé et affaibli par ses austérités, recevait miraculeusement de nouvelles forces par la communion, tant afin de pouvoir continuer ses macérations que pour supporter la fatigue de ses travaux ordinaires. C’est pourquoi, étant fortifiée de cette viande céleste, il ne faut pas s’étonner si elle était insatiable de pénitences et si ingénieuse à trouver des inventions pour se faire souffrir a.
Si auparavant j’avais commencé à me mortifier, tout cela ne me semblait rien. Coucher sur les ais m’était trop sensuel. Je mettais tout le long un cilice sur lequel je couchais. Les disciplines d’orties, dont je me servais l'été, étaient si sensibles après en avoir employé trois ou quatre poignées à chaque fois, qu’il me semblait être dans une chaudière bouillante, et pour l’ordinaire, je m’en sentais trois jours durant, puis je recommençais. La douleur en était si grande que je ne sentais pas les chardons, voulant m’en servir après. Je ne laissais pas de me servir d’une discipline de chaînes, mais ce n’était rien en comparaison de la douleur des orties. Je mangeais de l’absinthe avec la viande, et, hors le repas, j’en tenais longtemps dans la bouche, et après en avoir bien goûté l’amertume, je la mangeais. Mais l’on me défendit d’en plus user, parce que cela me gâtait l’estomac. J’avais si fréquemment la haire et le cilice sur le dos que cela s’était tourné en habitude. Si je voyais quelqu’un s amuser a des choses vaines et qu’ils me voulussent amuser avec eux, je me dérobais doucement et allais au grenier me discipliner, car il m’était impossible de goûter aucun plaisir en quoi que ce fût du monde, quoique je tâchasse de satisfaire chacun, et de ne point me rendre difficile ou incommode. Ceux que je fréquentais ordinai-
a. Dans l’absence de toute indication qui permette de retrouver l’ordre primitif des fragments qui suivent sur les pénitences corporelles, les œuvres de miséricorde, et les autres pratiques d humilité de Marie, toutes ces pièces ont été groupées ensemble, d’après les affinités de leur sujet. Avec la plupart de ces fragments, d’ailleurs, nous sommes en présence d’une situation qui s’est prolongée durant toute la période de l’itinéraire mystique de Marie, c’est-à-dire, depuis sa conversion jusqu’à son entrée en religion, 1620-1630.
rement n’eussent jamais jugé que je me fusse arrêtée à tous ces exercices de mortification ; c’eût été assez pour leur faire croire que j’étais une folle ; aussi me donnais-je de garde qu’on ne s’en aperçût. La longueur du temps à coucher sur le bois avec le cilice me macéra si fort la chair, du côté où je me couchais, qu’il devint insensible, en sorte qu’en me touchant je ne me sentais pas. Cette mortification est la plus pénible que j’aie jamais faite, car la dureté du bois et la pesanteur du corps faisaient entrer le crin dans la peau, en sorte que je ne pouvais dormir qu’à demi, ressentant toujours la douleur des piqûres.
Je prenais plaisir de dénier à la nature tout ce qu’elle aimait, et il ne m’était pas possible de me faire du bien en quoi que ce fût. On me disait quelquefois des paroles dures, à cause que je cherchais Dieu. J’écoutais tranquillement tout ce qu’on me disait, et en mon cœur j’offrais tout cela à l’Amour pour lequel je le souffrais, étant bien aise d’avoir cela à lui donner. Après avoir passé le jour en toutes ces peines, j’allais la nuit dans une caverne, où il y avait des bêtes venimeuses, parce qu’on ne fréquentait point en ce lieu-là, mon frère l'ayant acheté pour le faire abattre et s’en servir à son besoin. Je passais là un long temps à prier Dieu, et à faire de longues et fortes disciplines, après lesquelles je m’allais coucher sur mon ais ou sur une balle de marchandise. Je prenais fort peu de repos à cause des diverses affaires du logis, mais cela ne me donnait aucune incommodité, et je n’en fus jamais malade, mais je sentais une nouvelle vigueur s’augmenter en moi pour faire toujours davantage et l’Esprit me poussait sans cesse à embrasser de nouvelles mortifications. J’eusse estimé le jour perdu pour moi, lequel se fût passé sans souffrir.
Tous ces exercices m’étaient si fortement inspirés que mon confesseur me les permettait. J’étais insatiable et je ne trouvais point assez d’instruments de mortification, pour satisfaire à mon désir. L’occupation intérieure augmentait à mesure que je me mortifiais, et je disais au Verbe Incarné : Mon doux Amour, puisque je ne puis
174 LES écrits spirituels de tours
retenir mes pensées pour considérer les travaux de votre sainte Passion, et que vous attirez aussitôt mon esprit à votre Personne divine a, que je puisse au moins endurer quelque peu, afin de vous imiter et de vous suivre, ô mon Bien- Aimé !
Je n’avais point d’heures pour mes pénitences ; tous les temps m’étaient propres, et il me fallait suivre l’inspiration de Notre-Seigneur, en quelque temps qu’il me l’envoyât. Lorsque je prenais ma réfection corporelle, il me venait fortement dans l’esprit d’aller chercher quelque sujet de mortification. J’obéissais ; autrement, je n’eusse pu vivre ; et quoique l’inspiration se fît avec une grande paix, elle avait tant de force et de persuasion qu’il me fallait aller où elle me portait, et je ne manquais pas de trouver la croix, d’où je recevais de nouvelles grâces et une augmentation de cette paix intérieure dont je jouissais toujours. Ce qui me faisait ainsi tout quitter pour obéir à l’inspiration de Dieu, c’est que jamais cela n’a apporté aucun trouble à ceux avec qui j’étais. Je les quittais doucement, et pendant qu’ils s’entretenaient de diverses choses, je donnais à Dieu le temps qu’il voulait, puis je retournais les entretenir.
Avoir toujours un Dieu présent et ne lui pas obéir, cela est impossible ; voir qu’il est l’Amour même, cela est encore plus pressant. L’âme ne demande qu’à lui complaire et à faire amoureusement tout ce qu’il veut qu’elle fasse. A la moindre vue qu’elle a de son inspiration, elle dit : Allons, mon Amour, allons à la croix, mon cœur s’y contente. Alors, sans chagrin, il semble qu’elle doive voler, tant elle a grand désir de contenter Dieu. C’est le fruit de cette grande vue et de cette liaison qu’elle a avec Dieu, que d’aimer la souf-
a. Nouvelle allusion à l’état d’oraison où Dieu la tenait alors et, à l'impossibilité qu’elle avait de s’y attacher aux états de l’Humanité du Christ. Son application au Verbe Incarné était, comme elle l’a remarqué, au Dieu-Homme, non pas à l 'Homme-Dieu. On saisit la différence. Cet état d’oraison a commencé en 1622, au plus tard. Notons la date. Le Discours de l'Etat et des Grandeurs de Jésus est de 1623. Si c’est bien le traité que vise un passage de la seconde Relation, Marie ne l’aurait lu que plusieurs années après. Il aurait donc été sans effet sur sa formation spirituelle et la direction de ses pensées.
france ; mais aussi, par un effet contraire, plus elle souffre, plus elle est unie. En cette disposition, elle est entre les mains de Dieu, comme le fer entre les mains du forgeron, qui le met au feu, le bat sur l’enclume et lui fait faire autant de retours qu’il est nécessaire à son dessein. Ainsi, je me sentais portée par un autre Esprit que le mien. Et il me le fallait suivre en tout ; autrement, j’eusse eu dans l’intérieur un reproche qui n’est pas croyable a.
De sa mortification des sens.
Vie, p. 620.] Elle avait tellement mortifié les appétits de la bouche que sa vie était un jeûne continuel, et elle mangeait si peu qu’à peine prenait-elle suffisamment de la nourriture pour la soutenir. On ne la pouvait voir manger sans être édifié, car elle était toujours égale dans ses repas. Il semblait qu’il y eût un esprit en elle qui la dirigeât, comme, en effet, il y en avait un qui l’avertissait quand il fallait cesser et qui l’arrêtait tout court ; à quoi elle était très prompte à obéir. Lorsqu’elle était encore dans le siècle, pour ne se point montrer singulière et incommode, elle prenait la table de son frère et mangeait des mêmes viandes que lui, mais c’était si sobrement pour la quantité, que l’on s’étonnait comment elle pouvait vivre, et entretenir les forces qui lui étaient nécessaires pour soutenir le travail auquel elle s’exposait tout le jour et quelquefois toute la nuit. Et quant à la qualité, elle mêlait adroitement et sans qu’on s’en aperçût de l’absinthe pulvérisée avec les viandes, non seulement pour lui en ôter le goût, mais encore pour les rendre dégoûtantes et désagréables à la bouche par cette amertume. Elle ne se contentait pas d’exercer cette mortification pendant le repas, elle la pratiquait encore quasi tout le jour, tenant de l’absinthe dans sa bouche afin de martyri-
a C’est ainsi qu’elle décrit le gros de ses pénitences et la fidélité avec laquelle elle se rendait souple aux mouvements de l'inspiration ; mais, outre ce reproche intérieur qu’elle eût souffert, si elle y eût résisté le moins du monde, elle donne une instruction qui doit être bien remarquée dans la vie spirituelle, savoir, que Dieu l’eût punie, en permettant qu’elle fût tombée en quelque imperfection. Dieu se comporte en quelque façon envers ses meilleurs amis comme il fait au regard des plus grands pécheurs, dans lesquels il châtie souvent un péché par un autre péché ; mais il y a cette différence, qu’il châtie ceux-ci par justice et pour leur plus grande condamnation, au lieu qu’il châtie les autres par amour et pour leur propre amendement, parce que, l’imperfection où ils tombent leur frappant l’esprit plus sensiblement , ils s’humilient, et revenant à soi, ils deviennent plus fidèles. Vie, p. 65.
ser ce sentiment. Par l’assiduité de cette mortification, elle s’était tellement corrompu le sentiment du goût, que toutes les viandes lui étaient égales, et elle ne trouvait pas plus de plaisir dans les plus douces que dans les plus amères.
Vie, p. 622.] C’est principalement (dans la mortification de la vue) qu’elle faisait voir qu’elle était morte aux créatures. Elle avait toujours les yeux fermés, même aux récréations, sinon lorsqu’elle était obligée de travailler ou quelle ne se pouvait dispenser de les ouvrir. Avant même qu’elle fût religieuse, il ne se pouvait rien voir ni désirer de plus édifiant que sa modestie ; car, en la regardant, il semblait qu’on vît l’image de la vertu, ou plutôt que la vertu se fût rendue visible en sa personne. Quand elle marchait par les rues, c’était avec une vue basse, d’un pas réglé et avec une humble gravité qui ravissait tout le monde. Ceux qui étaient dans les maisons et dans les boutiques interrompaient leur travail pour la conduire des yeux, comme l’on fait les Princes et les Grands du monde, et quand ils commençaient à la perdre de vue, ils disaient, comme par admiration et levant les yeux vers le ciel : C’est Madame Martin. C’est ainsi qu’on l'appelait alors du nom de son mari.
Son zèle pour la justice.
Vie, p. 616.] La faim et la soif qu’elle avait de la justice la jetaient quelquefois dans des transports qui ne sont pas imaginables, quand elle voyait ou pensait que les hommes créés pour Dieu n’étaient pas si justes ni si saints qu’ils le devaient être. Cela lui était plus sensible lorsqu’elle était encore dans la maison de son frère, où elle se trouvait engagée dans des compagnies qui ne s’entretenaient de rien moins que de Dieu et des moyens de faire leur salut. Elle se tenait extérieurement avec eux dans la conversation, pour ne point témoigner du mépris des personnes, mais son esprit était tout en elle-même, pour gémir et soupirer en son cœur auprès de Dieu a.
Vie, p. 617.] Sa soif pour la justice était encore bien plus embrasée quand elle voyait que les personnes, au lieu de suivre les règles de la justice, marchaient dans les voies de l’iniquité, car pour les retenir elle avait des inventions que la charité seule lui pouvait faire trouver.
a. « Il est rare qu’on tombe dans l’illusion et qu’on prenne pour des illustrations divines et des touches d’un attrait violent les écarts d’une imagination échauffée, et les effets naturels d'un tempérament tendre, quand on cherche Dieu sans se rechercher soi-même en rien. Que si avec cela, on ne fait aucun fond sur ses
Me trouvant en compagnie a, je voyais tout le monde se donner du bon temps et s’entretenir de choses frivoles; cela me touchait vivement et je m’en plaignais à Notre- Seigneur en cette sorte : Tout le monde vous oublie, mon Dieu, mais je m’en vais vous caresser pour eux. J’avais une si grande compassion de ce qu’on ne se mettait pas en peine de penser en celui qui nous est si présent et de ce qu’on laissait dans l’oubli cette divine Majesté, que je ne le puis dire. Car laisser Dieu tout seul pour penser à rien, cela n’est-il pas sensible ? Si j’eusse pu prendre en effet tous ces cœurs et toutes ces volontés, comme je le faisais d’affection, ils l’eussent bientôt aimé. Mais, hélas ! étant un rien comme je suis, ce que je pouvais faire était de les offrir à Dieu, afin qu’il les disposât à se donner à lui, et à quitter le néant pour le Tout. Quoique je pensasse qu'on laissait ainsi Notre-Seigneur tout seul, je n’ignorais pas que sa divine Majesté ne fût contente éternellement en ellemême, n’ayant que faire de nos regards ni de nos affections pour le rendre plus heureux. Mais, j’avais une vue qu’il se plaisait à ce que l’homme, qui est après l’ange le plus noble ouvrage de ses mains, le reconnaisse, l’aime et pense à lui comme à son unique bienfaiteur,
propres lumières, si on fait plus de cas des exercices de la charité , de l'humilité et de la patience chrétienne, que des faveurs du ciel, on peut dire qu’il n’y a rien à craindre dans ce que les voies intérieures ont de plus singulier ; et autant qu’on doit témoigner de zèle pour réprimer ces faux spirituels, qui, ne parlant que d’états surnaturels et d’opérations célestes, sont sur ce qui les touche d'une délicatesse inconnue à ceux qui paraissent agir davantage selon l’esprit du monde ; autant est-on obligé de prendre contre les prétendus esprits forts les intérêts de ce petit nombre de véritables mystiques, qui sont la gloire de l’Église et l’une des plus précieuses portions du troupeau de Jésus-Christ. Or, il n’y eut peut-être jamais une personne de qui il fut plus aisé de juger de quel esprit elle était animée, que notre vertueuse veuve. Exposée tous les jours aux importunités d’une multitude de domestiques et d’ouvriers, on la vit toujours conserver une égalité d’âme qui ne convient point à la faiblesse d’un esprit trompé de bonne foi. ni à la vanité de celui que la présomption aurait entraîné dans l’illusion... » Charlevoix, op. cit., pp. 82-83. Ces réflexions sont justifiées par les fragments qui vont suivre.
a Les fragments 16, 17, 18 appartiennent au même ensemble. Peut-être même 17 et 18 étaient-ils soudés l'un à l'autre dans l'original. Encore que la Vie ne le dise pas, ces trois fragments sont manifestement extraits de la première Relation.
et, partant, tous ces oublis et toutes ces méconnaissances m’étaient sensibles, et je voulais tâcher de satisfaire pour tous, et non seulement pour ceux de ma connaissance, mais aussi pour tous les infidèles et pour tous les hérétiques, qui ne l’aiment point du tout. J’avais en moi, par affection, toutes ces créatures, tous leurs cœurs et tout l’amour qu’elles eussent pu avoir, et j’offrais tout cela à Notre-Seigneur, en le caressant d’une façon qui n’est connue que de celui qui m’en donnait la liberté.
L’offense faite contre cette divine bonté me touchait si fort que quelquefois voyant une troupe d’hommes a assemblés qui blasphémaient son nom, ou qui disaient des paroles sales, je m’allais mettre avec eux afin qu’ils cessassent en me voyant, puisqu’ils étaient si misérables que d’oublier celui qui est présent à tout. Cela me touchait fort de ce qu’ils se taisaient pour moi, chétive créature, et de ce qu’ils ne le faisaient pas pour Dieu. Je prenais de là occasion de leur parler de ses jugements et des peines dont il châtiera le pécheur, ce qui les rendait si honteux qu'ils confessaient tout haut ce qu’ils avaient fait de mal en s’entr’accusant de leurs fautes.
Quand ils étaient à table, c’était là qu’ils faisaient encore beaucoup de péchés ; et moi, pour les en empêcher, j’allais manger avec eux. J’étais là, toute seule, avec douze ou quinze hommes, auxquels selon les occasions, je parlais de Dieu ou, quand ils n’y étaient pas disposés, je leur disais quelque chose indifférente pour les récréer, aimant mieux en tout cela me captiver que de les voir offenser Dieu.
Ils avaient coutume de manger de la chair aux jours défendus, lorsqu’ils étaient en campagne, y étant induits
a. C’était, naturellement, surtout chez son frère, parmi les domestiques et les rouliers, que Marie exerçait ces interventions de son zèle.
par les huguenots de la route du Poitou a. Je leur fis si bien voir la qualité de cette faute qu’ils s’en corrigèrent tous. L’un d’eux, qui était huguenot, s’en corrigea comme les autres et se fit catholique ; il se soumettait à moi pour recevoir les instructions nécessaires, et quand il fut suffisamment disposé, je le menai à Monsieur l’Ofhcial pour lui faire abjurer son hérésie, et depuis, il a toujours été bon catholique.
Je m’étonnais qu’il y eût encore des Turcs, des infidèles et tant de mauvais chrétiens. Je faisais des souhaits de pouvoir crier si haut que tout le monde me pût entendre, et de lui dire qu’il aimât ce grand Dieu, ce Dieu d’amour. Je m’étonnais que tant d’hommes s’amusassent à une chose si basse que d’aimer ou d’idolâtrer des bagatelles, et de ne point penser ni rendre leurs hommages à ce grand Tout, à qui toutes les créatures insensibles et sans raison obéissent. Ce qui me blessait le cœur, c’était de voir qu’il n’y avait que la créature raisonnable qui vînt à l’oublier et à être sans amour pour celui qui n’est qu’amour. Cela me mettait en jalousie et me faisait crier à ce Dieu tout puissant: O Dieu, vous êtes le maître de tous, mais tous ne pensent pas à vous, lesquels, s’ils vous connaissaient, vous aimeraient beaucoup plus que moi à qui vous faites tant de miséricordes. Prenez-les donc, ô mon grand Dieu, puisqu’ils seraient si propres pour vous. Montrez-vous a eux, afin qu ils vous aiment. Et pour ces cœurs qui sont si misérables que de ne vous pas vouloir aimer, prenez-les malgré leur résistance. Qu’ils vous rendent ce libre arbitre que vous leur avez donné, afin qu’ils n’en abusent plus, l’employant ainsi à vous offenser et à vous méconnaître, ô mon grand Dieu! Mais, hélas ! vous voulez tout par amour ! Mon Dieu, mon Dieu, touchez-les donc par votre pur et saint amour ! Puis, pensant au diable, j’étais bien aise de ce qu’il était diable, je veux dire de ce qu’il sera éternellement damné
a La route de Tours à Bordeaux, qui traversait le Poitou au sortir de la Touraine. Elle passait non loin de la maison de campagne des époux Buisson. Voir l’appendice.
l8o LES ÉCRITS SPIRITUELS DE TOURS
à cause de S3, superbe et de sa malice de n avoir pas voulu reconnaître et aimer son Dieu, qui 1 avait créé si beau et si noble a.
Vie, p. 617.] Encore que son directeur ne vît rien dans son âme qui né fût grand et héroïque, ce qu’il admirait néanmoins le plus était le zèle et l’industrie avec laquelle elle retirait les personnes vicieuses de leur mauvaise vie pour les mettre dans la voie de leur salut. Cette prudence parut principalement dans la maison de son frère, où elle maintenait dans le devoir de chrétien un grand nombre de valets grossiers et mal instruits. Elle les tenait souples et exacts comme des novices dans les règles de bien vivre qu’elle leur voulait prescrire. Pendant le repas, elle leur lisait l’Écriture sainte ou quelque autre livre spirituel qu’ils écoutaient avec une grande dévotion. Il y en avait à qui elle faisait faire l’oraison mentale ; d’autres prenaient la discipline ; d’autres portaient la haire, et lorsqu’elle entra en religion, elle porta avec elle une de ces haires qui était si rude et si épineuse qu’elle faisait frémir.
Son amour pour les pauvres.
Vie, p. 624.] Il semblait qu’elle fût toute née pour les misérables, et que cette miséricorde (qui la rendait douce et charitable envers tous) fût venue de compagnie avec elle dans le monde. (Elle nous dit) de quelle manière elle a été prévenue des inclinations de la charité, et combien elle y a été fidèle dès ses premières années, car elle n’avait pas plus de huit ou neuf ans quand elle fit ce qu’elle va rapporter.
J’aimais tant les pauvres que c’étaient ceux-là avec qui je me plaisais le plus. Ils me faisaient tant de compassion que je me fusse donnée moi-même pour eux.
a. Ce zèle dévorant de la gloire de Dieu, si marqué dans la phase principale de la préparation de Marie au mariage mystique, est en outre le trait général de sa vie. De très bonne heure, elle a entendu l’appel à l’apostolat. Nous saisissons dans la prière qu’elle t'ait ici la préoccupation dominante de son âme à toutes les époques. Cette prière, reprise plus tard, sera transformée, développée et mise au point dans la magnifique supplication quotidienne au Père Céleste par le Cœur de Jésus : « C’est par le Cœur de mon Jésus... que je m’ approche de vous, 6 Père Eternel. Par ce divin Cœur, je vous adore pour ceux qui ne vous adorent pas... etc. Voir la lettre de Marie de l’Incarnation du 16 septembre 1661, à son fils ; et aussi le fragment 16.
Cela me faisait commettre de grandes imperfections, parce que tout ce que je leur pouvais donner du logis de mon père, je (le) leur donnais, et j ai fait en cela de grands excès, mais je pensais bien faire. Cette affection pour les pauvres m’a toujours continué depuis, et je les aime encore d’un amour très tendre. Une fois, en leur faveur, Notre-Seigneur me fit une grande grâce. Car, comme je portais l’aumône a plusieurs, je me trouvai proche d’une charrette que des hommes chargeaient par le derrière, et comme ils ne me voyaient pas, ma robe s’étant accrochée au timon, ils m’enlevèrent fort haut et me laissèrent tomber d’une grande roideur sur le pavé. Ils demeurèrent tout transis, croyant que je serais toute écrasée à cause de la hauteur des timons. Mais je n eus aucun mal, et je crus sur l’heure que Notre-Seigneur m’avait préservée à cause de ses pauvres. Je ne saurais dire combien je les aimais, et le ressentiment que j avais quand on leur refusait la charité m’était fort sensible.
J’avais le même sentiment pour les malades que je servais autant que mes forces se pouvaient étendre, ne m’ennuyait jamais avec eux, et je mangeais quelquefois leurs restes sans aucun dégoût. Cela faisait que ceux qui savaient mon intention disaient que j étais nee pour faire la charité a.
Vie, p. 625.] Il faut bien dire que les aumônes qu’elle faisait étaient considérables, puisqu’elle en eut du scrupule depuis, et qu elle s’en accusait comme y ayant commis de grands exces Mais ces excès ne pouvaient être qu’agréables à celui qui les inspirait a cette enfant et qui les lui faisait exécuter avec tant de chante. Ce fut enc tout autre chose quand elle fut plus avancée en âge, car elle ne pouvait voir une personne dans la nécessité qu’elle ne fit son possible pour la secourir. Ce qu’elle ne pouvait faire par elle-meme, elle le faisa faire par d’autres, et ce qu’elle et les autres ne pouvamnt faire, elle s’adressait à Dieu, qui lui donnait les moyens de 1 accomplir.
Notre-Seigneur me pressait sans cesse de lui faire des
a Ce fragment appartenait peut-être à cette première partie de 1633 dont la Vie n'a rien reproduit. Ce serait le seul extrait q
de la Relation nous en reste.
demandes. C'est que je lui parlais de tout, et quand je voyais que quelqu’un avait besoin de quelque chose, je lui disais : Mon Amour, cette personne a besoin de cela ; je vous prie qu’on le lui donne. Il m’exauçait, et je trouvais aussitôt ce qui faisait besoin à ces pauvres. Un jour, je me sentis toute craintive, n’osant lui demander les besoins de quelques personnes. Il me dit intérieurement : Demande, demande, ne crains point. Cela m’assura si fort que je le pressais hardiment, et il m’exauçait. L’argent de ma sœur fournissait à tout, car elle était si charitable que c’était vraiment le refuge des pauvres, pour lesquels elle ne me refusait rien, ou si elle le faisait, c’était rarement.
Son dévouement aux infirmes et aux malades.
Vie, p. 628.] Les occasions d’exercer l’inclination charitable (à soulager les malades, que Dieu lui avait donnée dès son enfance), lui furent depuis fort avantageuses dans la maison de son frère, particulièrement au regard des valets, qui tombaient quelquefois malades en si grand nombre, qu’il y en avait des chambres toutes remplies. Elle voulait être elle-même l’infirmière de ces pauvres gens, qu’elle n’abandonnait ni jour ni nuit, de crainte qu’ils ne fussent négligés à cause de leur condition. Il n’y a mère qui ait tant de soin de ses enfants qu’elle en avait de ces misérables, soit pour faire leurs lits, soit pour leur donner leur nourriture, soit enfin pour les nettoyer. Car les actions les plus viles lui étaient les plus précieuses, et elle avait une sainte jalousie que personne n’y mît la main, non pas même les dernières servantes du logis a.
Comme ces gens-là étaient des personnes d’excès, ils avaient quelquefois des maladies furieuses qui leur faisaient perdre toute raison. Je les traitais et nettoyais comme des enfants. Il y avait en cela bien à souffrir, mais je me sentais intérieurement portée à le faire, et je
a. Les scènes rapportées ici par la Vie ont d'abord marqué les années 1621- 1624 (10). Voir le fragment 1, page 150.
connaissais en mon âme que Notre-Seigneur voulait que je prisse le soin de toutes les nécessites de mes prochains, de sorte que j’avais quelquefois tant d’actions de charité à faire que je m’en plaignais à lui-même, lui disant : Prenez donc soin de moi, ô mon Amour, puisque vous voulez que j’aie le soin de tant de choses. Car, bien loin que toutes ces actions me divertissent de la vue des grandeurs de cette divine Majesté, qu au contraire elles m’y plongeaient encore davantage.
Les pauvres et les malades étaient mes plus grands amis, et ce qui me contentait le plus c était de panser des plaies. Il y eut un des serviteurs de mon frère qui s’était emporté une partie du pied a une roue de charrette, il avait si fort négligé son mal qu’il en était tout noir et tout puant. La crainte qu’il avait d’une gangrène dont on le menaçait et qu’ ensuite on ne lui coupât la jambe lui faisait appréhender de se mettre entre les mains du chirurgien, et enfin, résolument, il ne voulut point s’y mettre. J’entrepris donc de le panser, et je commençai à lui couper toute cette mauvaise et puante chair. Je prenais un singulier plaisir à la sentir, et je demandai permission à mon confesseur de baiser cette plaie , mais il me le défendit, en sorte qu’il me fallut contenter d’en boire seulement l’odeur : ce que je continuai de faire jusqu’à la fin, car, enfin ce pauvre homme guérit
T’étais bien aise qu’il se présentât de semblables occasions ; mais ma sœur me défendit de m y plus engager, à cause' des contagions qui étaient grandes, et aussi que mon frère en avait du dégoût, parce que c’était moi qui lui préparais son manger. Mais cela n empêchait pas que je ne trouvasse sans cesse à faire d autres actions de charité, dans lesquelles je m’employais pour l’amour de Notre-Seigneur.
Vie d. s6.1 Elle n’a pas seulement lavé les pieds des saints et des fidèles, mais elle a fait beaucoup plus. Elle avait fait la recherche des pauvres qui avaient les jambes pourries et ulcérées, et leur avait
assigné des temps pour se rendre auprès d’elle, afin de recevoir des remèdes convenables à leurs maux, car après leur avoir lavé et nettoyé leurs plaies, elle y appliquait des fomentations ou des onguents dont elle avait fait provision. Voici l’ordre qu’elle tenait dans cet exercice de charité. Elle faisait entrer les pauvres dans une chambre, où pour faire honneur à Jésus-Christ en ses membres, elle les faisait asseoir dans un fauteuil, puis se mettant à genoux devant eux, elle leur rendait cet office de piété, approchant par une humble industrie son visage si près de leurs pourritures, qu’il lui était facile d’en ressentir toute la mauvaise odeur.
Sa charité pour les prisonniers.
Vie, p. 631.] Un honnête bourgeois de Tours a fut accusé d’un crime pour lequel il fut pris et enfermé dans un cachot de la prison. Le crime était si public, et en apparence si certain, qu’il fut abandonné de tout le monde, et les juges travaillaient déjà à son procès. Il ne se peut dire combien, (elle) prit cette affaire à cœur. Car, comme elle était persuadée de l’innocence de l’accusé, elle était continuellement dans la prison pour le consoler et l’exhorter à la patience, ou, en ville, afin de solliciter son élargissement. Le peuple était tellement prévenu que tout le monde lui voulait mal de ce qu’elle sollicitait pour lui, et, par risée, on l’appelait la recluse, parce qu’on la voyait toujours dans la prison. Les juges mêmes, quelque estime qu’ils eussent pour sa vertu, ne purent s’empêcher de lui dire qu’ils s’étonnaient de ce que, faisant profession de piété, elle se rendait l’avocate d’une si mauvaise cause. Mais quelque rebut qu’on lui fît, elle ne cessa point de solliciter. Enfin, elle ouvrit si bien les yeux des juges, qu’elle leur fit voir l’innocence du prisonnier, et elle ne le quitta point qu’elle ne l’eût entièrement mis en liberté.
De diverses tentations que Notre- Seigneur a permis
lui arriver.
Vie, p. 499.] Quelque humilité qu’elle eût en l’âme, elle ne laissa pas d’avoir des pensées de vanité, et le prince de l’orgueil à qui rien
a. Ce souvenir d’enfance de Dom Claude Martin nous intéresse non seulement par l’acte de miséricorde dont il nous a valu le récit, mais encore parce qu’il nous prouve que la vertu de Marie était déjà à Tours en grande considération Nous en aurons bientôt d’autres témoignages.
ne déplaît tant que cette vertu, la voulut attirer à son parti, lui inspirant les mêmes sentiments et les mêmes inclinations qui avaient été la cause de sa chute. Il fit tous ses efforts pour lui faire prendre de la complaisance dans les avantages de la grâce et de la nature qu’elle avait reçus de Dieu, comme si elle les eût eus d’elle-même ou par ses propres mérites. Mais Dieu lui vint favorablement au secours, et elle surmonta si parfaitement la tentation que son cœur en demeura pour jamais fermé aux plus petites vanités, n’en ayant pas ressenti depuis...
Les tentations ne me manquèrent pas, tant de la part du diable, que du monde et de mon amour-propre. O Dieu, que je fus traversée ! Je ne puis dire les diverses pensées qui travaillaient mon esprit, lequel se trouvait d’autant plus fatigué, qu’il était dans un grand obscurcissement intérieur au regard de Dieu et de la perfection où je voulais aspirer. En un mot, tout me faisait peine, et de quelque côté que je me tournasse, mon esprit ne trouvait rien que d’affligeant. Cela ne me fn point quitter mes exercices, mais je n’y sentais nul secours intérieur, et il me fallait faire de grandes violences sur moi-même, principalement, quand je me voulais discipliner et faire d’autres pénitences. Cette peine me causait bien de la confusion en la présence de Dieu, et je m’accusais de lâcheté en sa présence, mais voulant me vaincre, je commençais et, ayant une fois commencé, j’avais de la peine à finir. Je pensais devoir cette fidélité à Dieu, j’eusse cru être hypocrite si j’eusse fait autrement et si j’eusse laissé aucun de mes exercices, quoique je souffrisse beaucoup par ce délaissement intérieur.
Quant au prochain, je sentais tout ce qu’on me disait, et il me fallait avoir la vue continuelle sur moi-même pour m’exercer en la douceur d’esprit, sans quoi ma nature eût bien fait des échappées ; mais Notre-Seigneur me gardait, et il ne me souvient point de m’être impatientée, quelque peine qu’on me fît, durant tout le temps que Notre-Seigneur me fit porter cette croix.
Après tant de traverses, il me remettait dans le calme ; tout cela se tournait en fumée, et je voyais clairement
que le tout n'était que tentation, pour me faire quitter le dessein de la perfection que Notre-Seigneur m avait inspiré a.
Je fus attaquée de plusieurs pensées de bonne estime de moi-même b, et sollicitée par cette tentation de m’approprier plusieurs choses, tant pour l’intérieur que pour l’extérieur, comme si elles m eussent appartenu. Mais, ouvrant un livre, je vis le premier et le second verset du psaume : Nisi Dominus aedificaverit domum (Ps. 126, 1). Alors je me trouvai si inutile et si vide de pouvoir faire aucun bien, et au contraire si propre à tout mal, qu’en effet je reconnus que je n’étais qu’un vrai rien. Non, je ne le puis assez exprimer, ce recueillement intérieur me fit voir si clairement mon néant que ce sentiment n’est jamais sorti de mon esprit, de sorte que je ne me suis pu attribuer aucun bien depuis ce temps-là, mais à Dieu seul, auteur de tout bien. Car, bien qu’avant cette vue, je lui renvoyasse tout, ce n’était pas néanmoins
a. La fin de cette tentation était, ainsi qu’elle vient de le dire, de lui faire perdre le goût de la vie spirituelle et le dessein qu’elle avait de mener une vie plus parfaite et plus sainte que le commun des catholiques. Et cette epreuve lui fut d autant plus difficile à supporter, que son esprit se trouva rempli de ténèbres qui ne ’ui permettaient pas de voir si distinctement V excellence des biens de la grâce , et que son coeur devint tout sec et fut dans des aridités qui lui rendaient insipides toutes les pratiques de la vie spirituelle. Mais Dieu qui n'engage ses saints dans les combats que pour les faire vaincre, et qui ne permet jamais qu’ils soient tentés au-dessus de leurs forces, lui est toujours venu au secours lorsqu’il a été temps. Et de la manière qu il la délivrait, il était évident que ces tentations n'étaient que des effets de son amour, puisqu’il l’en délivrait en un moment et tout a coup. Mais enfin, elle donne un excellent avis et tout ensemble un merveilleux exemple, à toutes les personnes tentées, savoir, que quelque violentes que soient les tentations et pour grandes que soient les sécheresses, elles ne doivent jamais rien omettre de leurs exercices ordinaires, soit d obligation, soit de dévotion, et qu’elles se doivent tenir assurées que dans les plus pressantes attaques, elles auront toujours une grâce secrète qui leur en fera surmonter toutes les difficultés . Vie, p. 68.
* Nous voyons par le récit parallèle de la seconde Relation que Marie avait alors vingt-cinq ans, quand elle passa par l’épreuve susdite. Nous sommes donc ici en 1625.
■>. Au fragment 23, que la Vie, si l’on se référé a la seconde Relation, inséré chronologiquement à sa vraie place, il a paru logique de rattacher ce fragment isolé, relatif lui aussi à des tentations que Marie eut à subir, étant encore dans le monde, et avant l’achèvement de son itinéraire mystique.
en cette façon, cette vérité de mon néant m’étant comme un flambeau que je voyais partout, et qui me faisait voir continuellement la profondeur de mon impuissance et l’attribution que je devais faire à Dieu de tout.
Ce qui me fit bien encore avilir à moi-même, c’est que, dans le chemin par où j’allais tous les jours à la messe, il y avait dans une fange un chien mort qui jetait une telle infection, qu’il fallait beaucoup se détourner pour n’en être pas incommodé. Je me sentis inspirée de m’en approcher à chaque fois que je passais. Je m arrêtais là à voir et à sentir cette infection. Je le vis quelque temps après tout en vers, et enfin je le vis devenir à rien. Cela demeura si fort imprimé dans mon esprit, que jamais depuis je ne sache avoir eu aucune pensee d'orgueil, qu’au même temps je ne disse en m’humiliant devant Dieu : Ah ! je ne suis qu un chien mort. Et cet acte-là est plus tôt fait que je ne me suis quasi aperçue de la pensee contraire. Cela me donna, de plus, une si grande haine contre moi-même, qui m’est toujours restée depuis, que je ne me regarde point sans me détester et me tenir pour ma plus grande ennemie. Et d’autant plus que je me sens unie à Dieu, c’est à cette heure-là que je souhaite être la plus anéantie en sa présence.
Son esprit d’humilité.
Mon directeur connaissant le désir que j’avais de la mortification et la grande affection que j’avais d etre religieuse, m’exerçait sans cesse dans les mortifications propres à cet état, comme de me faire des confusions, me faisant rendre compte de toutes mes pensees, et même de celles que j’avais contre lui. De la sorte, mon esprit se forma si bien à cette conduite, qu’il m’était impossible de lui rien celer qubi qu’il m’en dût arriver, aimant
mieux mourir à moi-même que d’avoir un esprit couvert en quoi que ce fût, connaissant intérieurement que l’Esprit de Dieu est simple et sans dissimulation.
J’avais pourtant quelquefois de la répugnance de m’aller accuser, prévoyant tout ce qu’il me ferait. Je disais en moi-même qu’il n’y avait point de péché de ne le pas faire, et que de le faire c’était une simplicité. Tout aussitôt, je devenais si honteuse et si confuse, que je pensais être la plus hypocrite du monde, d’avoir ainsi douté si j’irais dire mes fautes. Je l’allais donc trouver, même hors de la confession, afin d’avoir plus de honte, et, à genoux devant lui, je lui disais tout sans déguisement. Il me semblait que j’avais l'esprit sous ses pieds, n’osant seulement lever les yeux pour le regarder. Dieu sait comme il me traitait, ne laissant aucune chose impunie. Et après qu’il m’avait dit mes vérités et enjoint des mortifications, il m’envoyait sans autre discours. Il n’y a rien dont je connaisse avoir tant profité que de ces sortes de mortifications, ni qui humilie davantage l’esprit, parce que cela donne une vraie simplicité d’enfant et sert à purifier l’âme, la rendant plus capable de s’unir à Dieu par une candeur que je ne saurais dire. Enfin, c’est le vrai secret pour être bienvenue auprès de Notre-Seigneur, car après cela, on court à lui sans crainte et sans hésiter. S’il arrivait que j’eusse oublié de dire quelque faute, c’était la première pensée qui me venait lorsque je me voulais familiariser à ce Dieu d’amour, et lui en demandant pardon, je lui disais : Mon doux Amour, je m’en accuserai. Et aussitôt je l’oubliais, mais je ne manquais pas de m’en accuser à la prochaine occasion, et ainsi j’avais toujours une douce paix en l’âme, car la vue de mes fautes ne me troublait point, et elle ne me rendait point scrupuleuse, mais je demeurais toujours pleine de confiance.
Vie, p. 501.] L’amour qu’elle avait pour l’humilité croissait tous les jours. L’on ne peut dire avec combien d’avidité elle recherchait les moyens de s’abaisser et de s’attirer les mépris des hommes. Les plus grandes confusions lui étaient les plus précieuses et les plus
conformes à l’inclination de sa grâce qui la portait à ne point mettre de bornes à ses humiliations. C’est pourquoi, ne se contentant pas de s’humilier en la maison de son frère et à la vue de peu de personnes, elle voulut encore s’anéantir dans l’esprit de tout le monde, en faisant une confession publique des péchés de toute sa vie : qui est la chose du monde la plus capable de causer de la honte et de la confusion. Car, encore que ses plus grands péchés fussent fort légers, néanmoins, comme ils étaient très grands dans sa pensée et dans le rapport à l’idée qu’elle avait de la pureté de Dieu, ils devaient faire le même effet que s’ils eussent été les plus criminels et les plus énormes.
Le désir de m’humilier a me remit en la mémoire tous mes péchés, non pour me gêner l’esprit, mais pour m’abaisser et m’avillir encore davantage. Je les écrivis tous depuis l’âge de ma première connaissance jusqu’à cette heure-là, quelque honteux qu’ils fussent, en pensées, en paroles et en actions, n’en omettant aucune circonstance ; puis, ayant mis mon nom au bas, je les portai à mon confesseur, le suppliant de me faire la charité de les attacher à la porte de l’église, afin que tous ceux qui y entreraient vissent mes malices, et comme j’avais été si misérable que d’offenser la divine bonté. Il les prit, disant qu’il y aviserait, mais il me fit la mortification de ne les y pas mettre. Hélas ! j’eusse voulu qu on eût fait des pénitences publiques comme on en faisait dans la primitive Église, afin que tout le monde m eut connue et marché sur moi par mépris (n).
Vie, p. 501.] Ce directeur fit voir sa prudence dans une rencontre
a L’humilité est le partage des grandes âmes, et l'on peut dire qu’il n y a qu elles qui soient véritablement humbles. Dieu humilie bien les superbes et les pécheurs qui s'élèvent eux-mêmes, mais leur humiliation n’est pas tant une vertu qu une iuste punition de leur orgueil. Mais, quand il humilie les saints et ceux qu il a lui-même élevés cet abaissement est une humilité sainte, qui est un des plus grands effets de son amour. Aussi, si l’on y fait une sérieuse attention, l’on trouvera que Dieu augmente l’humilité dans ces âmes choisies à mesure qu’il les élève dans ses grâces, et que celles qu’il favorise le plus sont aussi les plus humbles et les plus peti.es a leurs yeux. Cette vérité se justifie dans tous les saints, mais principalement dans la Mere de l’Incarnation, car, comme il se trouve peu d’âmes dans toute l histoire de l Eglise qui aient été plus caressées et plus favorisées de Dieu que la sienne il serait aussi difficile d’en trouver de plus humbles et de plus anéanties en elles-memes. Vie,
igO
si extraordinaire ; mais son humble pénitente fut bien surprise de voir un succès si contraire à son attente. Son âme fut satisfaite, parce que Dieu l’avait ainsi ordonné, mais son humilité ne le fut pas, parce qu’elle fut plus mortifiée de se voir privée de la confusion qu’elle espérait, que les plus orgueilleux n’en auraient, s’ils s’y trouvaient exposés. Mais si ce sage père l’épargna à ce coup, il lui fit bien racheter dans une infinité d’autres rencontres la honte et la confusion qu’elle croyait avoir perdues. Car, on ne pourra jamais s’imaginer les rebuts qu’il en faisait, les injures qu’il lui disait, ni les actions humiliantes qu’il lui faisait faire a. Il n’est rien de si rare, ni de si sujet au déguisement que la vertu, et parmi un si grand nombre de personnes spirituelles, qui font profession d’une vie plus pure que le commun, il y en a si peu qui bâtissent sur des fondements solides que l’on a toujours sujet de craindre la surprise, et que tout l’édifice ne tombe, lorsqu’on le croit bien élevé. C’est pour cela que les directeurs les plus sages et les plus éclairés éprouvent avec tant de soin l’humilité des âmes que Dieu commet à leur conduite, car, pourvu que ce fondement soit solide, ils n’ont plus rien à craindre, et ils peuvent s’assurer que c’est l’Esprit de Dieu qui agit en elles quand elles sont petites et humbles à leurs yeux, nonobstant les grâces et les faveurs qu’elles reçoivent. C’était le motif qui portait le Révérend Père Raymond de Saint-Bernard à faire passer l’humilité de sa pénitente par les dernières épreuves, dans lesquelles, pour rudes et humiliantes qu’elles fussent, on ne lui vit jamais commettre une seule infidélité. Quelque sévère que parût ce père à son égard, elle ne perdit jamais rien du respect ni de l’affection qu’elle avait pour sa personne, et quoique les humiliations lui vinssent quelquefois à la foule, on ne vit jamais d’altération dans son esprit ni sur son visage. Mais aussi, après qu’il l’eut éprouvée de la sorte, il ne la considérait plus comme une personne du commun. Il commença à l’admirer et à la regarder comme sa maîtresse dans la vie spirituelle, quoiqu’il veillât toujours à sa conduite b.
a. Il lui fit subir tant de confusions, quelquefois même à la vue des personnes de sa connaissance, afin de connaître le fond de l’esprit qui la conduisait, qu'il semblait avoir entrepris de l’anéantir entièrement * *. Vie, p. 489.
* On en verra quelques exemples assez remarquables, et même assez choquants plus loin. Pour le principal, Dom Raymond de Saint-Bernard eût été le directeur selon le cœur de saint Jean de la Croix. Cf La Vive Flamme d’amour, str. ni, v. 9. Jamais on ne le voit s’imposer à Marie. Même dans les passages les plus ardus de son ascension mystique, il n’intervient que pour l'aider à s’avancer sans timidité. Mais le même esprit de modération ne gouverna pas toujours sa conduite. Quoi qu’il en soit des charitables interprétations de Dom Claude Martin, son protégé et son ami, il devait être, à ses moments, d’humeur un peu fantasque. Tl paraît bien en plus d’une occasion, avoir usé à l’excès du droit qui lui était reconnu par Marie de l’éprouver. Elle-même s’en est, une fois au moins, étonnée.
b. Voir plus loin une lettre où Marie le conseille sur l’usage des grâces sensibles.
IÇI
Notre- Seigneur par une grâce particulière prend son cœur et V enchâsse dans le sien.
Vie, p. 71.] Quand Dieu envoyait des afflictions à sa servante, soit spirituelles, soit temporelles, c’était pour la disposer à quelque faveur extraordinaire, qu’il lui communiquait ensuite comme une récompense de sa fidélité. En voici une bien remarquable, qu’il lui fit en suite des tentations dont elle a parlé (plus haut), prenant son cœur pour l’enchâsser dans le sien. Elle dit qu’elle ne savait pas si elle veillait ou si elle dormait, mais la vérité est qu’elle veillait et dormait tout ensemble. Elle dormait, parce que les sens étaient dans 1 assoupissement, et elle veillait, parce que durant ce repos, cette merveille se passa dans une vision qui fut au commencement dans l’imagination, mais qui devint enfin tout intellectuelle. Ce qui se passa en cette rencontre lui arrivait assez souvent, car, comme elle pressait Notre- Seigneur de faire le mariage qu’il lui avait promis, Notre-Seigneur aussi, de son côté, la poursuivait continuellement, en sorte que même pendant le sommeil, le corps étant dans le repos, son esprit était éclairé de quelque lumière surnaturelle : ce qu’elle appelait faire oraison en dormant et qui lui faisait dire qu’en s’éveillant, elle se trouvait en oraison.
Ce divin Jésus ne me laissait ni jour ni nuit en repos. J’avais regret du sommeil que je prenais, et, quoiqu’il fût fort court, de ce qu’il me fallait être si longtemps sans penser à ce divin Amant. Je m éveillais fort souvent en oraison, et une nuit, je vis que ce divin Époux tenait deux cœurs entre ses mains et que ces deux cœurs étaient le sien et le mien. Il mit l’un dans l’autre si artificiellement a qu’il n’en paraissait plus qu’un, et pourtant je voyais l’union des deux. Faisant cette union, il me dit : Tiens, voilà comme se fait l’union des cœurs. Ces paroles m’éveillèrent dans un si grand embrasement d’amour que cette union dura plusieurs jours avec un entretien tout extraordinaire F
a. Avec tant d’art, tant d’adresse. Mot vieilli dans ce sens.
». Faisant suite à l’épreuve des tentations, cette faveur serait donc de la même
Vie, p. 71.] Depuis ce moment, son cœur demeura éternellement esclave de celui de Jésus, ne le considérant plus comme sien, mais comme appartenant à celui qui l’avait si saintement ravi et anéanti dans le sien a. La mémoire de cette grâce lui fut si douce, qu’elle ne pouvait plus penser à sa servitude qu’avec complaisance, et tout ce qui y avait du rapport en réveillait aussitôt la pensée et le plaisir.
Dieu lui donne une connaissance particulière du mystère de V Incarnation de son Fils.
Vie, p. 74.] Cette connaissance extraordinaire que Dieu lui donna du mystère de l’Incarnation du Verbe est une faveur des plus rares qui lui aient été communiquées. L’occasion qu’il en prit fut pour la consoler d’une affliction sensible qu’elle avait de ne pouvoir penser à sa passion ni à ses souffrances, parce que son esprit, quelque violence qu’elle se fît, était aussitôt ravi à ce qui était en lui de plus spirituel, savoir, à sa divinité et à sa Personne adorable.
Ce m’était une grande affliction b de ne pouvoir penser ni arrêter mon esprit aux souffrances de Notre-Seigneur, et cela me donnait bien de la crainte que tout ce qui se passait en mon esprit ne fût une illusion, et un amusement pour me perdre et me retirer tout à fait de la solidité de la vertu. De fois à autres, je me faisais de grandes violences prenant un sujet pour m’y entretenir, mais en moins d’un Ave Maria j’avais tout oublié, et sans rien apercevoir, je me trouvais dans la familiarité
année 1625. Cette date est à retenir. Elle est principale dans la vie de Marie. C’est à elle, en effet, que Dom Claude Martin a fait remonter la toute première origine de sa dévotion au Cœur de Jésus (12).
a. Cette idée de l’esclavage, si familière à la spiritualité du XVIIe siècle, sera reprise ailleurs.
b. Marie revient ici sur l’impossibilité où elle était d’arrêter sa pensée sur la Passion du Sauveur. A peine essayait-elle de considérer les mystères du Christ souffrant que son âme était passivement recueillie en sa Personne divine. Voir le fragment 15 et sa note.
ordinaire que j’avais avec Dieu, et en cela, il fallait me contenter, mon confesseur le trouvant bon.
Vie, p. 75.] Dieu, voulant donc consoler sa servante, outre la consolation que lui donnait son directeur lui commandant de s’abandonner à l’opération de Dieu, il lui révéla les secrets de ce grand mystère, avec ses circonstances et ses suites, comme sont les perfections de son âme sainte, les opérations de son esprit, les affections de son Cœur tant envers son Père qu’ envers les hommes a, et en un mot toute l’économie de son intérieur.
De fois à autres, et lorsque je ne le recherchais pas, Notre-Seigneur me donnait de grandes lumières sur le mystère de l’Incarnation et sur l’union du Verbe avec l’Humanité sainte de Jésus-Christ, d’une façon si admirable qu’il m’est impossible d’en parler. Une fois surtout, durant un Carême b, toute autre occupation me fut ôtée de mon esprit, et il n’y demeura que la seule vue des grandeurs et des perfections de son âme bienheureuse et des affections amoureuses de son Cœur. Tout cela se fit sans discours, par une simple vue et par un seul regard amoureux. Car, depuis que Notre-Seigneur m arrêta le discours de l’entendement, il en a toujours été ainsi : il s’est fait voir à mon âme par un simple regard, sans imagination de ce qui peut tomber sous les sens, et avec une très grande pureté et simplicité.
Vie, p. 75.] Si avant cette grâce, elle avait un amour si tendre pour Notre-Seigneur, ce fut encore tout autre chose depuis que Dieu lui eut révélé les secrets de son Incarnation, et qu’il lui eut fait voir les trésors infinis qui étaient enfermes dans son âme sainte. Elle ne se pouvait lasser de louer le Père qui lui avait donne son Fils, ni le Fils qui s’était donné soi-même.
a. Loin de rien reprendre et de rien atténuer aux expressions de sa mère, Dom Claude Martin y met au contraire l’accent. Il prend soin lui-meme de dessiner le passage de 1' « intérieur au Cœur de Jésus ». Marie, qui n’est point tributaire de l’École française, a néanmoins suivi des voies parallèles aux siennes, mais moins hérissées de considérations dogmatiques.
». Comme la précédente, cette faveur semble devoir se placer en 1625.
Marie de l’Incarnation.
Dieu, dans un ravissement d’esprit, lui donne une connaissance sublime du mystère de la très sainte Trinité a.
Le mystère de la très sainte Trinité lui demeure continuellement imprimé dans l’esprit. Elle craint de s’être trompée.
Dieu par une parole intérieure la rassure.
Il me fut dit intérieurement : Demeure là, c’est ton nid. O Dieu, quel heureux séjour ! Si l’occupation que j’avais auparavant était grande, en quel état demeurai-je depuis ! Car si les paroles de Dieu sont des œuvres, quel effet eut celle-là ! Qu’est-ce que demeurer en Dieu et être logé en lui ? Cela ne se peut dire. La hardiesse croissait en mon âme qui jouissait de son Tout en ce nid d’amour. Je n’eusse osé me servir de ce mot si l’on ne me l’eût commandé, et je le fais pour obéir, parce qu’il faut que j’écrive les grâces comme elles sont, en toute simplicité.
Vie, p. 86.] Après que la parole intérieure de Notre-Seigneur l’eut assurée que la connaissance qu’elle avait reçue du mystère de la très sainte Trinité n’était point une illusion, et qu’elle lui eut commandé d’y demeurer et d’y prendre son repos, comme dans son nid, elle se trouva dans la même tranquillité que si elle eût été dans son centre.
Aussi y était-elle . Ce nid lui fut une couche divine, où elle prenait
son repos et ses repas, pour obéir à la voix de Dieu. Elle n’avait pourtant pas encore tout ce que son cœur désirait, car, encore que l’Époux fût dans ce nid et dans cette couche royale, elle ne l’y trouvait pas néanmoins en la manière et en la qualité qu’elle voulait. Elle le voyait bien comme grand Dieu, mais elle ne le possédait pas comme Epoux, ce qui la mettait dans des peines d’esprit semblables à celles de l’Épouse des Cantiques, qui cherchait l’Époux dans son lit et qui
a. Ce ravissement qui fit époque dans la vie mystique de Marie a dû avoir lieu en 1625. C’était le lundi de la Pentecôte, et si nous sommes bien en 1625, un 19 mai. La première Relation en faisait certainement le récit.
ne l’y trouvait pas. C’est ce qui la faisait soupirer jour et nuit. Elle le cherchait incessamment, non pa£ du corps comme cette Amante sacrée, mais des affections du cœur, et son âme était dans ce mouvement continuel à qui elle donne le nom de tendance a.
Dieu la dispose au mariage spirituel par les désolations intérieures.
Vie, p. 93.] L’état d’union où Notre-Seigneur la faisait aspirer était si sublime, qu’elle n’en pouvait être digne que par une pureté angélique et toute céleste. C’est pourquoi, il prenait le soin de la purifier en mille manières b.
Quelquefois ü lui mettait sa pureté infinie devant les yeux comme un miroir sans tache dans lequel elle se regardait, et ou les defauts qui ne lui paraissaient auparavant que comme des atomes, lui étaient représentés comme des montagnes d’impureté qu’elle ne pouvait supporter c... Quelquefois encore il la purifiait par son immensité, car comme elle lui était toujours unie, il lui ouvrait les yeux en sorte qu’elle se voyait en lui comme dans une grande mer qui ne peut souffrir aucune impureté, et qui rejette à terre tout ce qui ressent la corruption. Ce qui lui faisait voir la grande antipathie qu il y a entre Dieu et la moindre impureté de la créature d.
Il y avait des temps auxquels il purifiait son âme, pour la rendre digne d’être la couche royale de l’Époux, ce sont ses paroles par le seul aspect des grandeurs de sa Majesté, laquelle, paraissant infiniment disproportionnée à sa bassesse, l’abattait de telle sorte qu’elle en tombait quelquefois en défaillance, et se trouvait perdue et anéantie dans cet océan infini comme une goutte de pluie l’est dans la mer. Elle se reconnaissait, puis elle retombait et se perdait de nouveau. Et ainsi successivement, par diverses reprises, il se plaisait à la plonger et replonger dans cette mer de pureté jusques à ce qu’elle y fût parfaitement purifiée e.
a Terme très expressif sous la plume de Marie. Il y désigne l'un des deux mouvements alternants qui composent alors le rythme de sa vie spirituelle : la tendance vers Dieu, la langueur dans le sentiment de son absence. Le P. de Charlevo.x en avait bien saisi la portée : il a souligné le mot dans sa monographie de Marie
de l’Incarnation.
b Ouelques-unes de ces manières nous sont déjà connues . mais la récapitulation sommaire qu’en fait ici la Vie donne une bonne vue d’ensemble des phases de la purification intérieure par où Marie est passée avant d’arriver au sommet de son expérience mystique.
«. Voir le fragment 69.
A Dans une lettre à son directeur. Voir plus loin.
e D’après la Relation de 1654.
Tantôt, il la purifiait par lui-même et par ses écoulements dans le fond de son âme, où, dans le désir qu’elle avait que cette union se consommât, il la réveillait par ses touches intimes ; et comme s’il lui eût dit : Me voici ! il commençait à se faire voir, et elle, dans l’ardeur de son amour, croyant que le moment désiré était venu, se présentait pour l'embrasser, mais il se dérobait aussitôt et la laissait dans un désir plus ardent que le premier. Il se présentait de nouveau, puis il se retirait encore, et ainsi par ces approches et par ces retraites souvent réitérées, il prenait plaisir à faire croître son amour et à la disposer au degré d’honneur où il la voulait élever. Tantôt, il prenait une voie contraire et la purifiait comme en la rejetant et l’éloignant de soi ; mais il ne la rejetait que pour l’attirer plus efficacement. Elle n’ignorait pas que ce rebut apparent ne fût un effet de son amour. Elle savait qu’il ne rejetait pas tant la personne que l’impureté qu’elle pouvait avoir, ce qui lui donnait à elle-même de l’horreur de ce qui était désagréable à celui à qui elle voulait plaire uniquement. Ainsi il la rejetait impure, autant qu’elle le pouvait être dans l’état de sainteté où elle était, et il l’attirait purifiée et digne de son alliance. a
Un jour, il lui fit voir une âme pure et exempte de tout défaut, autant que la créature le peut être, et c’était pour lui donner l’idée de ce qu’elle devait être avant d’être admise à l’union parfaite. Elle demeura ravie de sa beauté, et cette vue lui donna une si grande aversion des moindres imperfections qu’elle les évitait comme si elles eussent été les plus grands crimes b.
Une autre fois, il lui fit voir son âme propre dans l’état de pureté où il la voulait, et où elle devait être pour être digne de la grâce où elle aspirait. Étant revenue de cet excès, elle fut surprise de la grande pureté qu’il est nécessaire d’avoir pour être parfaitement unie à Dieu en la manière qu’elle le demandait. Elle se fit justice de ce que Dieu différait tant les moments de sa grâce, et dès ce tempslà toutes les créatures ne lui furent rien, et elle demeura si dégagée d’esprit et de cœur, qu’en peu de temps, elle parvint à l’état de pureté où elle s’était vue c.
Un moyen des plus efficaces dont Dieu se sert pour purifier une âme qu’il veut élever, c’est la voie des tentations, car dans ce temps d’affliction, l’appréhension du mal étant plus présente et plus vive, l’aversion en est aussi plus grande et la crainte d’y tomber plus continuelle... Quoique cette purgation soit humiliante, il y a néanmoins assujetti celle qu’il voulait être pure en toutes manières.
a D’après la Relation de 1654.
b. Voir le fragment 6.
c. Dans une lettre à son directeur. Voir plus loin.
Lorsque j’étais dans l’attente de la plus haute de toutes les grâces, je me vis descendre dans un abîme. Il semblait que toutes choses eussent conspiré pour me faire souffrir. Toute consolation me fut ôtée, et je demeurai dans un abandon et un délaissement total de toutes les grâces que j’avais reçues a. Le ressouvenir même que j’en avais redoublait mes peines, d autant que j’étais tentée et comme persuadée que ce n’étaient point de véritables grâces, mais une perte de temps où je m’étais amusée. Je ne trouvais aucune consolation quoi que l’on m’eût pu dire ; et si mon confesseur me parlait, cela me martyrisait encore davantage. Je portais ma peine partout, et le plus frequent sujet de la méditation de mon esprit, c’était ma croix qui m était toujours présente. Ce qui augmentait le plus ma douleur c’était la pensée de Dieu, que je ne perdais point de vue, et ma plus grande peine était qu il me semblait que je ne l’aimais pas L Je me voyais tomber dans des imperfections ; je n’avais pas le courage de me supporter ; tout ce qu’on me disait qui semblait m offenser faisait peine à mon esprit. J’avais des serrements de cœur étranges, me voyant tombée d un paradis dans un purgatoire.
a Elle se vit privée de toutes les grâces qu’elle avait reçues jusques alors , qui était une purgation bien différente des précédentes. Car. au lieu qu’elle avait vu «m âme dans un parfait dégagement de toutes les créatures, elle la une entière privation des dons et des faveurs du ciel. Non queues dons lui fussen représentés comme des biens réels et véritables qu’on lui enlevât, mais parce qu elle les voyait comme des illusions et des fausses grâces dont elle avait ete abusée, en so quelle croyait n’en avoir iamais eu. Vie, p. 97-
b Dieu se servait de tout pour mettre sa pureté dans le degré de sa perfection... Il était toujours présent à son esprit, et elle avait cette grâce P^uMre * ™ le Perdait jamais de vue. Or sa peine était qu en le voyant de la sorte avec toutes set perfections et ses amabilités, elle croyait et était comme convaincue qu elle ne VaitJt Pas Mais en effet elle ne l’aima jamais plus parfaitement ni plus purement 'qZTn tet^pZZ: parce que son amour, étant élevé au-dessus des sensibilités ed meme au-dessus des réflexions et des goûts de la partie supérieure, il ne pouvait etre plus
pur ni^ ^^Sér^^Ière faisa£ ici incidemment allusion à la purification par la charité : C'est la nuit obscure de la volonté. Dans son ensemble le fragment 31 consacré à la nuit de l’intelligence.
Mon confesseur, ayant crainte que je ne tombasse malade, me retrancha pour un temps une partie de mes pénitences. Il prenait la peine de me traduire beaucoup de choses qu'il croyait capables de me soulager a ; mais rien ne diminuait mes peines. Mon corps m’était tellement à charge que je ne le portais qu’à regret.
J’étais comme un petit enfant lié de toutes parts, qui est paisible et ne dit mot. Je voyais, mais de bien loin, cette paix retirée au fond de l’âme, qui acquiesçait à toutes les dispositions de Dieu, mais à peine pouvais-je apercevoir cet acquiescement.
Je fus plusieurs mois en cet état, au bout desquels, un jour que je tâchais de faire oraison, ces paroles me furent dites dans l’intérieur : C’est dans la foi que je t’ épouserai (Osée, II, 19). Cela me réveilla tout l’esprit b. Étant instruite intérieurement que pour parvenir à la fin où je tendais, Notre-Seigneur voulait que désormais la seule foi fût mon soutien, et que je ne recherchasse point d’autre vie que la pureté de cette foi, je n’eus plus de peine à supporter mes croix; au contraire je les chérissais, et les voulais bien souffrir jusques au jour du Jugement, si sa bonté l’eût voulu, étant contente et bien aise qu’il retint en lui ses grâces, et je l’en remerciais de cœur et d’affection, parce qu’il les conservait en leur pureté, au lieu que je les souillais toutes par mes malices, sitôt qu’elles étaient en moi c. Ainsi je sentais davantage ma paix qui s’était retirée si loin. J’étais encore tentée de quitter l’oraison tout à fait, mais quelque peine et
a Ce n est donc pas à sainte Ihérèse, que Marie avait lue pourtant, qu’on eut recours. Voir le fragment 8.
b La ponctuation de la Vie est différents.
c. Cette purgation si affligeante ne lui abattit pas le cœur, mais elle entra dans cette disposition merveilleuse dont elle parle, où se mettant du côté de Dieu contre elle-même, elle le remerciait de ce qu’il ne lui communiquait pas ses grâces... Cette confession héroïque, par laquelle elle se déclarait indigne de toutes les grâces, et témoignait être bien aise de n'en point avoir, était peut-être seule plus grande que n’étaient ensemble toutes les grâces dont elle voulait bien être privée, et elle était d’autant plus pure qu’elle lui était moins sensible. Où il faut remarquer que par les grâces dont elle parle, elle entend ces dons, ces faveurs et ces caresses que Dieu lui faisait extraordinairement, et non pas la grâce sanctifiante ni celles qui sont nécessaires pour bien vivre, qu'il faut toujours désirer et demander . Vie, p. qS.
difficulté que j’y eusse, je me tenais en la presence de Dieu malgré tous mes sentiments, car, pour 1 oraison vocale, elle me distrayait encore plus ; mais depuis cette nouvelle lumière que je viens de dire, il m était plus aisé de m’entretenir avec Dieu par la foi, sans le soutien d’aucune autre chose que de cette simple vue. Cela me nourrissait et me tenait contente et paisible, étant bien aise d’obéir à sa divine disposition.
Cependant, je me regardais toujours comme un objet vil, méprisable et indigne de ses miséricordes, expérimentant sans cesse mon impuissance et la dépendance continuelle que je devais avoir de cette bonté infime, sans le secours de laquelle je ne voyais , pas pouvoir subsister un seul moment. La partie supérieure s était rendue la maîtresse et il semblait qu’elle se plut de tenir le dessus, d’où elle regardait la partie inferieure dans toutes ses furies, dont elle ne se mettait pas en peine, mais elle demeurait en sa paix comme dans son fort.
Il semblait même qu’elle fût bien aise de ce que ses ennemis, savoir, l’imagination et les appétits de 1 m rieure, souffraient et ne lui pouvaient nuire. Dans cet état, l’on connaît parfaitement la distinction de ces
deux parties et combien elles diffèrent a.
Peu à peu mes peines diminuaient, et de moment en moment mon esprit se réveillait pour caresser celui qui était mon Amour. Mais cet esprit était severe et exact à ne rien laisser sortir au dehors pour la consolation de la partie inférieure, qui tendait à y avoir part, au lieu qu’il voulait aller à Dieu au delà de tout sentiment, par une pureté très grande à laquelle il était attire. Ainsi les ^délices de l’âme demeuraient arretees par la force ' de l’esprit, je veux dire quelles tendaient a sepancher au dehors dans la partie infér.eure, et 1 espn ne le voulait pas, mais il renvoyait tout a Dieu, da lequel tout était conservé en sa purete, au lieu que, quand la partie inférieure vient à goûter, elle souille tout par ses appropriations et ses gourmandises spir
a. Sur cette psychologie des mystiques voir plus loin
tuelles. Or, comme la foi n’est point dans le sentiment, j’avais gravées en ma mémoire les paroles qui m’avaient été dites dans l’intérieur : C'est dans la foi que je t’épouserai ’. Cela m était d un si grand poids que j’eusse voulu ne rien goûter de peur d’aller contre la pureté de cette foi. C est pourquoi les aridités ne m’affligeaient point, étant ainsi abandonnée a celui qui me nourrissait de foi, et je m estimais plus riche en ma pauvreté spirituelle que si j’eusse eu toutes les joies imaginables a.
Cela me faisait élever le cœur vers cette bonté infinie, lui disant . J ai la foi, ô mon grand Dieu, je sais que vous êtes, et en cela je me contente. Mon plaisir était de le regarder ainsi, et si 1 on m’eût demandé mes pensées, j eusse répondu : Je me contente en celui qui remplit tout. Cet état est d’une grande pureté et met l'âme dans une simplicité qui ne se saurait dire, où elle jouit dans une grande simplicité de son Dieu, dans lequel elle est comme dans son centre.
Elle reçoit une connaissance très vive des attributs divins.
loi]
Une semaine sainte b Notre-Seigneur me remplit l’en-
ac “umperau guère en plaçant ce ravi:
da 5 au 1 1 avril. Étant de la fin d’octobre époque vingt-six ans et demi.
,A alors de vingt-six à vingt-sept ans. ce ravissement à la semaine sainte de 1626, octobre 1599, Marie aurait donc eu à cette
tendement de nouvelles lumières dans la vue de ses attributs divins. Mon esprit se trouva appliqué à l’unité de Dieu, et dans cette unité il me fut montré cette grandeur immense, cette infinité adorable, son éternité sans commencement et sans fin. J’étais dans une admiration que je ne puis dire, et toute hors de moi, je disais : O Bonté, ô Immensité, ô Éternité ! Tout ce que l’on peut dire, en comparaison de cette vue, n’est rien et il faut s’abîmer jusque dans les enfers pour adorer ce grand Dieu a.
Je connaissais plus dans ce Dieu de Majesté qu’on ne peut dire et écrire. Toutes ses perfections qu’on nomme, ce n’est point cela. Il faut perdre tous mots et tous noms et se contenter de dire : Dieu ! Dieu ! car toute autre chose est moindre que ce qu’il faut dire de cette suradorable Majesté. O Dieu ! en quel état était cette âme ! Cela me remplissait et me transformait toute. Je voyais que toutes choses sont dues et appartiennent à ce Dieu, duquel dérive tout ce qui est beau et tout ce qui est bon ; et dans cette vue, je m’écriais : O plus que bon, plus que beau, plus qu’adorable ! Ah ! Vous êtes Dieu et grand Dieu ! Ce mot, Dieu, demeura gravé en mon âme, en sorte qu’elle ne savait plus que cela. Mais après ce grand attrait, mon esprit fut occupé en chacune des perfections divines, où il se consommait en actes d’adoration, d’admiration, d’anéantissement et d’abandon à l’endroit de ce grand Tout. Il voyait d’une façon très claire que tout ce qui est en Dieu est Dieu même, et il était content de ce que son Dieu est content, et de ce qu’il est et sera éternellement ce qu’il est b.
a. Marie écrit tout uniment. La pointe d’emphase que l’on peut relever ici, et dans quelques autres extraits, suggère une retouche de l’éditeur.
b. Dieu qui prend plaisir à se manifester aux simples a donc découvert ses grandeurs et ses magnificences à cette humble Mère. Et comme son opération est prompte, il lui apprit plus de secrets, et les lui fit voir avec plus d’évidence et de netteté dans la seule semaine, en laquelle il lui ft cette grâce, que les esprits les plus pénétrants n’en peuvent apprendre par l'étude en plusieurs années. Car, de ce qu’elle vient de dire, on peut tirer une infnité d’instructions également belles et profondes. Dieu lui donna la connaissance de ses attributs en deux manières, premièrement par la voie d’affirmation, puis par la voie de négation ; * et sur ces deux seules paroles j’aurais beaucoup de choses à dire. Mais mon dessein n’est pas tant de faire le comr
Mon âme était bien éloignée de faire des recherches curieuses pour savoir davantage de ce Dieu a, car, pour le respect, elle était comme un petit moucheron, tant elle était abaissée et anéantie en elle-même ; et tout cela n’empêchait point l’amour, mais il était tout autre qu’auparavant, c’est-à-dire, non dans les tendresses et dans les larmes, mais fort et vigoureux. Je ressentais pourtant, ce me semble, en moi une espèce d’orgueil et de complaisance, en ce que mon âme, voyant son grand Dieu si beau, si bon, si plein de majesté, elle se glorifiait de ce qu’il était tout cela et encore infiniment au delà de tout ce qui se peut dire. Elle était ravie d’être rien et de ce que Dieu était tout, parce que, si elle eût été
mentaire de ses paroles que d’écrire les actions de sa vie , aussi, est-il bien raisonnable de ne pas tant expliquer les matières qu'on ne laisse quelque chose à méditer aux lecteurs. Et ce qui est remarquable, c’est que cette lumière, qui lui donna une si Claire connaissance des perfections divines et des mystères compris dans le premier chapitre de l’Evangile de saint Jean, ne fut point passagère ni pour un temps, mais elle demeura dans son esprit par une forme d’habitude, et il en fut de cette grâce ainsi que des autres, qui, lui étant une fois communiquées, lui étaient toujours conservées depuis, en sorte qu’il y avait dans son âme un trésor qui croissait incessamment. Vis, p. 104.
* Le fragment 32 ne nous donne qu’un aspect de la nouvelle manifestation surnaturelle faite à Marie. La glose de la Vie, qui s’inspire aussi d’un passage de la Relation de 1654 et d’une lettre de la Vénérable Mère à son directeur, nous aide à le compléter.
De la connaissance de Dieu par voie de négation, il sera parlé plus loin. Le fragment 32 ne s’attache qu’à la connaissance par voie d’affirmation et de suréminence. Proportionnellement à l’ascension de l'âme, le discours humain, qui procède de bas en haut, se réduit à la plus extrême concision. Quand l’âme est parvenue à son terme, il cesse même tout à fait, et se confond avec l’ineffable Il faut perdre tous mots et tous noms, écrit Marie, et se contenter de dire : Dieu ! Dieu ! car toute autre chose est moindre que ce qu’il faut dire de cette suradorable Majesté. Sur cette connaissance de Dieu par voie d’affirmation - — et plutôt de silence — voir Denys le Mystique (13). Il a été dit déjà que Marie ne devait lire que plus tard la Théologie Mystique. Mais elle l’avait lue quand elle écrivait les lignes citées ci-dessus.
a. (Elle dira ailleurs) combien l’esprit de curiosité est dangereux dans les lumières que Dieu donne ( aux personnes spirituelles et déjà avancées dans les voies de la contemplation) . Car, c’est alors que l’ange des ténèbres prend occasion de se déguiser en ange de lumière, leur formant dans l’esprit les idées des choses où leur curiosité se porte ; et l’âme, les croyant facilement à cause des grâces et des lumières extraordinaires qu’elle a coutume de recevoir, tombe dans une illusion d'autant plus dangereuse, et à laquelle elle s’attache avec d’autant plus d’opiniâtreté, que les véritables lumières lui servent de motif pour s’attacher aux fausses * *. Vie., p. 190.
* Ces considérations, qui se rattachent à un passage de la. Relation de 1654, viennent à-propos ici, pour expliquer l’attitude générale de Marie dans les manifestations divines qui lui étaient faites. Cette humble réserve en face de la Majesté
quelque chose, il ne serait pas tout. Ainsi elle se plaisait à se voir dénuée pour ce grand Tout, car c'est en cela que consiste sa gloire, que son Dieu soit ainsi plein et infiniment glorieux a.
Vie, p. 103.] C’est ainsi que Dieu découvrait ses secrets par une grâce singulière à celle qu’il disposait pour lui donner son Verbe, qui est le plus grand de tous ses secrets. Et ce qui est encore plus remarquable, il les lui découvrait dans une entière certitude, écartant sensiblement de son esprit toutes les pensées qui pourraient couvrir la vérité de ses mystères de quelques nuages d’erreur ou de fausseté. Ainsi elle ne pouvait douter de rien de tout ce qui lui était revele, quoique pour garder l’ordre que Dieu a établi dans 1 Église, elle fût très fidèle à soumettre les choses révélées, et la certitude même qu elle en avait, au jugement de son directeur.
J'ai pris garde plusieurs fois que, m arrivant des distractions qui m'eussent pu faire errer en quelque chose, ce divin Maître m’enseignait intérieurement ce que je devais croire et ne pas croire, de sorte qu il m était impossible de rien supporter qui ne fût conforme a la pureté et à la sainteté de la foi, et convenable à la Majesté d'un si grand Dieu. De peur néanmoins de me tromper dans mes lumières, j'en rendais fidèlement compte à mon confesseur, qui voulait que je me laissasse conduire à Dieu. Cette conduite intérieure de Dieu est si nette
de sa trascendance était aussi celle de sainte Thérèse. Voir sa Vie écrite par
J il - __ J ni n SM C • « ( .P mif“
qu’il ne faut point de paroles pour l’entendre. On voit et on comprend en un instant plus qu’on ne pourrait dire ni apprendre par tous les livres. Enfin c’est une clarté céleste, je ne sais comment l’appeler autrement, et elle a cet avantage que, plus l’âme connaît cette divine Majesté, plus elle est humble, se voyant d’autant plus petite et plus semblable au néant qu’elle voit ce Dieu grand et être tout a.
D’un second ravissement dans la Trinité où le Verbe
la prend pour Épouse.
Vie, p. 104.] ...Il est évident que jusqu’ici le dessein (de Dieu) a été de purifier (la Mère de l’Incarnation) par toutes les épreuves et en toutes les manières que j’ai rapportées, et en même temps, de l’orner des plus précieux dons de sa grâce et des plus riches gages de son amour, afin de la mettre, par cette pureté et par ces ornements, dans la dernière disposition de recevoir cette grande faveur à laquelle elle aspirait depuis si longtemps, et qui enfin lui fut accordée avec bien plus d’avantage qu’elle n’eût osé espérer.
Notre-Seigneur m’éleva de nouveau, et d’une manière toute d’amour, à la connaissance du mystère de la très sainte Trinité, dont la grandeur me fut montrée en l’unité des trois Personnes divines, d’une façon tout autre que ce qui m’en avait été enseigné, en ce qui regarde la connaissance et l’amour b. Car la première fois, i 'étais
a. Ce passage est répété dans la Vie, p. 499, avec quelques légères variantes. La V ie ajoute à cet endroit : et s’ anéantissant sans cesse dans la totalité et la grandeur suradorable de ce grand Tout. Cette amplification n’appartient sans doute pas au texte primitii.
b. L’impression des attributs de Dieu demeura, dans l’âme de Marie plus d’un an, d’après la Relation de 1654. Nous savons encore par cette même Relation que la nouvelle faveur dont il va être question la fit changer d’état. Cette seconde vision de la sainte Trinité aurait donc eu lieu en 1627. Nous en ignorons l’occasion et 1 époque précise. Mais si l’effet de la précédente faveur s’est prolongé plus d’un an, comme elle était de la semaine sainte de 1626, nous serions reportés pour celleci jusque dans la moitié de 1627 au moins, à l’époque des fêtes de la Pentecôte.
Parmi les grâces extraordinaires de Marie, ce ravissement peut compter comme
plus dans l’admiration que dans l’amour et dans la jouissance, mais à cette fois, j’étais plus dans la jouissance et dans l’amour que dans l’admiration.
Je voyais les communications internes des trois Personnes comme je les avais vues la première fois, mais je fus bien plus amplement instruite de la génération éternelle du Verbe. Oh ! que cela est ineffable que le Père se contemplant engendre un autre lui-même, qui est son Image et son Verbe ; que cette génération ne cesse point ; que ce Verbe soit égal à son Père en puissance, en grandeur, en majesté ; et que le Père et le Verbe par leur amour mutuel et réciproque produisent cet Esprit d’amour qui leur est pareillement égal en toutes choses ! Cette vue est un bien par-dessus tout bien, et une connaissance par-dessus toute connaissance, parce que c’est la béatitude de l’âme. Cet état, dis-je, est une vraie béatitude, parce que non seulement on connaît Dieu, mais encore on en jouit par une fruition amoureuse, dont l’âme est nourrie d’une manière ineffable.
Étant donc en cette occupation d’une manière que je ne puis dire, j’oubliai la Personne du Père et celle du Saint-Esprit, et me trouvai tout absorbée en celle du Verbe divin, qui caressait mon âme comme étant sienne et lui appartenant. Il lui faisait expérimenter qu’il était tout à elle et qu’elle était toute à lui par une union et un fort embrassement a où il la tenait captive. Mais aussi, il
le plus sublime, en raison sinon de ses excellences propres, du moins de ses suites. C’est la grâce qui lui a laissé l'impression la plus pénétrante. A plus de trente ans de distance, c’est avec le même émoi de l’âme qu’elle en fera à nouveau le récit dans sa Relation de 1654.
Nous ne savons combien de temps dura le ravissement ; mais il y eut des interruptions de passivité, des retours à l’exercice des facultés supérieures. Un rayon de lumière a provoqué tout à coup des actes intermittents et momentanés d’adoration et d’amour, plus spécialement à l’égard des Personnes du Pere et du Saint-Esprit. Puis, toute opération particulière cessant, Marie retombait dans l’état passif où le Verbe se tenait uni à son âme depuis le commencement
C’est au cours de cette même extase que furent celebrees les noces mystiques de Marie avec le Verbe Incarné. Sur ce point le récit de 1654 sera plus complet et plus explicite.
a. Ces embrassements surnaturels de Dieu à l'âme et de l'âme à Dieu ne sont
semblait à l’âme qu’il lui était donné en propre pour en jouir à son aise, et si je l’ose dire, tous ses biens lui étaient aussi communs. Mon âme se voyant si riche par la jouissance de son bien infini, ce Verbe Éternel, voulait pourtant par un doux acquiescement être sa captive. Elle voulait tout pour lui et rien pour elle. Elle voulait être rien et qu’il fût tout, n’aimant rien plus que d’être dénuée et vide et de regarder la plénitude de son Objet. O que cette jouissance est douce ! C’est un labyrinthe d’amour où l’on est enivré et saintement enchanté. L’on ne sait ce qu’on est, et si l’on est, parce qu’on est perdu dans cet océan d’amour qui engloutit tous ses élus.
Quand je dis que le Verbe tenait mon âme captive, je veux dire qu’il la tenait si serrée dans ses embrassements qu’elle ne pouvait que pâtir. De fois à autres, un rayon de lumière me faisait ressouvenir du Père et du Saint-Esprit, et me faisait comme un reproche d’amour que je les oubliais. A cet instant, je faisais des actes d’adoration, de soumission et d’amour, puis, sans que je m’en aperçusse, je retournais dans les embrassements du
autre chose qu’une liaison d’amour, qui avec des affections unissantes, comme avec autant de bras, serre si étroitement l' âme avec Dieu, dans un attouchement substantiel et sensible, ou pour mieux dire expérimental, parce qu’il est infiniment éloigné des sens, qu’il semble qu’ils veuillent devenir une même chose, afin de ne se séparer jamais. Il faut dire le même des baisers dont elle parle (à différents endroits de ses écrits ) et qu’elle demandera ou voudra donner quelquefois dans ses aspirations amoureuses, à l’imitation de l’Epouse des Cantiques. Car ce baiser n'a rien de sensible, si ce n'est d’une sensibilité spirituelle * *. C’est une douceur et une suavité intérieure que Dieu fait ressentir à l’âme, en se donnant à elle et en lui communiquant quelque grâce ou quelque don du Saint-Esprit. Il ne faut donc pas se rien imaginer d’impur ni de terrestre dans ce divin commerce qui suppose une pureté parfaite **. Dieu est esprit, l’âme est esprit, et ainsi tout ce qui se passe entre Dieu et l’âme ne peut être que très pur, très spirituel et très saint ***. Vie, p. iio.
* Mots qui jurent d’être accouplés, mais qui font du moins saisir la distinction qu’ils veulent établir.
** La pureté au sens mystique. •
*** L’amour sacré comme le profane n’a qu’un mot pour se traduire. Mais s’il y a communauté de langage, c’est sur un autre plan que l’amour divin se meut. Sur les lèvres de l’Amante du Cantique, les mots dépouillent leurs ardeurs terrestres. Ainsi de ses émules au cours des âges. La passion qui les brûle est toute spirituelle. Nulle image inférieure n’apparaît sous les sons qu’elles profèrent. Comment ne pas rappeler ici la page toute pure de Bérulle sur les délices de Madeleine en présence de Jésus ? (14)
Verbe, où j’étais perdue comme auparavant. Mais bien que je sentisse opérer le Verbe en moi, je ne sortais point de l’unité de l’Essence a. Ce fut là que je connus et expérimentai que le Verbe est véritablement V Époux de V âme b. Cela est si profond que c’est un abîme. Tout ce qu’on en peut dire n’approche point de ce qui en est, et en cela je me réjouis de la Majesté de Dieu, et de ce qu’il est si grand qu’on n’en peut parler comme il faut.
Toutes ces vues me firent comprendre les mystères cachés dans l’Évangile : In principio erat Verbum, ne voyant point de termes plus propres pour exprimer ce qui se peut dire de Dieu et de la génération du Verbe que ceux dont l’Évangéliste se sert. Enfin, je n ai jamais expérimenté une plus grande grâce, et je ne pense pas en pouvoir recevoir une plus grande en cette vie, car
a Dans ce ravissement merveilleux , elle voyait distinctement dans les opérations divines l’unité du principe agissant et l’ appropriation de l’opération aux Personnes particulières. Car, il est certain que toutes les actions de Dieu au regard des créatures sont communes aux trois Personnes, parce qu’elles agissent par un principe qui est commun à toutes. Et néanmoins, nonobstant cette unité de principe, il y a de certaines opérations qui sont plus justement appropriées à une Personne qu’à une autre. Les œuvres qui marquent la force et la puissance sont plus particulièrement attribuées à la Personne du Père ; les lumières dont il plaît à Dieu de nous éclairer sont attribuées à celle du Fils, parce qu’il est lumière et vérité; et l’amour et les désirs que nous avons pour le bien sont référés à celle du Saint-Esprit, parce qu’il est l’amour personnel du Père et du Fils. Ce principe supposé, il est constant que quand Dieu épouse une âme, soit de la manière commune, ainsi qu’il épouse toutes celles qui sont dans la grâce et dans la charité, soit d’une façon extraordinaire, comme il vient d’épouser la Mère de l’ Incarnation, cette opération est commune aux trois Personnes divines, a cause de l’unité du principe agissant, et ainsi l’on peut dire absolument que le Père est Epoux, que le Verbe est Epoux, et que le Saint-Esprit est Epoux. Cette operation néanmoins est plus particulièrement attribuée à la Personne du Verbe, à cause de son union à la nature humaine, et que les mariages ont coutume de se faire entre des personnes qui ont une même nature. C’est de là, que dans les communications d amour que DPu exerce envers ses saints, c’est plutôt la Personne du Verbe et du Verbe Incarné qui caresse l’âme que celle du Père et du Saint-Esprit, et ainsi il ne faut pas s’étonner si la Mère de l’Incarnation était principalement appliquée a la deuxième Personne de la sainte Trinité *. Vie, p. 109.
* Ces remarques prennent comme point de départ le récit plus développe de la Relation de 1654 ; mais Marie dit ici implicitement la même chose : Bien que je sentisse opérer le Verbe en moi, je ne sortais point de l unité de l Essence.
b Formule qui reste mystérieuse dans son imprécision, mais qui s’éclaire du passage parallèle de la Relation de 1654, où Marie dit expressément et parlant d’elle-même, que c’est là que le mariage de son âme avec le Verbe Incarne fut
célébré.
tout ce qui s’en peut dire semble diminuer le mérite de la chose. Je n’y saurais penser sans une nouvelle émotion de cœur et le sentiment en est toujours demeuré en mon âme. Ce mot: V erbe Eternel , m’est une nourriture qui me remplit sans cesse et un parfum dont mon âme est continuellement embaumée a.
ii3] 35
Après une faveur si extraordinaire, je ressentais encore un plus grand embrasement intérieur et une occupation plus forte. Je me sentais remplie d’un amour véhément, sans pouvoir faire aucun acte intérieur pour me soulager, et cela durait deux ou trois jours, pendant lesquels il semblait que mon cœur dût éclater. J’en ressentais dans le corps une douleur si grande, que si elle eût duré davantage, il eût fallu mourir.
Quelque divertissement d’emplois que j’eusse, ils ne me pouvaient distraire, mais plutôt ils me soulageaient quant à l’extérieur. Le temps que je viens de dire étant écoulé, c’était comme qui ouvrirait le soupirail d’une fournaise embrasée pour en faire évaporer la flamme ; car, mon cœur se dilatait avec des paroles si ardentes qu’il semblait que ce fussent autant de flammes qui se lançaient, par une vengeance d’amour, vers celui qui m’avait fait souffrir, car, comme elles venaient de lui, aussi ne les renvoyais-je qu’à lui. Et comme dans ma croix amoureuse, ma peine était de n’aller pas à lui, c était aussi le sujet de mes plaintes, et ce que j’avais à lui dire. Je lui disais donc, en aveugle et sans raison,
a. Voilà donc enfin la Mère de l’Incarnation Epouse du Verbe, d'une manière toute divine et par une grâce des plus rares qui se puisse communiquer. Aussi elle témoigne que c était la plus grande qu’elle eût reçue jusques alors , et qu'elle ne croyait pas en pouvoir recevoir une plus sublime à l’avenir. Mais elle ne pense pas que les trésors de la puissance de Dieu sont infinis et que sa bonté lui en réserve peut-être encore de plus magnifiques. Et elle-même le dira ailleurs, que les faveurs que Dieu lui ■ faisait étaient si grandes, ou en leur substance ou en la manière qu'il les faisait, qu elle ne croyait pas qu’il eût rien de plus grand à lui donner, mais que l’expérience lui avait fait voir qu’il se montrait de plus en plus libéral en son endroit, en sorte que les dernières étaient toujours plus rares et plus magnifiques que les précédentes. Vie, p. 109.
ou Marie de l’Incarnation fit profession, le 25 janvier 1633 (Vue extérieure, à l’angle des rues des Ursulines et du Petit-Pré. État actuel)
dans une grande privauté dont il ne m’était pas possible de m’abstenir : Ne veux- tu donc pas que je meure, ô Amour ? Ne sais-tu pas qu’il n’y a rien sur la terre qui me plaise et qui ne me soit une croix ? M’ayant donc unie si intimement à toi, ne sais-tu pas que je ne puis vivre avec ceux qui ne t’aiment point ? Hélas ! Amour, ne serais-tu pas bien aise que je mourusse à cette heure, et qu’un éclat de tonnerre ou plutôt d’amour descendit du ciel pour me consommer à cet instant ? Je ne sais ce que je dis ni ce que je fais, tant je suis hors de moi, mais tu en es la cause. Ah ! je ne te demande ni trésors ni richesses, mais que je meure et que je meure d’amour a. Je ne faisais autre chose, ni jour ni nuit, que de me plaindre, et il m’était impossible d’arrêter cette impétuosité, n’ayant point du tout de pouvoir sur moi. Cela se peut vraiment appeler un martyre, mais très aimable, parce qu’il vient du Bien-Aimé.
Cette dilatation me donnait quelquefois du soulagement, puis je retournais en cette première occupation. Ce qui faisait pâtir le corps, c’était une aliénation où j’étais de toutes les choses créées, car je me voyais en un vide de tout, et il ne recevait point de soulagement de l’intérieur, mais plutôt il en recevait de la peine, parce qu’à l’endroit de la poitrine, il semblait qu’il se dût faire une ouverture, et cela ne se pouvait souffrir longtemps, à cause de la grande peine qu’il causait.
On ne le croirait pas, mais je ne dis pas la millième partie de cette occupation. J’aurais de la confusion et de la honte d’en dire davantage de la grande hardiesse avec laquelle je conversais avec Dieu, car elle est bien
a. Ce transport lyrique de l'âme transpercée du dard du Séraphin, comme dit saint Jean de la Croix, est l’un des rares témoins qui nous restent des accents embrasés que la familiarité audacieuse et ses saintes impatiences mettaient alors sur les lèvres de Marie. Au souvenir de ces heures toujours si proches, — le fragment 35 a été écrit cinq ou six ans seulement apres la faveur du mariage mystique. — le même tressaillement de cœur l’a troublée et les mêmes appels passionnés ont ébranlé son âme. Malheureusement, sa plume fut impuissante à les fixer : la grande hardiesse avec laquelle je-, conversais avec Dieu : va-t-elle ajouter dans un instant, est bien autre chose que tout ce que je viens de dire. Voir plus loin, dans les lettres à son directeur, un autre exemple de cette « grande hardiesse ».
Marie de l’Incarnation.
autre que tout ce que je viens de dire. J'ai été plus longtemps en cet état qu’en aucun autre, et je me suis plusieurs fois étonnée comment je pouvais supporter une si longue occupation intérieure, étant dans une condition tout à fait éloignée des choses de l'esprit, et continuellement chargée de tant d’affaires qu’on peut facilement connaître que Notre-Seigneur faisait tout pour moi, étant impossible d’y pouvoir satisfaire par mes forces naturelles. Qu’il en soit béni ! Il pouvait cela, et encore au delà de ce qui se peut penser et dire a. Mon directeur, craignant qu’une occupation si forte et si continuelle ne m’affaiblit trop, jugea à propos de modérer mes pénitences. Il m’accorda seulement que, six mois de l’année, je couchasse sur une paillasse piquée et les six autres sur des ais ; pour les disciplines d’orties et les autres, que je les continuasse ; mais il me défendit de me plus servir de haires ni de cilices, consentant seulement que j’usasse de chemises de serge, et que je portasse deux fois la semaine une ceinture de fer à pointes. Ce que j’ai fidèlement observé jusqu’à mon entrée en religion, n’était que quelque occasion de charité m’en divertît, car en cela je n’étais point scrupu-
a. De ce qu'elle vient de dire et de la manière qu'elle l’a dit, l’on remarque un e familiarité qui ne sera pas approuvée de tous ceux qui comparent la bassesse de la créature avec la Majesté de Dieu. Mais quand une âme est agie et poussée de l’Esprit de Dieu, comme était celle de notre Mère, que peut-elle faire sinon de se comporter passivement et de souffrir son opération ? Cette privauté était un effet et une suite du mariage. Car, encore que de tout temps, elle se fût comportée envers Notre - Seigneur avec beaucoup de familiarité et de simplicité, ce fut néanmoins tout autre chose après que le mariage eut été célébré. Car, quoique Dieu demeure toujours Dieu et la créature toujours créature, et qu’il y ait toujours une distance infinie de l’un à l’autre, cette union néanmoins relève tellement la créature que, fermant en quelque façon les yeux à la Majesté de Dieu et à sa propre bassesse, elle se comporte en son endroit avec une esptce d'égalité. Et l’amour survenant là-dessus, elle agit avec une privauté qui surprend ceux qui n’ont pas l’expérience des sublimes opérations de la grâce dans l’état de la contemplation passive * *. Vie, p. 114.
* Ceux que vise ici Dom Claude Martin, ce sont tous les esprits prévenus contre les voies mystiques. Ils commençaient d’être nombreux alors, en ce dernier quart du XVIIe siècle. Les exagérations et les excentricités des faux mystiques, illuminés de toute catégorie, mettaient en défiance contre les mystiques authentiques. La religion contrainte, assombrie et tremblante, du jansénisme ne leur était point favorable. Le bon sens terre à terre d’un Nicole, non plus. La réaction dont ils allaient finalement être victimes avait justement à sa tête Nicole qui avait ouvert les hostilités en 1665, par ses Visionnaires (16).
leuse ni attachée à mes exercices de dévotion et de mortification, les laissant pour l’amour de Notre-Seigneur lorsqu’il le permettait.
De l’union intime du mariage: la familiarité et la privauté qui en découlent pour l’âme.
Vie, p. 119.] Quelque accès que la Mère de l’Incarnation eût auprès de Dieu et quelques caresses que le Verbe Incarné eût faites à son âme avant la célébration du mariage, elle n’avait encore osé prendre la qualité d’Épouse ni lui donner le titre d’Époux. Mais après qu’elle eut reçu cette grande faveur, elle se donna sans crainte cette qualité et la prendra encore souvent à la suite de son histoire. Elle en usa comme l’Épouse des Cantiques, à qui l’Époux ne donna le nom d’Épouse qu’après des caresses souvent réitérées et des éloges réciproques de leurs belles qualités. L’Époux ne l’appelait que sa bien-aimée, sa chérie, sa colombe, sa toute belle, mais il commença de l’appeler son Épouse, en la couronnant, c’est-à-dire, en l’élevant à l’honneur de son alliance, et ce fut la qualité qu’il lui donna depuis a.
Vie, p. 116.] Dans cette grande familiarité, elle ne laissait pas quelquefois de faire réflexion sur le respect qu’elle devait avoir à la Majesté de Dieu, et de faire quelques efforts pour retenir les
a. Je sais qu’il y a des personnes qui sont dans le sentiment qu’on ne doit donner le nom d’ Epouses qu’aux vierges ; mais Dieu a des pensées bien différentes de celles des hommes. Il n'est pas tant l’Epoux des corps comme il l’est des âmes, et comme les âmes n’ont point de sexe non plus que lui, et que lui et elles sont des esprits purs, il est certain qu’il n’est pas seulement l’Epoux des vierges, mais qu’il l’est encore des veuves, des femmes mariées, et des hommes mêmes, quand ils s’ en rendront dignes . Tl est si vrai que Dieu n’a point d’acception des âmes, et qu’il ne les aime qu’à proportion qu’il les trouve pures et ornees de vertus, que s’il rencontre l’âme d'un homme dans un plus haut degré de pureté et de sainteté que celle d’une vierge, il sera plus parfaitement son Epoux qu’il ne le sera de la vierge (15). Il ne faut donc pas trouver étrange que la Mère de l’Incarnation se soit donnée la qualité d’Epouse. La qualité doit suivre la dignité, puisque c'est elle qui l’explique, et Notre-Seigneur ayant bien voulu l'élever à la dignité d’Epouse, elle a pu sans témérité prendre une qualité qui expliquât ce qu’elle lui était * *. Vie, p. 119.
* Réflexions faites à propos des textes de la Relation de 1654. Mais la Relation de 1633, on peut le croire, en contenait d’analogues. Par ailleurs, si les fragments, conservés par Dom Claude Martin, donnent l’impression que Marie en 1633 avait moins mis en relief la faveur du mariage mystique qu'elle ne l’a fait en 1654, les sentiments déterminés dans son âme par son nouvel état sont les mêmes. Il importe donc peu que nous ne trouvions pas ici le vocable d’Ëpouse, puisque Marie en revendique pratiquement la qualité et la dignité.
saillies de sa privauté et les transports de son amour ; mais cela ne lui était pas possible, car aussitôt Dieu lui cachait sa Majesté, et ne se faisait plus voir que comme amour, et ainsi toutes les pensées de respect se dissipaient, et laissaient la place à la privauté... Elle n’était (donc) pas tout à fait la maîtresse des mouvements de son cœur, mais elle dépendait de l’Objet qui lui inspirait des sentiments conformes à la vue qu’elle en avait. Elle ne le voyait qu’amour, ainsi elle ne pouvait avoir que des sentiments d’amour ; outre que le respect est une espèce de crainte, et son amour étant parfait comme il était, la bannissait entièrement. Mais quelque inclination qu’elle eût à se tenir dans le respect, sa privauté au lieu de diminuer croissait continuellement. Et, en effet, elle crut de telle sorte qu’enfin elle devint habituelle, et tout le reste de sa vie se passa dans cette familiarité que l’on remarquera non sans étonnement.
Il6] 36
Notre-Seigneur me mit dès lors dans un état d’oraison, qui était une familiarité très grande. C’était une solitude intérieure, qui surpassait tout ce que j’avais expérimenté auparavant. Toutes ses grandeurs, dont j avais continuellement la vue, excitaient un si grand amour a dans mon âme, qu’elle oubliait la Majesté, sans l’oublier pourtant, mais c’est que je ne la voyais plus qu’amour. Je veux dire que, de toutes les perfections divines, l’amour tient le premier rang, et cet amour c’est Dieu même. Étant attirée par ce motif, je me sentais comme captive, et j’étais, je le puis dire, comme une folle qui dit sans raison tout ce qu’elle dit. Il n’y a point de paroles plus charmantes que celles dont mon cœur était rempli par la véhémence de l’amour. Hors de l’oraison actuelle, ce n’étaient qu’élans et transports. Allant à l’oraison, je tressaillais en moi-même, disant : Allons dans la solitude, mon cher Amour, afin que je vous embrasse et vous baise à mon souhait, et que respirant mon âme b
a. Saint Jean de la Croix a noté comment la connaissance très élevée que Dieu communique à l’âme de ses attributs la fait jouir des délices d’un ineffable amour. La délectation, le ravissement d’amour, qu’elle y produit a quelque chose d’admirable et d’immense, dit-il. Cette sublime manifestation est encore, d’après lui, la plus parfaite dont on puisse être favorisé ici-bas. Cf. La vive Flamme d'amour, str. ni, 4, 1.
b. Respirer : exhaler.
en vous, elle ne soit plus que vous-même par union d’amour, y demeurant perdue pour jamais. Enfin, étant actuellement en oraison, je me sentais saisie par l’Amour, et il me tenait collée à lui d’une telle manière que je n’étais plus à moi, sinon que, de fois à autres, il me laissait respirer quelques paroles d’amour qui, bien loin de me donner la liberté, l’engageaient à renforcer l’union où il me tenait.
Vie, p. 117.] Je ne dirai rien davantage d’une matière dont l’occasion se présentera incessamment de parler. J’ajouterai seulement un emportement d’amour surprenant, qui fera voir jusqu’à quel point allait sa privauté et l’accès que Notre-Seigneur lui donnait.
Dans les entretiens et dans les familiarités que j’ai avec lui, je reconnais ses grandeurs et ma bassesse et l’inégalité qui est entre lui et moi. Pressée néanmoins de son amour, et nonobstant qu’il soit grand Dieu et que je ne sois rien, je lui dis : O mon Amour, quand vous me devriez envoyer dans l’enfer, il faut que je vous aime, que je vous caresse et que vous soyez l’entière possession de mon cœur, car je ne puis aspirer qu à vous, ô mon grand Dieu, ô mon grand Amour a !
D’une sorte d’extase continuelle où elle était incessamment absorbée dans la vue du Verbe divin.
Vie, p. 120.] Cette Mère, ayant tout ensemble la dignité et la qualité d’Épouse, on ne doit pas trouver étrange si elle a dit plus haut que dans cette alliance tous les biens étaient devenus communs, car dès que l’amour a élevé une âme à ce comble d honneur, elle n a rien qui ne soit à Dieu et Dieu n a rien qui ne soit à elle. Ils ont mêmes biens, mêmes maux, mêmes intérêts, et comme parle saint
a. Défi de l’amour qui rappelle celui de Job : Quand même il me tuerait, j’espérerais en lui. Job. xiii. 15.
». Voir le fragment 34.
Bernard, un même héritage, une même maison, une même table, un même lit...
...Étant (donc) parfaitement anéantie en Dieu, elle ne voyait plus rien d’elle-même. Elle ne voyait plus rien en elle que Dieu et les richesses de Dieu, en sorte qu’elle lui disait par un nouveau langage d’amour : Vous êtes mon mien, vous êtes un autre moi-même... Ainsi, Dieu étant sien, et puisqu’il faut ainsi parler. Dieu étant comme un autre elle-même, elle voyait tout ce qui était en Dieu et tout ce qui appartenait à Dieu, comme s’il lui eût été propre. Elle voyait sa beauté, sa bonté, sa sagesse, sa grandeur, sa puissance, sa royauté comme siennes...
On ne peut écrire d’une manière plus simple et pourtant plus relevée (qu’elle l’a fait) a, la communication de biens qui se fait entre Dieu et l’âme, ensuite du mariage surnaturel, surtout quand il s’accomplit d’une manière aussi extraordinaire que celui dont il s’agit (ici).
Mais du nom et de la qualité d’Épouse, je viens au solide, savoir, à cette union profonde dont (elle va parler), et que je puis appeler extatique, à cause de son application forte et continuelle. Non qu’elle la mît dans une abstraction des sens, parce qu’elle était obligée de s’appliquer aux affaires qui lui étaient commises, mais parce qu’elle l’y portait, et qu’elle était obligée de faire des efforts pour retenir son esprit et empêcher qu’il n’abandonnât les sens.
L’Objet dont elle était occupée la ravissait si puissamment, qu’elle perdait la mémoire de tout le reste, de sorte que pour entretenir ses forces et satisfaire à ce qu’il demandait d’elle pour le dehors, elle le priait, en des termes pleins de confiance et d’amour, de suspendre un peu ces sortes de faveurs, et de lui donner le loisir de prendre son repos et de travailler à ses affaires. Alors Notre-Seigneur contentait amoureusement ses désirs et lui donnait le temps qui lui était nécessaire, sans pourtant se laisser perdre de vue, mais travaillant avec elle et la faisant réussir d’une manière ravissante en tout ce qu’elle entreprenait.
Cette application n’était pas violente comme celle dont elle a parlé (tout à l’heure) ; elle était plus douce et plus intérieure. Ce qu’elle (en va dire fera) assez comprendre l’excellence de cette occupation intime et du divin commerce qu’elle y entretenait avec son Époux.
Notre-Seigneur diminua ces grands et violents accès, et j’étais assez longtemps sans les souffrir. Mais, il me
a. Ibid. Voir aussi, plus bas, le fragment 40. Cette même idée de la communauté des biens est plus développée dans la Relation de 1654.
donna en la place une occupation intérieure si grande qu’elle me faisait tout oublier, principalement lorsque j’avais communié, car j’avais alors bien de la peine à rappeler mon esprit pour vaquer aux affaires qui m’étaient commises. D’autant plus que cet état est moins sensible que le susdit, il est plus retiré au dedans et éloigné de l’extérieur. C’est pourquoi, dans l’oubli où j’étais des choses du monde, je disais a Notre-Seigneur . Hé, mon Amour ! je vous prie de me donner congé de penser à ce que j’ai à faire pour le prochain, puis je vous caresserai. Alors, il m’y faisait penser et je sortais de toutes les affaires qu’il permettait continuellement m’arriver.
Je ne saurais exprimer la force ni la douceur de l’union de mon âme avec Notre-Seigneur, principalement par la sainte communion. Et, comme c’était d ordinaire après cette action que j’allais vaquer aux affaires de mon frère, ni le bruit des rues, ni ce que j’avais à traiter avec les marchands, ni tous les soins dont j étais chargée ne me pouvaient tirer de la liaison intérieure que j avais avec la Divinité.
Je me sentais remplie de l’unité de Dieu au fond de l’âme par le moyen de ce sacrement d amour, et quoique j’en eusse la présence habituelle, c’était néanmoins d une manière tout autre. Cela me causait une faim continuelle de communier sans cesse, s’il m’eût été possible, parce que j’expérimentais que c’est là où 1 on jouit vraiment de Dieu. Quelquefois, plus de cinq ou six heures après avoir communié, et vaqué à beaucoup d’affaires des plus distrayantes du monde, et parlé sans cesse, y étant nécessitée, je sentais si fort cette liaison intérieure, qu il me fallait faire violence pour prendre ma réfection. Étant avec des personnes qui parlaient sans cesse d affaires ou de choses indifférentes, il ne m’était pas possible d’y prendre garde a. Quelquefois, mon frère pour se
a. La simplicité avec laquelle elle vient d'écrire l'union de son âme avec Dieu,
récréer ou autrement, me demandait mon avis sur ce qui avait été dit, et alors je demeurais toute honteuse ne pouvant en rendre raison, tellement qu’il me fallut avoir soin et attention particulière, me distrayant volontairement pour l’amour de Dieu, car autrement, j’eusse été incommode aux personnes avec qui j’étais, et il me faisait cette miséricorde que je contentais un chacun. Cette occupation me faisait encore oublier de regarder les choses qui étaient même nécessaires, en sorte que mon confesseur m’en mortifia bien fort, m’obligeant de regarder ce qui serait de besoin, car, comme j’avais à converser avec plusieurs personnes, ne les regardant point quand j’avais des affaires avec eux, je ne les reconnaissais plus.
Il me fallut donc accommoder à tout, pour l’amour de Notre-Seigneur, et cela ne me distrayait point de jouir de Dieu, mais il me causait bien des croix et me mit dans une pratique continuelle de vertu, de peur de tomber dans des occasions où j’eusse fait de lourdes fautes. Car, Dieu sait combien il m’a fallu souffrir depuis ma conversion, aucun jour ne s’étant passé que je n’aie eu beaucoup de peine en mon âme, ne voyant presque rien qui ne répugnât à la pureté de cœur et au dégagement d’esprit que je connaissais qu’il fallait avoir pour être vraiment unie à Dieu. Parmi tout cela, rien n’interrompait mon union, et la forte liaison que j’avais à Notre-Seigneur durait toujours.
Des attraits de l'Époux divin et de l’amour extatique qu’ils produisent dans l’âme.
Vie, p. 125.] Il n’est pas facile de rapporter les différentes manières
surtout après la sainte communion, lui a fait dire des paroles qui en font assez comprendre la force et la durée... C’est de là qu’on peut juger de la force et de la douce violence de son attention à Notre-Seigneur, parce que, communiant tous les jours, et le redoublement de son union continuelle durant cinq ou six heures après la sainte communion, dans une telle force que les sens en étaient presque dans l’abstraction, il faut inférer que l’amour ne donnait guère de relâche à son cœur, et qu’il lui laissait bien peu de temps pour respirer. Vie, p. 124.
dont Notre-Seigneur se servait pour s’unir à cette ame embrasee de son amour et les embrassements souvent réitérés dans lesquels il la consommait. Depuis le moment de sa conversion, elle lui demeura tellement unie par la pensée et par l’amour qu’elle ne le perdait jamais de vue. Mais surtout, depuis qu’il lui eut fait l’honneur de l’élever à la dignité d’Épouse, il se l’unissait de temps en temps d’une manière si douce et si pénétrante, qu il semblait se la vouloir plutôt identifier que de se l’unir. C’était un effet de cette alliance sainte qui exigeait des embrassements plus étroits et des communications plus intimes que dans l’état d’une union ordinaire. Un jour, il se présenta à elle dans l’éclat et dans les lumières de sa gloire, et comme il avait du dessein particulier en se faisant voir de la sorte, il ne fortifia pas son esprit, comme il fait en ceux à qui il veut se communiquer en cet état. De là vient que, n’en pouvant supporter l’éclat, elle en fut éblouie, mais elle n’en fut pas plus étonnée, car dans la privauté qu’il lui donnait, elle lui fit des plaintes amoureuses qu’elle ne le pouvait supporter en cet état, le priant de se rendre plus accessible, s’il voulait s’approcher d’elle. Alors, il changea cette lumière en une union d’amour si céleste et si divine, qu’elle la prit pour un avant-goût de la félicité des Bienheureux.
Une fois que mon âme était dans un grand repos unie à Dieu comme à son centre, et que je prenais de la complaisance dans ses perfections et dans ses grandeurs, je fus éclairée d'une si grande lumière de la Divinité, que mon âme ne la pouvait supporter. Et, tout ainsi qu’extérieurement l’on ne peut regarder le soleil sans en être ébloui et comme aveuglé, ainsi j’étais sureclairee intérieurement par une pénétration si grande qu elle ne se peut jamais exprimer. Je lui disais : O mon grand Dieu t je ne vous puis supporter en cette sorte. Puis je me retrouvais abîmée en cette lumière. Ainsi, il revenait de fois à autres, et je répétais aussi les memes paroles. Cet attrait fut si puissant que, s’il eût demeure longtemps, je crois qu’il eût séparé mon ame pour ne plus revenir en sa prison, mais qu’elle fût demeuree dans ce grand soleil dont elle était eclairee a. Il eut
Ci T pan de la Croix : « L'âme ne pourrait résister à de semblables
faveurs si Dieu ne fortifiait et ne soutenait la nature, comme il fit à 1 é^d de Moïse en le plaçant dans le creux du rocher et en le protégeant de sa main d
enfin compassion de moi, changeant cette vue en une union d’amour très particulière. Je ne pouvais jouir de cette grande clarté, l’âme n’étant pas à soi et ne pouvant rien que ce que cet Agent voulait en elle, s’en rendant le maître absolu, et elle se laissait conduire, mais de je ne sais quelle façon qu’elle eût voulu être tout anéantie, cette grande lumière la tenant dans le respect. Mais, elle, qui est créée pour aimer, tendait à sa fin, et Dieu qui aime plus l’âme, sans comparaison, que l’âme ne l’aime, la fit entrer par sa miséricorde en l’union susdite, dans laquelle il lui fit goûter une douceur céleste.
Cet excès étant passé, je pensais à part moi : Mais est-il possible que dans le ciel on goûte Dieu davantage ? Car, en cette union, l’âme voyait que tout ce qui est à son Bien- Aimé était sien, et que ce qui était sien était à son Bien-Aimé, mais par un si doux commerce que l’âme semblait être toute transformée en lui, ne se voyant plus, mais son Bien-Aimé en elle. Elle était comme un ciel, ne pouvant voir son Bien-Aimé ailleurs pour lui parler et pour en jouir par une continuelle union, le voyant là toujours Amour, content d’être chéri, caressé, et embrassé par cette âme même, à laquelle réciproquement il faisait sentir ses divins attraits, d’une façon si charmante qu’elle ne se peut exprimer. Il m’arrivait de si grands transports de joie par cette lumière qui me montrait que Dieu veut être aimé, que mon esprit s’emportait, et j’en parlais avec plaisir à ceux de ma connaissance qui me venaient à la rencontre.
Vie, p. 145.] Le désir insatiable qu’elle avait d’aimer Dieu et que tout le monde l’aimât comme elle, la transportait quelquefois d’une telle manière, qu’il se faisait paraître au dehors de telle sorte que, sortant une fois de l’oraison et conservant encore les sentiments qu’elle y avait eus, surtout désirant comme saint Paul, que tous ceux qui n’aiment pas Notre-Seigneur Jésus-Christ fussent excommuniés et retranchés du nombre des fidèles (I Cor. xvi, 22), elle rencontra
afin qu’il pût voir sa gloire sans mourir (Exode, xxxm, 22-23). L’interposition de cette main divine fait que la nature reçoit plus de plaisir et de douceur de cette communication si sublime qu’elle n’en ressent d’accablement ». La Vive Flamme d amour, str. 51, v. (trad. des Carmélites de Paris).
un religieux de sa connaissance à qui elle demanda hardiment . Mon Père, aimez-vous Dieu ? Si vous ne l’aimez, il n’y a pas moyen que je vous parle. Ce Père, qui connaissait son fond et qui voyait bien à son accent, à son geste, à son visage enflammé, qu’elle était dans un transport extraordinaire, lui fit seulement un signe de la tête en lui disant : Oui, je l’aime. Puis il la laissa passer sans lui rien dire davantage.
Vie, p. 126.] Notre-Seigneur se servait de toutes occasions pour renouveler cette union et la rappeler dans ses embrassements. Le seul souvenir de l’union la ravissait et la remettait dans 1 union même.
C’était un continuel renouvellement d’ alliance entre mon âme et son Bien- Aime, et par diverses reprises je me trouvais perdue en cet océan d amour. Si, sortant de l’union, il m’en eût fallu parler et rendre compte, cela m’eût fait voler pour me relancer encore en lui. Je m’y suis trouvée surprise en parlant à mon confesseur a, car je me sentais ravir la parole, et il me fallait asseoir promptement et patir en mon ame un plaisir indicible. O Dieu, que cette union est grande ! C’est un mélange d’amour et d’amour, et on peut dire avec Dieu : Mon Bien- A imé est à moi et moi cl lui (Cant. II, 16), mais à lui entièrement. Mais, hélas ! J’aime mieux me taire que d’en dire davantage, car je ne dis rien qui approche de ce qui en est, et je me sens trop insuffisante pour déclarer une chose si sublime. Aussi ces sortes de faveurs se doivent sentir et expérimenter, et non pas se déclarer
ou s’écrire.
L’union b se fortifie de plus en plus et il faut que
». Allusion à une extase subie au cours d’un entretien avec dom Raymond
de Saint-Bernard.
*>. Auc p. 127 : «
p. 127 : « passage est empl de mieu: .
ce Dieu d’amour soit le possesseur de tout. L’âme ne peut ni lire, ni écrire, ni réciter aucune prière. L’Esprit lui dérobe la parole afin que rien n’empêche le commerce intime de l’Amour, et il semble que l’Amour même soit jaloux et qu’il veuille que tous les moments lui soient consacrés. Elle se sent perdue dans celui qui la possède, et il ne se peut rien imaginer de semblable à cette défaillance et à cette heureuse perte. Ce sont des retours redoublés, où elle se consomme et semble défaillir à tout moment. Elle languit et elle meurt sans cesse, et néanmoins, cette langueur est sa force et cette mort est sa vie.
Vie, p. 127.] Il ne se peut rien dire de plus dévot, ni pourtant de plus élevé, et pour parler de la sorte, il fallait avoir une parfaite expérience de tous les ressorts de l’amour divin et de ses plus secrètes opérations. Mais quoi que j’aie dit ou que je lui aie fait dire de son union, ce ne sont que des dispositions à un état bien plus sublime où Dieu la doit élever un jour. Car, enfin, ces unions et ces jouissances extraordinaires ne lui arrivaient que de fois à autres, et par des reprises qui, à la vérité, devenaient de jour en jour plus fréquentes; mais il la doit élever, — et ce sera dans peu de temps, — à une autre espèce de mariage mystique a, dans lequel il n’y aura plus de changement, et où ces unions qu’elle ne goûte que par intervalles lui deviendront continuelles et familières.
Comment la jalousie de l’Époux divin lui fait conserver dans une union continuelle un amour toujours actuel.
Vie, p. 129.] Notre-Seigneur avait eu de tout temps un soin très particulier de la conserver dans l’innocence, comme dans l’une des plus essentielles dispositions à l’union où il la destinait. Mais surtout, depuis la célébration du mariage et que par la qualité d’Épouse elle fut toute à lui, il la conserva comme la prunelle de son œil, écartant jusques aux atomes d’impureté qui lui eussent pu causer la moindre tache. Il ne la regardait plus qu’avec un amour de jalousie, la prévenant de telle sorte dans ses affaires, dans ses voyages et dans la conversation qu’elle était obligée d’avoir avec le monde, qu’il
a. Sur cette distinction que Dom Claude Martin établit ici dans le mariage mystique, voir plus loin.
la détournait, par une disposition secrète de son amour, des lieux et des occasions qui pouvaient affaiblir l’union de son cœur et de son esprit. Quelquefois, il ne la détournait pas des objets, mais quand elle était obligée de poursuivre sa pointe, il détournait les objets d’elle. Ce n’est pas qu’elle ne vît et qu’elle n’entendît souvent des choses capables de souiller d’autres cœurs que le sien,^ mais, outre que Dieu savait que cela n’était point capable de 1 arrêter, et qu 1 ne les permettait que pour lui donner une plus grande aversion du monde, les espèces, qui en demeuraient imprimées dans les autres comme dans des miroirs, n’entraient point jusques dans son esprit, et ne faisaient pas plus d’impression que les espèces visibles en font
sur la pierre. a „ „ ,
Cette sainte jalousie de l’Époux céleste est 1 un des plus grands effets de son amour envers son épouse, car, par ce moyen, rien ne pouvait ternir la beauté qui la faisait aimer, et de son côté, rien ne troublant son commerce intérieur, elle conservait dans une union continuelle un amour toujours actuel.
L’Ëpithalame d'amour de l’union extatique.
Vie p 12Q.I (En) tous les lieux et (en) tous les temps..., et soit qu’elle marchât par la ville, soit qu’elle traitât d’affaires, soit qu elle fût occupée aux travaux domestiques, son cœur était egalement éloquent ; rien ne l’empêchait de louer les perfections de son Epoux et de lui déclarer les ardeurs de son cœur. (Ces transports d un amour très pur et tout de feu, c’était son épithalame). b.
C’était sa coutume, quand l’impétuosité de 1 amour était trop violente et qu’elle craignait qu'elle ne vînt à éclater au dehors, de se retirer en son particulier, pour soulager son cœur par sa plume, en écrivant les mouvements de sa passion.... Quelquefois ses ep thalames étaient courts et quelquefois ils étaient plus étendus ••• ( ne se pouvait lasser) de joindre les louanges à 1 amour, qui sont les
a. La ^ paraphrase £ Relation de 1633. s'ü
dUisS£ianfa pif été conservé. Marie a déjà noté cette intervention jalouse du Saift-Esprit "dans sa "ie intérieure, dès le début de son itinéraire mystique.
Voir le fragment 7. , , ,
, T/- » rifhTç. à un Dassagre de la Relation de 1654, auquel
eue rattache° cette1 glie. Dans les fragments la
£Sf=;Æïï^^rr^^eLsP,ns,oin.
deux parties qui composent (cette sorte de cantique.) Quelquefois, elle disait seulement : 0 Amour! O grand Amour! Vous êtes tout et je ne suis rien! Mais, il suffit que le tout aime le rien et que le rien aime le tout! Et d autres fois : 0 mon Dieu, ô mon grand Dieu! soyez béni de toutes les langues, soyez aimé de tous les cœurs ! Quelquefois même, elle ne faisait que dire : 0 mon Dieu, ô mon grand Dieu! Ce qui n’était pas une simple élévation d’esprit, ni une oraison purement jaculatoire, mais un véritable cantique, parce qu’il se faisait par un mouvement d amour, de louange et de joie, dans la complaisance qu’elle avait que son Amour était Dieu et grand Dieu.
Et il ne faut pas s’imaginer qu’elle chantât ses cantiques extérieurement et par des paroles sensibles. Tout cela se passait dans le temple de son âme, où il n’y avait que l’entendement qui parlât : d’où vient que son cantique ne cessait point dans les compagnies où elle se trouvait, ni dans les affaires où elle était occupée. Quelquefois même, ce qui était admirable, l’entendement se taisait, et toutes ses opérations demeurant suspendues, la volonté seule chantait le cantique d une manière ineffable... Mais ce qui est encore plus incompréhensible, il y avait des temps auxquels l’entendement et la volonté gardaient le silence, et il semblait que ce fût le fond de l’âme qui chantât ce cantique, non qu il chantât en effet, parce que l’âme ne peut agir que par ses puissances, mais ses paroles semblaient être tellement imprimées en sa substance, que sans parler elle disait : « Mon Dieu, mon Dieu, mon grand Dieu ! » C’est ce qu’elle dit elle-même, d’une manière simple, mais admirable dans sa simplicité.
Mon âme est si habituée à parler ainsi, que même la nuit, en m éveillant et étant encore a demi-endormie, j’entends ces paroles au fond de mon âme : O mon Dieu ! ou les autres aspirations que j’ai rapportées ci-dessus a. Quelquefois, elles m’éveillent si fort que je suis contrainte de prier mon Bien-Aimé avec toute confiance de me laisser dormir, a cause du besoin que j’ai de repos b.
a. Indice d’un passage omis.
b. Voilà une doctrine admirable que tout le monde n'entendra pas car pour La comprendre, il faudrait être aussi pénétré du saint amour que celle qui V enseigne et aussi accoutumé qu’elle à chanter les louanges de l'Epoux.
Un épithalame saint n’est point prémédité. Les paroles n'en sont point étudiées, ' ordre n y est pas toujours bien suivi, le tout venant de l’abondance de l’Es-brit qui domine dans le cœur. Quelquefois même le bon sens n'y paraît pas, parce que l amour, ne disant qu’une partie de ce qu'il a dans le cœur et retenant l'autre, la liaison du discours ne Paraît pas au dehors. Mais quoi qu’il dise, il est saint, et ne profère ïamais rien d'indécent (17). Vie, p. 132.
Vie, p. 133.] Notre Mère a expérimenté (les différentes passions d’amour qui occupent une âme, quand elle aspire au mariage spirituel, et celles où elle se trouve quand le mariage est accompli)... Elle a passé par toutes ces affections amoureuses ; car, lorsqu’elle était encore dans le désir et dans l’attente du mariage, elle a pâti, ainsi qu’on a pu remarquer, ce qu’elle appelle tendance, c’est-à-dire, un mouvement violent de son cœur qui la faisait aspirer à la possession de l'Époux, puis ies gémissements qui mettaient son âme dans la langueur, et ensuite dans la suspension qui la faisait agoniser. Et depuis le mariage, elle s’est trouvée dans ces transports et dans ces privautés qui semblent faire oublier le respect de la Majesté a, puis dans le retour et dans la vengeance amoureuse envers son Époux, et enfin, dans le martvre de l’amour, comme on va voir (dans la suite). Mais, surtout depuis ce temps-là, la privante avec Notre-Seigneur lui a été continuelle et elle y a persévéré toute sa vie.
Le martyre de l’amour.
Vie, p. 136.] Il n’y a rien de plus doux, rien de plus délicieux que l’amour divin, mais aussi il n’y a rien de plus sevère, et s il est permis de le dire, rien de plus inexorable (18). Il caresse les âmes pures et les remplit de mille plaisirs, mais aussi il les fait languir, souffrir et mourir, par un très rigoureux martyre.La Mère de l’Incarnation qui avait tant de fois éprouvé et expliqué les caresses et les saintes voluptés de ce divin amour, en explique aussi parfaitement les souffrances et le martyre. Ce martyre d’amour dont (elle a parlé plus haut) était une plénitude de feux et de flammes que Notre-Seigneur tenait enfermés dans son cœur, sans lui donner la liberté de les faire sortir au dehors par des démonstrations d’amour, et qui, étant par cette retenue dans un état violent, lui faisaient souffrir, même dans le corps, des peines qui lui eussent causé la mort, si elles eussent ete de durée Mais enfin, ces feux et ces flammes trouvant une issue sortaient de son cœur avec effort et impétuosité, comme des foudres ou plutôt comme des flèches embrasées qui se lançaient dans celui de l’Époux. Son cœur, étant ainsi déchargé, recevait du soulagement , mais en même temps, l’amour lui faisait souffrir une autre espece de martyre, comme un tyran qui fait passer ses martyrs par diverses
sortes de supplices... b
Ce second martyre qui succédait au premier était que les feux
a. Voir le fragment 35.
b Ce ne sont point ici des pensées spéculatives ni des paroles exagérantes mais des vérités réelles et constantes, comme on le verra dans la suite. Vie, p. 13 •
et les flammes de son cœur, se lançant dans le Cœur de son Époux, son âme ne sortait pas de son corps pour les suivre et se rendre dans ce Cœur adorable, qu’elle regardait comme le centre du sien a. Une sainte impatience de n’être pas unie, de la plus parfaite manière, à celui qu’elle aimait uniquement, causait à son âme un désir continuel de sortir de son corps, mais ce désir, ne s’accomplissant point, lui causait ce martyre d’amour, et pour me servir de ses termes, elle mourait de ne pas mourir. (Aussi, dans un sublime) transport elle dit ces ardentes paroles :
Amour suradorable ! Amour, le suprême ami de mon cœur, que fais-je ici-bas, parmi les souillures du monde ? Ne savez-vous pas, ô Bien-Aimé, que c’est un martyre insupportable aux âmes qui vous aiment d’être séparées de vous, et dans cette séparation, de vous voir offensé par des sujets si misérables qui ne tiennent compte de vous, ni de votre charité ? Ah ! Amour, Ah ! Amour, tirez-moi de ces malheurs et de cette corruption misérable, où il n’y a que tourment et affliction d’esprit. Mon cœur soupire après vos demeures éternelles pour voir votre unique beauté et jouir de votre douce et désirable union, dont votre bonté donne un avant-goût à vos bienaimés, par la participation que vous leur en donnez. O Dieu ! quelle félicité d’être affranchie de ce corps qui met un si grand obstacle à l’union parfaite de l’amour ! Nous jouissons de vous ici-bas, nous vous embrassons ; vous êtes notre trésor, vous êtes notre vie, vous êtes notre Amour, oui, vous êtes tout cela quand vous nous tenez absorbés en vous. Mais sommes-nous à nousmêmes ? Ah! que nous expérimentons de misères dans notre bassesse et pauvreté ! Qui donnera donc à mon âme qu’elle rompe sa prison ? Que l’amour fasse à ce corps une porte et une ouverture assez grande pour la faire sortir, afin qu’elle demeure éternellement captive
a. Réflexions qui sont ici d’autant plus considérables qu’elles ne sont pas une simple paraphrase du texte de la Relation. Dom Claude Martin y a parfaitement marqué la place du Cœur de Jésus dans la vie intérieure de Marie de l’Incarnation.
en vous, mais d’une captivité qu’elle aime mille fois mieux que toutes les libertés du monde.
Un jour a, souffrant les excès de l’Amour, et tout ensemble la vue de mes fautes, qui sont deux peines fort pressantes et également difficiles à supporter, je m’écriai : Qui est celui, ô Amour de mon âme, qui pourra parler des douces plaies que vous faites au cœur de ceux que vous aimez, et qui vous aiment ? Vous vous plaisez à les faire languir et mourir mille fois le jour, mais d’une mort mille fois plus douce que la vie ; car, n’est-ce pas mourir que d’être dans vos continuels embrassements et se voir encore éloignée de vous, demeurant enfermée dans un corps sujet à tant de misères et de distractions, à tant d’objets, dis-je, qui empêchent le pur amour et qui nous séparent tous deux ? O Pureté, ô Netteté, ô Dieu de mon cœur, de quelle importance est la moindre faute ! Ce pur amour ne peut rien supporter. Retranchez donc en moi ce qui n’est pas le pur amour. C’est un martyre, ô mon Jésus, de voir tant de souillures contraires au pur amour.
Vie, p. 138.] Il semblera qu’on ne peut rien dire de plus fort, de plus ardent, ni de plus animé, pour exprimer les sentiments que l’amour divin imprimait dans cette âme pure, et les délicieuses plaies du martyre qu’il lui faisait souffrir... ; mais ce que je vais dire me paraît bien plus doux, plus éloquent et plus embrasé, car elle ne demande pas seulement de mourir pour être parfaitement unie à
et celui du ms. 19661, pai de l’un à l’autre, il sera dans la Vie.
Marie de l’Incarnation.
son Époux, elle lui en propose encore la manière, laquelle me semble si élevée, qu’il n’y a que l’amour le plus parfait et le plus saint qui l’ait pu inventer
Mon doux Amour, mon doux Amour, mes délices adorables, vous plaisez-vous à mes langueurs ? Ne savez-vous pas que mon désir est véritable ? Oui, vous le savez, car mon cœur est nu en votre présence, proche de V Autel de votre sacré Cœur&. Que je sois donc toute vôtre, comme vous êtes tout mien ! Possédez-moi et que je vous possède, par un mélange d’amour. Encore un coup, Autel sacré, que sur vous soit fait ce sacrifice ! O Brasier adorable, faites brûler celle qui ne veut vivre que dans vos flammes ! Serait-il possible de me voir si proche de vous et d’être appliquée sur un autel de feu, sans être toute consommée d’amour ? Mais, ô secrets ! ô secrets ! vous vous plaisez dans mes croix, car, ô mon doux Amour, je suis unie à vous et à votre Cœur embrasé, et cependant je vis et je meurs tout ensemble. Je vis, parce que l’on ne peut être unie à vous sans vivre de votre vie, ô Vie admirable ! et je meurs, parce que cette union est aussi une mort qui fait finir tout ce qui n’est pas vous. Ainsi, vivant et mourant, je ne suis pas à moi, mais à vous, ô mon cher Tout, ô mon Amour, ô mon unique désiré !
C’étaient là mes entretiens parmi les tracas, et cet entretien familier avec Notre-Seigneur m’embrasait sans cesse. Dans l’oraison et par les rues, et en quelque lieu
a. Ce texte est à rapprocher du fragment 27 où nous avons noté l’origine première de la dévotion de Marie au Cœur de Jésus. Tout un travail de réflexion et d’approfondissement s’est fait en quelques mois dans son âme. Déjà nous saisissons l’aspect central de la dévotion au Sacré-Cœur, telle que la pratiquera la Vénérable Mère. Le Cœur de Jésus est V autel sur lequel sont offertes toutes les victimes et toutes les prières pour y être présentées au Père. Mais la conception du Cœur, fournaise d’amour, n’est pas non plus étrangère à Marie : témoin, lorsqu’elle parle du Cœur embrasé.
que je fusse, je languissais d’amour, et pourtant je jouissais de l’Amour. Mais, c’est qu’il se plaît à me faire ainsi souffrir, et il est impossible à 1 ame souffrante et languissante qu elle ne fasse des saillies. Je ne sais comme je dois dire. On souffre, on languit, on jouit. Je me mortifie beaucoup d’écrire ceci, mais je ne puis dire ma manière d’oraison, ni la façon dont Dieu me conduit, sans faire connaître ce que je voudrais être à jamais caché dans le secret de mon cœur.
Vie, p. 139.] Je ne saurais jamais écrire le tourment que l’amour faisait souffrir à son âme, par les désirs véhéments qu’il lui inspirait d’être détachée de son corps, afin de s’unir à son Epoux immédiatement et sans milieu. Rien ne pouvait soulager la flamme qui la consumait. Toutes les créatures ne faisaient que l’aigrir et l’embraser encore davantage, comme le vent qui allume le feu a.^ Quand elle jetait les yeux sur un objet, il lui semblait qu il disait à son cœur . Ce n’est pas moi que vous désirez. D’où elle prenait aussitôt occasion de s’élever, avec une vitesse non pareille, à celui qui était 1 unique objet de ses désirs. La seule communion, où elle avait trouvé du soulagement lorsqu’elle aspirait au mariage, était aussi le seul remede qui la soulageait lorsqu’elle en désirait la consommation, parce qu elle était assurée qu’elle y possédait celui qu’elle aimait quoique ce fut encore d’une manière obscure; mais la certitude suppléait a 1 évidence.
T’étais un peu soulagée par la sainte communion, m’en approchant avec un désir extrême d’embrasser, de chérir et de caresser le sacré Verbe Incarné, en attendant la parfaite consommation de l’union, car, 1 ayant reçu, je ne saurais exprimer la manière en laquelle je le possédais et il me possédait, me faisant sentir par expérience et par ses touches que c’était lui, lui, dis-je, qui est l’Amour et le Maître des cœurs. Après m avoir tenue longtemps dans une grande union, je demeurais dans la vue et dans la jouissance de la Divinité, et de toute
a Pela soit parce que les créatures se présentaient à elle comme des obstacles
r^rfetr t re ne l’Époux (19)-
la Trinité que je connaissais être en ce divin sacrement ; car, bien que je le visse appartenir au sacré Verbe Incarné, j’avais aussi une connaissance, que la Divinité étant indivisible et les Personnes inséparables, je possédais tout cela dans ce sacrement d’amour. Oh ! que Ton connaît là de grandes vérités ! C’est un abîme qui n’a ni fond ni rives. On ne saurait jamais dire ce que Dieu découvre à mon âme, quand il se donne à elle dans ce sacrement adorable. L’éternité, où toutes choses seront découvertes, le fera voir, toutes mes paroles étant trop défectueuses pour le récit de tant de choses si ineffables.
Vie, p. 140.] Elle était donc soulagée par la possession de son Époux qui se donnait à elle d’une manière si douce, et avec une profusion si abondante de grâces et de lumières. Mais ce soulagement était de peu de durée, et tout aussitôt elle rentrait dans son martyre et dans l’ardeur de ses désirs. Dieu même prenait plaisir à la faire souffrir, par des lumières extraordinaires qu’il lui donnait, lesquelles, bien loin de diminuer ses peines, augmentaient son désir et redoublaient son martyre.
Mon cœur s’embrasait toujours de plus en plus : les lumières que je recevais de Dieu me causant toutes ces inflammations. Un jour, étant en oraison, il me fit connaître que le Fils de Dieu, seconde Personne de la très sainte Trinité, était comme le sein et la poitrine du Père a. Ce n’est pas que je visse rien d’imaginaire, mais je ne sauiais dire autrement pour me faire entendre. Dans ce sein, que je voyais aussi comme un Autel d’amour, tous les bien-aimés du Père étaient logés et consommés par ses ardeurs, et je voyais que c’était aussi là ma demeure b. O Dieu, quelle consommation ! De plus,
a- Non une vision mais une illustration de l'intelligence. Et puis surtout comme Marie le note expressément, rien d'imaginaire. C’est donc à l’idée qu’il faut regarder, non à l’image évoquée par sa traduction verbale. Cette idée est sous un autre symbole, identique à celle du Cœur de Jésus, principe de vie intél rieure et éternelle pour les âmes, autel et foyer d’amour où tous les élus sont consumés.
b- ( Elle recevait là) une assurance de sa prédestination à la gloire, comme elle l'a encore reçu en d'autres manières. Vie p. 140.
de ce sein amoureux sortait avec impétuosité un fleuve d’amour qui recréait tout le ciel. Au sortir de cette oraison, j’étais dans une langueur extrême, me plaignant sans cesse à l’Amour de ce qu’il me laissait vivre et demeurer encore en cette chair mortelle et corruptible.
Vie, p. 140.] Cependant quelque désir qu’elle eût de mourir, elle ne mourait point, et tant s’en faut que Notre-Seigneur diminuât ses souffrances, qu’au contraire il se plaisait à (les) augmenter. J ai dit que l’amour divin est un délicieux tyran qui se plaît à faire souffrir à ses amants diverses espèces de martyres. En voici un nouveau qu’il fait succéder aux deux dont je viens de parler, et qui les surpassait en douceur, comme il les surpassait en souffrances , car il faut avouer, et notre Mère Ta dit ailleurs, qu il n y a rien de si délicieux que les rigueurs innocentes de ce saint amour, et que, quelques plaintes que l’âme fasse à celui qui la martyrise de la sorte, elle les voudrait toujours souffrir.
Le fort du martyre de l’amour est de ne pouvoir aimer Dieu autant qu’on le voudrait aimer et qu’on le connaît aimable, et de ce que le cœur, par tous ses efforts, ne peut satisfaire à ses désirs. Plus on aime, plus on veut aimer. L’amour, par ses accroissements continuels et embrasés, devient insatiable, et cette insatiabilité échauffe et dilate tellement ce cœur qu’elle cause quelquefois la mort. C est la mort précieuse de l’amour qui a ravi l’âme de quelques saints, et, si notre Mère n’en est pas morte, j’estime que c’est comme un miracle : un cœur ne pouvant avoir de plus violents accès d’amour ni une insatiabilité plus grande à aimer que le sien.
Le Martyre de l’amour ( suite) .
Vie p. 149.] Dans le martyre dont elle vient de parler, le corps et l’esprit souffraient, mais l’esprit souffrait beaucoup plus que le corps. Dans un autre (martyre dont elle parle aussi) l’esprit ne souffrait point et il n’y avait que le corps qui fût dans la souffrance. Ce martyre était une réelle et véritable agonie qu’elle expérimentait entre 1 esprit et le corps, car l’esprit voulait suivre son Époux, qui témoignait le vouloir enlever et emmener avec lui, et comme c était ce qu e e avait désiré dans son martyre, non seulement il ne souffrait rien mais il avait même un plaisir extrême de voir 1 accomplissement de ses désirs et qu’il allait sortir de sa prison pour s unir à lui de la plus parfaite manière, sans espérance de retour dans le monde. Mais le corps ne pouvant souffrir une séparation si violente et si
contraire à son inclination naturelle, la résistance qu’il y faisait le tourmentait d'une manière très sensible, et lui était une torture qu’il ne pouvait supporter... a Je n’en dirai rien davantage, de crainte de ne pas parler assez dignement d’une opération si spirituelle et si subtile. Il faudrait en avoir l’expérience pour l’expliquer comme il faut. Notre Mère l’a eue ; aussi en dit-elle assez pour en donner l’idée et pour faire comprendre que..., si cette souffrance d’amour durait seulement trois jours, il faudrait mourir. Mais je rapporterai une autre espèce de martyre, lequel étant plus sensible sera aussi plus facile à comprendre. Ce n’était pourtant qu’une suite et un effet de celui de l’âme, qui, communiquant ses souffrances à la partie inférieure, les répandait enfin jusques dans le corps.
Je sentais toujours ce cœur souffrant de nouvelles inflammations, et, ne pouvant se taire, il exhalait son feu par ses plaintes ; autrement, je crois qu’il se fût brisé en pièces. J’étais contrainte de me retirer de peur d’être entendue et je disais à demi-haut ma souffrance à celui qui me la faisait endurer. Mon corps me faisait bien de la peine, car en ces occupations je ne perdais pas l’usage des sens, et je me voyais contrainte de me
a. Il n'en était pas comme d'un corps moribond qui, n’ayant quasi plus de sentiment, et dont les puissances qui peuvent causer de la douleur par l' appréhension qu'elles ont du mal, étant comme éteintes, il n’est quasi plus en état de sentir la violence que l’âme fait pour en sortir. Mais le corps de notre Mère était dans toute sa force, en sorte que l'esprit ne s'en pouvait séparer sans lui faire une violence des plus cruelles; et ses puissances étaient dans toute leur vigueur, en sorte qu'elle voyait également l’avantage que cette séparation devait apporter à son âme et le mal qu’elle devait causer à son corps. Enfin l'amour faisait souffrir à son corps, dans la plus parfaite santé et dans la plus grande vigueur de ses sens, la même agonie que la maladie fait ressentir aux autres corps, quand elle fait les derniers efforts pour en séparer l'esprit. C’est là le martyre que l’amour exerçait sur son corps, après avoir martyrisé l’esprit en tant de manières * *. Vie, p. 149.
* Témoignage précieux à bien des titres. Il fait entrevoir la violence du martyre intime souffert par Marie. Il nous confirme aussi que son tempérament parfaitement sain ne connaissait aucune de ces tares névropathiques qui ont compliqué certaines expériences mystiques célèbres. Sous l’impétuosité de la saisie divine, ou sous l’ardeur de l'amour qui les minait, des trempes moins solides eussent succombé. Marie a souffert. Cependant son équilibre physique n’a pas été rompu : elle a gardé assez de force pour contrôler sa souffrance et la dominer. Son extase supportée au grand jour, en public, n’attira nul regard. Personne n’en fut témoin. Son cas nous offre un exemple très rare de l’expérience mystique à l’état pur, si l’on peut dire.
Les considérations de la Fie. sont inspirées par un passage de la seconde Relation. La première devait aussi parler du même genre de martyre.
coucher contre terre, ne le pouvant supporter. En un mot, c’est un martyre. Si j'étais en un heu ou °n vît, il me fallait être soigneuse de m appuyer et de fa tenir mes mains à ma ceinture, car, sans cela. es b me fussent tombés sans m en apercevoir et ] eusse ete vue d’un chacun. J’avais été d’autres fois en de grandes récollections où je perdais le sentiment avec beaucoup de douceur, mais celle-ci était extrêmement violente. Je sentais des coups dans le cœur comme si on me nercé Ce n’est pas une imagination, car vraiment J
souffrais cela, ce qui me causait une douleur ^drait mais qui était aussi très charmante et que 1 on voudrait être sans cesse réitérée. Ce martyre fait agoniser et pousser à l’Objet qui le cause mille cris et mille plaintes damour T’eusse voulu courir comme une personne qui a nerdu le sens mais la raison me demeurait pour m en empêcher Je souhaitais une solitude continuelle dans quelque heu écarté, afin de crier tout haut, mais 1 Amour Permettait que je fusse encore plus occupée dans les affaTres domestiques, en quoi je reconnais le grand ^ som que sa bonté a eu de moi, car si pe n eu eu 1 e«
occupé, je n’eusse pu supporter tant d attraits si violents
ni des martyres si rigoureux.
p. ISO.]
et comCYe^cœrest principalement le siège de l’amour, c était aussi la partie qu’il martyrisait le plus.
Tl m’ arrivait de grands battements de cœur qui me donnaient t^gnêCr
?tTn 'r etTrée dan mon oratoire, U m'en arriva un si étant retirée aan j forces du corps, et ce
violent qu d m of : t t c-est que je me voyais
r ”m" sans en pouvoir sortir. Je ne sais comme
je dois parler de cette souffrance. Elle fait agoniser de fois à autres, et tout ce que l’on peut faire, c'est de dire en se plaignant : C’est assez, mon Amour, mon divin Amour, c’est assez. Cela soulage et donne un peu d’air. Mais quelque grande que soit la peine, l’on n’en voudrait jamais être délivrée, tant elle est charmante a, car il semble que ce cœur soit le but où le Bien-Aimé décoche sans cesse ses traits et qu’il veut sans pitié percer de toutes parts. Mais que dis-je ? C’est afin de le soulager, faisant évaporer par ces plaies le feu dont il est rempli, que sans ce secours et cet air, il fendrait par l’impétuosité de l’amour qui y est enfermé. Cela, se terminant ainsi, laisse de nouvelles flammes qui font courir de nouveau à tout ce que veut l’Amour, puis le martyre recommence. Ainsi le cœur est destiné à de continuelles souffrances, mais plus aimables, sans comparaison, que tout ce qu’on se peut imaginer de délicieux sous le ciel.
vie> P- I51-] Une autre fois, eüe eut une maladie à laquelle personne ne pouvait rien comprendre. L'on fit venir les médecins qui ne furent pas plus habiles à connaître la nature de son mal. Outre que l’espèce de cette maladie était inconnue dans leurs écoles^ la façon dont elle l’expliquait la leur rendait encore plus nouvelle.' Car elle disait qu’elle sentait au cœur une douleur très sensible, comme si elle eût été blessée d’un fer émoussé. Elle porta quelque temps cette souffrance, sans que l’industrie des hommes y pût apporter du soulagement par tous les remèdes qui lui étaient appliqués.
C était une plaie de l’amour divin. Aussi fut-elle abandonnée de tout le monde, dans la pensée qu’ü n’appartenait qu’à la main qui l’avait faite de la guérir b.
a. Sur les délices de la plaie d’amour voir encore saint Jean de la Croix dans La vive Flamme d'amour (20).
b. Malgré sa force de résistance, sous les coups redoublés de ses ravissements. Marie subit enfin une défaillance physique, qui semble s’être développée en une véritable maladie. Cette crise de santé est la seule que nous connaissions pour cette période. De plus, Marie ne la mentionne nulle part, à moins que la Vie ne soit ici que la reprise d'un fragment de la Relation de 1633. Ce mal étrange, avec la descnp ion qu en fait la Vie, rappellerait assez la transverbération de sainte Thérèse Au fond et essentiellement, mais dépouillée de tout le scénario symbolique d’une vision imaginaire la grâce de Marie de l’Incarnation est du même genre que celle de sainte Thérèse. De part et d’autre, même trait caractéristique La blessure faite au cœur par le fer émoussé, c’est la plaie faite au cœur par le dard du
Elle entre dans son état foncier et permanent.
Vie, p. 151.] Mais enfin après tant de transports, tant de langueurs, tant de souffrances, tant de martyres, Dieu la fit changer d’état, et la mit dans un calme qui lui dura toute sa vie. Ce grand mariage a qui s’était fait dans le ciel avec tant de magnificence entre le Verbe et son âme, en présence du Père Éternel et du Saint-Esprit, qui en étaient comme les témoins, afin que rien ne manquât à sa solennité, se termina à cet autre mariage mystique, où l’âme en qualité d’Épouse possède le même Verbe dans son fond et en jouit par un envisagement continuel et par un amour qui ne cesse point. Elle a la liberté de faire au dehors tout ce que Dieu demande d’elle, et quoi qu elle fasse rien ne la distrait. Elle ne perd jamais la vue ni la jouissance de l’Époux, et quelque application qu’elle ait en son intérieur, elle ne laisse pas de faire au dehors tout ce qu’elle veut. Et elle le fait même avec plus de perfection, l’Époux étant comme un flambeau qui l’éclaire et qui la dirige dans ses actions.
séraphin. Voir : La Vie de sainte Thérèse écrite par elle-même, chap. xxix. Saint Jean de la Croix a analysé cette faveur insigne. Il y voit l’indice d’une grâce capitale de source et de chef donnée aux âmes qui ont dans 1 Eglise une dcscendance spirituelle (21).
a. J'ai donné le nom de mystique à ce mariage saint où la Mère de T Incarnation [est entrée) avec le Verbe divin (lors de sa seconde vision extatique de la sainte Trinité), parce qu’il est tout spirituel et entièrement caché aux sens et à la nature. Il n’est pourtant pas ce mariage sublime qui fait l’un des plus hauts états de la contemplation surnaturelle, et qui est particulièrement appelé dans la vie spirituelle le mariage mystique. Dans ce dernier mariage, l’âme est unie à Dieu dans le fond de son intérieur, où elle en jouit d’une manière douce, tranquille, constante et uniforme, au lieu que celui dont il s’aeit est accompagné ou suivi de transports, de langueurs, de martyres, de morts et d'autres semblables passions ou opérations d’amour * *. Vie, p. 113.
* L’union accomplie entre son âme et le Verbe Incarné durant sa seconde vision de la sainte Trinité, Marie la qualifie de mariage spirituel. Elle n’a jamais, du moins dans aucun texte que nous connaissions, soit de ses relations, soit de sa correspondance, varié sur la nature de cette faveur. Alors que sa Mere est catégorique Dom Claude Martin, lui, distingue. Il voit deux espèces de mariage mystique dans la vie de Marie de l’Incarnation, qu’il désigne toutes deux sous e même nom mais dont la première n’est que la préparation de la seconde, qui seule devrait mériter le nom de mariage mystique dans toute son acception. La première nous serait proposée au fragment 31, la seconde au fragment 52. Ce disant, Dom Claude Martin identifie le mariage mystique avec le dernier degré de la vie mystique l’union transformante, et ramène toutes les étapes du progrès de 1 ascension mystique des âmes à un seul type, celui dont sainte Therese et saint Jean de la Croix nous ont laissé la description. Mais nous ne le suivrons pas dans cette assimilation. C’est Marie qui a raison (22).
Mon esprit de plus en plus s’allait simplifiant pour faire moins d’actes intérieurs et extérieurs qui m’eussent pu donner du sentiment a. Mais, au fond de l’âme, ces paroles étaient continuelles : Hé ! mon Amour, mon Bien- Aimé ! soyez béni, ô mon Dieu ! ou bien celles-ci seulement : O mon Dieu, ô mon Dieu ! Ces paroles foncières me remplissaient d’une douce nourriture sans aucun sentiment. Notre-Seigneur m’ôta encore ces grands transports et ces accès violents, et depuis Ce temps-là, mon âme est demeurée dans son centre qui est Dieu, et ce centre est en elle-même b, où elle est au-dessus de tout sentiment. C’est une chose si simple et si délicate qu’elle ne se peut exprimer. On peut parler de tout, on peut lire, écrire, travailler, et faire ce que l’on veut, et néanmoins cette occupation foncière demeure toujours, et l’âme ne cesse point d’être unie à Dieu. Les grandeurs même de Dieu ne la divertissent point, mais sans s’y arrêter, elle demeure attachée à Dieu dans sa simplicité c, où elle lui parle en la manière que je viens de dire.
Me voyant si longtemps en cet état, j’eus crainte d’être trompée, et je recommandais beaucoup cela à mon divin Époux, le priant de ne le pas permettre. Alors, il me dit intérieurement ces paroles : Demeure là; je veux que tu fasses ici ce que les Bienheureux font dans le ciel. Je compris par ces paroles que cet état est d’une grande pureté, et que qui sait s’appliquer à Dieu, bénir sa bonté et demeurer collé à lui par une union d’amour dans le fond de son âme, où tout est
a. Avec ce fragment nous arrivons au terme de l'itinéraire mystique de Marie. Il représente le dernier état de son âme, — celui où elle restera désormais fixée pour nous : car pour les nouveaux degrés qu’elle est appelée à monter, il n’v a pas de nom. Marie nous parlera encore de sa vie intérieure, et longuement ; mais elle ne nous fournira plus de points de repère pour en apprécier les progrès. Ils seront trop sublimes et trop simples pour que le langage humain puisse y atteindre, même par voie d’approximation. Marie de l'Incarnation avait alors de 28 à 2g ans. Ce serait donc à l’année 1628 qu’il faudrait faire remonter le commencement de cet état définitif.
b. Dieu centre de l’âme : formule qui sera expliquée plus loin.
°. Dans l’adhérence amoureuse et sans vues distinctes à son unité, à son essence.
dans le calme et dégagé des sens, c’est la félicité des Bienheureux. Les orages des tentations n’arrivent point là a. et rien ne peut tirer l’âme de son bienheureux séjour, mais elle y demeure en toute sûreté.
Ouoique la parole de Notre-Seigneur m assurât, je ne laissai pas de conférer de cette occupation avec le R. P. Dom Eustache de Saint-Paul, Feuülant, comme aussi de cette vue de la très sainte Trinité, et des caresses du Verbe Éternel, lui témoignant que tout cela me donnait un peu de crainte, quoique j’en eusse déjà communique à mon confesseur. Il m écrivit en ces termes . « J ai vu les grâces et les lumières que vous communique votre céleste Époux, et je les approuve autant que je puis. » Il m’exhorta ensuite à la fidélité à 1 endroit d un si bon Dieu, me disant beaucoup de choses pour m y encourager. Cette réponse me consola beaucoup et me mit en repos \ Cette façon d’être avec Dieu m est continuelle, et je n’en sors point, si ce n’est que quelque nouvelle lumière m’en retire pour un peu de temps, et tout aussitôt je me retrouve au même état.
Vie p ISS.] Voilà comme elle explique l’union de son ameavec son Époux, laquelle était si forte qu’aucun emploi extérieur n était capable de la rompre, et si simple, que les grandeurs et ies perfections de Dieu ne la détournaient point, mais elle lui demeurait immédiate
a FU? dit aue les oraees des tentations n'arrivent point jusque-là; elle ne veut pas File veut dire seulement que quelques tentations qui a ■ * a P v F -bou v dans
2£fsar s=r trsxr-svsst
quelle eût encore souffertes. Elle parlait donc d expenence.
» Dans une liaison d’amour si spirituelle et si pure, elle esprit:
, 7 nue re ne fût ou un effet de la nature ou une illusion du malin esprit
et ensuite par la bouche d'un homme qui avait la réputation d être aes y IZLps, tant fou r ta science que pou , la d.eecHo, des antes. (33). Vut, p. .,4-
ment attachée dans la simplicité de sa Divinité a. Je ne doute point que l’on n’admire comment cette union a pu être si forte, si simple et si continuelle, dans les emplois extérieurs qui semblaient demander toute l’application de son esprit, comme étaient la lecture, l’écriture, la conversation, la conduite des affaires. Cela est admirable, en effet, mais j’en déclarerai le secret en un autre lieu, où je parlerai plus à fond de cette union, mon dessein étant principalement ici de dire le temps et la manière qu’elle commença... C’est pourquoi, je ne m’y arrête point, afin de passer à d’autres matières, qui pour n’être pas si sublimes ne sont pas de moindre importance.
a. Nous verrons, plus loin, qu’une autre interprétation de l’état décrit par Marie, est possible.
APPENDICE
(i) Marie demeura au service de son beau-frère et de sa sœur, depuis les derniers mois de 1621 jusqu’à la fin de 1630, veille de son entrée à Sainte -Ursule. Elle distingue deux périodes dans le séjour qu’elle fit chez eux : une première de trois ou quatre ans, où elle eut à veiller au personnel et aux affaires domestiques ; une seconde de cinq ou six ans, durant laquelle elle eut la haute main sur toutes leurs entreprises. Nulle part, elle n a fixé de démarcation précise entre ces deux périodes. Même en 1633, alors que les événements qu’elle raconte sont encore tout frais dans sa mémoire, elle se contente de données approximatives, soit que l’à peu près, ici, n eût à ses yeux aucune importance, soit, plutôt, parce que pendant plusieurs mois il y a eu cumul des deux fonctions.
Les Guyart avaient quatre filles. Marie était la seconde. Sa sœur aînée, Claude, avait épousé avant 1611 un marchand-voiturier Paul Buisson, établi sur la paroisse de Saint-Pierre-des-Corps. Ce Paul Buisson est ce frère dont la mention revient si souvent au cours des premières pages des autobiographies de Marie. Ni lui, ni sa femme, ne pouvaient suffire à tout, comme on le verra plus loin. Toutefois, rien ne prouve que leurs affaires fussent alors en souffrance. Seulement, il y en avait trop et dans trop d’endroits à la fois. Paul Buisson, du reste était illettré. Le mari et la femme pensèrent donc à se décharger d’une partie de leurs soucis sur leur sœur, que le veuvage venait de rendre libre, et qui était sans emploi. Tout fait croire qu en lui demandant son concours, les époux Buisson n’avaient pas prévu pour elle d’emploi bien déterminé, laissant au temps le soin de les éclairer sur ce point. Marie profita de cette indécision pour s’en tailler un à la mesure de son goût des humiliations. La position subalterne qu’elle occupa d’abord dans leur maison, les afflictions sans nombre et sans nom qu’elle eut à y endurer de la par de leurs serviteurs, les ont fait taxer de dureté de cœur. « ane, écrit le P. de Charlevoix, était chez sa sœur dans une situation assez étrange. Dès le moment qu’elle y était entrée, elle s’était mise à la cuisine et s’était chargée de ce qui aurait dû être l’emploi des dermeres servantes. Ce n’était pas pour cela qu’on l’avait appelée . ». Charlevoix 0p. oit., p. 45. Non, bien sûr, encore qu’il paraisse bien qu on 1 ait surtout demandée pour rendre service. Elle avait fait montre d une
véritable entente des affaires après la mort de son mari. Elle y était surtout apparue comme femme de tête et d’une intégrité irréprochable. Nous ne devons pas oublier que, dans la liquidation du commerce de Claude Martin, elle n’avait guère dépensé ses qualités que pour laisser la faillite suivre son cours et la ruine se consommer autour d’elle. A dater surtout du ravissement de 1620, son parti de la pauvreté étant pris, elle néglige systématiquement toutes les occasions qui s’offrent à elle de relever sa fortune. Quelques mois se passent, et la voilà dénuée de tout. Pour des gens qui ignoraient les motifs secrets de sa conduite et qui étaient dans les affaires, comme les époux Buisson, c’était, il faut bien le reconnaître, une piètre recommandation. Mais on la savait bonne ménagère. On pouvait se reposer sur elle du soin et de l’entretien du personnel et de toute la maison. Peut-être aussi, par sympathie naturelle et compassion de sa détresse, avait-on l’arrière-pensée, en lui demandant ses services, de lui venir en aide. Autant de conjectures et de vraisemblances pour ne pas conclure trop vite, comme on l’a fait quelquefois, qu’elle avait été appelée chez son frère pour les fonctions plus importantes qu’elle allait y remplir plus tard, et que pour des raisons inexplicables on l’avait tout de suite négligée.
Marie n’a donc pas subi l’état humilié qu’elle nous dépeint ici. Elle se l’est fait. Sans attendre d’en être priée, nous dit Dom Claude Martin, elle est allée tout droit à ces besognes inférieures, où les services qu’elle rendait, le bon ordre qu’elle assurait dans la maison, la confinèrent vite. Son frère et sa sœur furent sans doute fort aises de se voir si facilement débarrassés d’un de leurs plus gros soucis, et Marie mit toute son application à se faire oublier. Sa situation mal définie, sa douceur, même son silence, la mirent en butte aux affronts des valets et des servantes. Marie souffrait avec amour ces indignités, et se taisait. Les maîtres n’entendirent jamais aucune plainte. S’il faut les blâmer, ce n’est point d’avoir été durs pour leur sœur, de l’avoir « traitée avec une extrême hauteur » comme l’avance gratuitement Charlevoix, c’est d’avoir trop bien pris leur parti d’être servis et trouvé tout naturel de l’être à point. Us étaient bons ; Marie, Dom Claude Martin, plus tard Dom Martène, en témoignèrent plus d’une fois. Mais ils étaient un peu égoïstes à force d’insouciance. De plus, ils étaient peut-être trop souvent absents. C’est tout ce qu’on peut légitimement inférer des textes, à leur charge. Il fallait le dire, pour manifester davantage la vertu de Marie, et son héroïsme.
(2) Il n’a pas été possible d’identifier cet anonyme assez récent. La Vie ayant paru en 1677, l’allusion de Dom Claude Martin devrait nous reporter aux environs de 1650. Charlevoix, qui écrivait en 1724, en fait résolument « un auteur qui écrivait il y a cinquante ans », vers 1675, au temps de la Vie par conséquent : ce en quoi il se trompe. La Bibliotheca Scriptorum Sacri Ordinis Cisterciensis de Charles
de Visch (Cologne, 1656), ni la Cistercii reflorescentis... Chronologica historia de Charles- Joseph Morotius (Turin, 1690) ne permettent de penser à un écrivain Feuillant. Restent les Jésuites, qui plus que les Feuillants, réunissent les trois conditions énumérées par la Vie, d’avoir connu le secret de la vie intérieure de Marie, d’avoir pu lire sa Relation de 1633, et d’avoir écrit pour exhorter leurs freres au salut des âmes Mais la Bibliothèque de la Compagnie de Jésus de Sommervogel ne fait nulle part mention du traité spirituel en question, du moins pour ce qui est des directeurs canadiens de la Venerable Mère. Mais Marie est entrée en relations épistolaires avec d autres Tésuites de France, notamment avec le P. Saint- Jure. Si 1 on tenait absolument à faire la lumière sur l’auteur inconnu vise par la Vie, ce serait une enquête assez longue qui s imposerait.
(3) Dom Raymond de Saint-Bernard, nommé au monde de Ville-
serin, était originaire de l’Orléanais.
Les Feuillants étaient une réforme de Citeaux, mauguree en 1573 par Dom Jean de la Barrière, à l’abbaye de Feuillant, près de Toulouse. Ils se distinguaient par leur profession d’austéntes extraordinaires. Dans les premières années du XVIIe siècle, ils avaient etabh nne de leurs maisons à Tours, grâce à la faveur de Louis XIII. Dom Raymond de Saint-Bernard y vint en 1621. Il en fut supérieur
qUD è^sorT arrivée , ü prit la conduite spirituelle de Marie qu’il garda de 1621 à 1633. Son zèle, son dévouement, ses lumières en firent 1 ange de la Servante de Dieu, durant la période si difficile de son ascension
myTusqu’à Dom Raymond, Marie n’avait eu que des confesseurs : les' bols prêtres des paroisses de Tours, de Samt-Pierre-des-Corps, en particulier. Le premier régulier à qui elle se soit adressée Dom François de Saint-Bernard, des Feuillants lui aussi, homme docte, 2int e dÏcre? - le même sans doute qui nous a laissé les Points rlÎ* poûiés avant x6o5. - ne fut encore pour die quun confesseur Ce fut, cependant, avec son autorisation qu elle fit Zl, son vœu de chasteté perpétuelle. Mais elle ignora* atas tout de la direction spirituelle, la chose et meme le mot. C est Dom Ray mond qui les lui apprit. Il semble n’avoir été providentiellement
Tir S: -iSrsJïïiiKS
SeTcett mÆ" son'Tnï" ^
Marie n’a pas connu les épreuves si cuisantes qui marquèrent la fnMtuene de sainte Thérèse à ses débuts. Elle lui en a garde une reconnaissance et une admiration très vives. Plus tard, voulant air
l’éloge de son principal directeur au Canada, le Jésuite Jérôme Lallemant, spirituel très éclairé au témoignage des contemporains, elle dira seulement : « C’est un autre Dom Raymond ». Cf. Lettre de 1656, à la Supérieure des Ursulines de Tours.
(4) Il est impossible, et d’ailleurs inutile, à propos d’un fragment détaché, de faire l’analyse et la critique de l’état d’oraison dont il témoigne. Notons seulement par comparaison avec le fragment précédent — frag. 7 — le progrès mystique accompli. De part et d’autre, même entretien familier et continuel avec Dieu. Mais dans le premier cas, ce commerce commence doucement, par une sorte d’insinuation paisible de l’Esprit-Saint dans l’âme, qui se sent remplie et comme enveloppée de suavité. Ici, au contraire, dès l’instant de l’oraison proprement dite ou actuelle, c’est une irruption brusque, une saisie violente de l’âme et de ses facultés, non seulement de sa volonté, comme il arrive au premier degré du recueillement passif, mais de l’intelligence et des puissances inférieures, mémoire et imagination, et même par contre-coup des sens extérieurs. Cette emprise détermine une suspension totale de toutes les formes de l’activité humaine, par un véritable phénomène d’inhibition. A cette saisie de l’Esprit divin, l’âme n’est maîtresse ni de résister ni de se soustraire avant le temps. Elle pâtit tant qu’il plaît à Dieu une souffrance d’amour, toute pâmée sur ce qu’elle aime. Son acte, cependant, comme on l’a fait remarquer, reste libre, en vertu, au moins, de la liberté antécédente par laquelle elle a consenti et s’est préparée à la mainmise de Dieu sur elle. Partant, la ligature des puissances n’ôte rien au mérite.
Du retentissement de la suspension des sens sur l’organisme humain, Marie dit, ici, à peu près tout ce qu’elle en dira par la suite. Durant l’extase — Y occupation, pour reprendre le terme dont elle se sert — : alienation des sens. Après Y occupation, une fatigue physique persistante et déterminant un affaiblissement général, qui dans son cas — elle jouissait d’une complexion très robuste et d’un parfait équilibre des forces de l’âme et du corps — ne fut aperçu de personne. Loin d’être obligée d'interrompre sa vie ordinaire, les œuvres de charité lui procurent une diversion dont le corps se trouve très bien ; c’est un allégement à sa souffrance. L’extase développée n’aura pas, dans la suite, pour elle d’effets beaucoup plus sensibles et visibles, sauf en une circonstance. Ce n’est pas à son sujet qu’on pourrait parler de tempérament névropathique.
(5) Les Œuvres de sainte Thérèse étaient connues en France depuis 1601, grâce à la traduction qu’en avait donnée Jean de Quintanadoine de Brétigny, appelé aussi plus simplement M. de Brétigny, l’introducteur dans notre pays avec M. de Bérulle de la réforme thérésienne. La traduction comprenait trois volumes. Elle avait été revue par les
Chartreux de Bourg-Fontaine, qui sont seuls nommés dans le privilège du Roi du 22 décembre 1600. Le privilège la désignait ainsi : Les trois Livres de la Mère Térèse de Jésus, l’un de sa Vie , le second intitulé le chemin de perfection, et le troisième le Chasteau ou Demeure de l âme, nouvellement traduite de l’Espagnol en François par les vénérables Religieux de la Chartreuse de Bourg-fontaine. C’est dans cette traduction qui fut plusieurs fois rééditée, jusqu’à la traduction nouvelle donnée en 1630 par le P. Éüsée de Saint-Bernard, que Marie lut sainte Thérèse. Les Fondations n’y figuraient pas. Elles ne parurent en France qu’en 1616, par les soins du P. Denis de la Mère de Dieu. Les Pensées sur le Cantique des Cantiques et d’autres écrits mineurs ne furent traduits pour la première fois qu’en 1630 par le P. Elisée
de Saint-Bernard. , „ ..
Marie lut au moins la Vie. Il n’est point sûr quelle ait pu ire les deux autres livres à ce moment. Elle dira elle-même les grandes difficultés qu’elle éprouvait alors à faire une lecture continue. Dieu s’emparant aussitôt de son âme pour la tenir en état de passivité Dans la période qui nous occupe, c’est l’unique mention qu elle ait faite des œuvres de sainte Thérèse. Et c’est d’un air un peu détaché. Pour un peu, on serait tenté de conclure que, soit humilité, soit sentiment que ses voies étaient différentes, elle ne s’est point reconnue dans l’expérience dont elles lui apportaient la description. Il ne semble pas en tout cas qu’elles lui aient beaucoup servi pour sa direction personnelle. Lors d’une période d’obscurités dont die parlera ailleurs, c’est à d’autres écrivains mystiques que son directeur demandera pour elle la lumière. Elle-même, quand elle cherchera des auteurs en renom, pour essayer de contrôler ses pensees et ses grâces sur les leurs, et se rassurer sur l’orthodoxie de ses états, nommera pas sainte Thérèse. Pourtant sainte Thérèse faisait autorité dans l’Église, comme docteur des voies mystiques. Au cours du XVIIe siècle, on la mettra même, comme telle, en France, avant saint Jean de la Croix. Ce silence de Marie est assez curieux si 1 on songe que, des contemplatives de son temps elle est 1 une de celles — très rares — que les contemporains ont comparées à la séraphique Mère du Carmel, et la seule à qui la postérité ait retenu le nom de
seconde Thérèse.
(6) Ce procédé qui était celui de l’année où Marie rédigeait la note résumée par la Vie — 1656 — remonte cependant beaucoup plus haut H fut, avec des degrés de perfection, ceint de toute sa vte spmtuelle depuis 1620. Aussitôt après sa conversion, en effet, elle reçut ffi faveur de la présence habituelle de Notre-Seigneur : « ce qui l’établissait dans un entretien continuel avec lui ». Cettet « tejtucoup plus spirituel et abstrait que matériel et sensible » résultait de la seule anolication à Notre-Seigneur de l’entendement et de la volonté, ^imagination n’y aval? point de part, tout se passant dans les
deux puissances supérieures de l’âme, et le Verbe Incarné n'étant envisagé que comme Dieu-Homme. « Dans les commencements de ma conversion, dira-t-elle, tout ce que le divin Sauveur a fait et souffert dans le mystère de notre rédemption m'était présent d’une manière imaginaire ; mais ensuite... la chose est devenue tout autre ». Ces commencements ont duré au plus trois ans. Marie y faisait allusion dans sa première Relation puisqu’elle y renvoie. Le passage a été omis par la Vie. De 1623 à 1672, date de sa mort, l’expérience mystique de Marie a une physionomie exclusivement spirituelle. Cette immatérialité, cette intellectualité, si l’on peut dire, en fait l’originalité propre.
(7) Paul Buisson était « officier des compagnies de bourgeoisie ».
Marie réussit admirablement dans ses emplois. Éclairés par Dom
Raymond, qui était aussi leur directeur, pressés, de plus, par la nécessité, les Buisson la sortirent enfin de la cuisine, pour lui confier la surintendance de leur maison et de toutes leurs affaires. Du coup, Marie recevait une autorité très nette sur tout le personnel. Cependant, il ne semble pas que les persécutions de la domesticité aient cessé aussitôt.
Nous ne savons si la première Relation contenait des détails plus circonstanciés sur les occupations de Marie et les scènes de sa vie d alors. Les affaires auxquelles elle fut mêlée ne changèrent point de 1624 à 1630. Écrivant en 1633, Marie en avait encore la mémoire toute pleine. Elle n’en parle qu’en général ici. C’est qu’elle ne fait point l’histoire proprement dite de sa vie.
Paul Buisson, le beau-frère de Marie, mourut avant mars 1633. Claude, sa veuve, épousa en secondes noces Anthoine Laguiolle. Le contrat de mariage passé devant notaire est du 18 janvier 1634. Le 27 avril suivant, les époux Laguiolle donnèrent à bail à rente, pour la somme de cent cinquante livres, par chacun an, à Léonard Maslaud, voiturier, un corps de logis situé au faubourg et paroisse de Saint-Pierre-des-Corps. Ce Maslaud n’est autre que le successeur de Paul Buisson, et le corps de logis qui lui est loué, c’est la maison où Marie a passé, au service de son frère et de sa sœur, parmi les occupations qu’elle nous décrit, les années 1621-1630. Un érudit tourangeau, à qui nous devons ces informations, croit pouvoir reconnaître cette maison des Buisson dans un gracieux corps de logis Henri IV de la rue Mirabeau, dont les avant-corps ont été récemment abattus pour motif d’alignement. Cette identification est difficilement contestable. Cf. E. Chambert, La famille de la Vénérable Marie de l’Incarnation. (Bulletin trimestriel de la Société Archéologique de Touraine. XXIII, pp. 91-104, 1926.)
(8) Les époux Buisson possédaient sur le coteau du Cher, dans les environs de Tours, sur la route du Berry, et à proximité’ de la grand’route de Tours à Bordeaux, une propriété, la Charpraie, sise
paroisse de Chambray. Cette Charpraie reviendra plus tard aux Ursulines de Tours dans la dot de Marie Buisson, fille de Paul et de Claude, nièce par conséquent de Marie de l’Incarnation, qui entrera en religion après 1642 et y prendra le nom de sa tante déjà partie pour le Canada. Cf. Archives départementales d’Indre-et-Loire, Série H, 856. La Charpraie ne fut acquise par les Buisson qu’en septembre 1632. Cf. Archives départementales d’Indre-et-Loire, Série E, 252. Ce n’est donc pas nécessairement la campagne dont Marie de l’Incarnation parle assez souvent dans ses Relations. Mais Paul Buisson et sa femme pouvaient avant 1632 l’avoir louée à bail. Il est en tout cas vraisemblable qu’ils avaient un entrepôt et une exploitation sur le même coteau du Cher, sinon déjà à la Charpraie. Voir la Carte de Cassini, et Carré de Busserolle, Dictionnaire géographique, historique et biographique d’ Indre-et-Loire et de l’ancienne province de Touraine, Vol. V, art., la Chapraie.
(9) Dès ses années de mariage 1617-1619, plusieurs années par conséquent avant sa conversion et surtout avant d’avoir lu la Vie dévote, « la divine Majesté avait donné à Marie une grande inclination pour la fréquentation des sacrements ». La Pénitence et l’Eucharistie, avec, d’autre part, l’oraison et la dévotion à la prédication de la parole de Dieu, sont alors pour elle les premières sources de sanctification. Elle y puise le principe de sa croissance surnaturelle. D’où le désir sans cesse grandissant qu’elle a de la confession et de la communion, et l’apostolat qu’elle exerce autour d’elle pour y porter les siens et les gens de sa maison. « Plus j’approchais des sacrements, — dira-t-elle dans sa seconde Relation — et plus j’avais le désir de m’en approcher, parce que je connaissais par expérience que j’y trouvais ma vie et tout mon bien, et que mon attrait à l’oraison s’y fortifiait beaucoup. Je souhaitais que toutes les personnes avec lesquelles Dieu m’avait mise eussent un semblable amour pour le fréquent usage des sacrements ».
Il est curieux de rapprocher le sentiment de Marie de l’Incarnation sur la communion fréquente de celui de sa contemporaine, Marie des Vallées. Dans une relation de la vie de cette dernière, on lit, sous le titre : Qui sont ceux qui peuvent communier souvent ? « Une personne, qui communiait trois ou quatre fois la semaine, craignant de communier trop souvent, et s’etant recommandée à la Sœur Marie (Marie des Vallées, elle-même), elle en parla à Notre-Seigneur, et voici ce qu’il lui dit : « Toute âme qui est revêtue de la grâce divine
« est toujours disposée à la sainte communion, encore que ses sens « ne soient pas revêtus des beaux habits de la dévotion sensible « et de la consolation divine, mais quelle demeure dans une grande « sécheresse et pauvreté ». Cf. La Vie admirable de Marie des V allées et les choses prodigieuses qui se sont passées en elle. L. VI, chap. 13, sect. 4, pp. 160-1. (B. N., f. fr. ms. 11950.)
Dans les premières années du XVIIe siècle, on considérait généralement la communion mensuelle, comme une communion fréquente. C’était celle que le Concile de Trente avait prévue pour les Séminaires. La communion bi-mensuelle n’était proposée que par quelques théologiens. Les Jésuites étaient seuls à réagir en faveur d’une pratique plus large : celle de la communion dominicale pour les fidèles. La Vie dévote parlait dans le même sens. Marie n’avait pas alors de directeur. Elle s’adressait pour la confession aux prêtres des églises de la ville. Très probablement, la communion fréquente était pour elle, d’après ce que l’on vient de dire, la communion mensuelle ou, tout au plus, la communion de quinzaine. Mais sitôt après sa conversion, 1620, le Feuillant Dom François de Saint-Bernard, son premier confesseur religieux, lui permit de communier les dimanches, les fêtes, les jeudis, et même plus souvent quand elle le désirait. Elle en était là, quand elle se mit sous la direction de Dom Raymond de Saint- Bernard, qui remplaçait à Tours, son confrère Dom François de Saint-Bernard. Dom Raymond, répondant à son ardent désir de l’Eucharistie, lui accorda la communion quotidienne. Les deux Feuillants raisonnaient, sur le point si important de la discipline eucharistique, comme les Jésuites et comme saint François de Sales, dans la Vie dévote (2e partie, chap. xx).
Cette pratique de la communion quotidienne était alors si exceptionnelle qu’elle n’était même pas en usage dans les instituts religieux. Nous verrons Marie y renoncer, pour se conformer à l’observance commune, en entrant aux Ursulines. Dans le monde, elle devait agir avec prudence pour éviter la singularité. De là, les petites industries relatées par la Vie. Elle n’avait, du reste, que l’embarras du choix avec l'église de sa paroisse, la cathédrale, les collégiales et les chapelles fondées dans son quartier. La Vie dévote allait jusqu’à conseiller d’espacer les communions par condescendance pour les esprits « mal instruits et bizarres ». Op. cit., p. 118.
En tout cas, il valait mieux tourner la difficulté et ne pas éveiller autour de soi les curiosités indiscrètes.
C’était encore un préjugé cher à l’époque, et contre lequel réagissaient les partisans de la communion fréquente, que la prétendue incompatibilité de la communion avec le soin des affaires. Notons comme Marie souligne le caractère insolite de l’autorisation qui lui est donnée : « mon confesseur me permettait de communier presque tous les jours, nonobstant le grand tracas où j’étais ».
(10) Entre 1621 et 1624, tout en étant au service de son beaufrère, Marie conservait son logement à part, chez son père. Florent Guyart, après la mort de son gendre, Claude Martin, avait rappelé sa fille dans sa maison, où il vivait seul depuis le décès de Jeanne Michelet sa femme. Marie s’y était réservé le dernier étage. C’est là qu’elle rentrait tous les soirs et qu’elle pouvait même souvent se
retirer au cours de la journée. C’est là aussi qu elle faisait entrer les pauvres. Après 1625, elle prit pension chez son frère, ou elle continua les mêmes œuvres de charité, quand elle en avait le loisir.
A propos de la demeure de Marie de l’Incarnation, « une tradition tourangelle veut que cette demeure ait été la maison occupée au XIXe siècle par les ateliers Lobin. Ceux qui ont connu ce bâtiment avant sa démolition, reconnaîtront qu’il n’était pas disposé pour le genre de commerce exercé par Paul Buisson... Rien n empêche, toutefois, de voir dans la maison Lobin une des deux autres habitations occupées’ par la Vénérable sur la paroisse Saint-Pierre-des-Corps, la boulangerie de Florent Guyart ou plutôt les ateliers de soieries de la famille Martin ». E. Chambert, Op. cit. p. 98 (note).
(n) Cette église, l’endroit où Dieu ht à Marie entre 1620 et 1631 « ses plus signalées faveurs », était la chapelle provisoire des Feuillants. D’abord installés au prieuré de Saint- Jean-des-Coups, près du Faubourg Saint-Pierre-des-Corps, en 1619, les Feuillants s’étaient transportés la même année, rue de Poitou, à proximité des terrains de l’Archevêché. C’est là qu’ils élevèrent « une petite chapelle et oratoire » qui fut bénite par M. Noël de Rondeau, Chanoine et Chancelier de l'Église de Tours, « comme il paraît par les lettres authentiques qui en furent dressées, datées du 26 décembre 1619 ».
La première pierre du monastère fut posée par Louis XIII, en 1620, lors de son passage à Tours, après la défaite de l’armée de la reinemère Marie de Médicis, aux Ponts-de-Cé. L’église définitive ne fut commencée et consacrée que plus tard. De ce monastère des Feuillants, situé approximativement à l’angle des rues actuelles des Ursulines et Jules Simon, il reste une aile, que malgré ses modifications, nous pouvons reconnaître grâce au dessin de Gaigmères. — Voir : Annales de Touraine. Bibl. de Tours. Ms. 1216.
(12) La dévotion au Sacré-Cœur ne s’organisera en culte privé, dans la vie de la Vénérable Marie de l’Incarnation, qu’à partir de 1635. Elle trouvera alors son expression intime et journalière dans la belle prière, déjà citée. «C’est par le Cœur de mon Jésus...» etc. Mais, depuis la vision de 1625, la pensée du Cœur de Jésus, de son Cœur de chair, organe et symbole de l’amour, auquel son cœur était intimement uni, était familière à Marie. Sans anticiper sur les événements et les précisions qu’ils apporteront, contentons-nous ici d observer la voie très personnelle, tout à fait indépendante, par laquelle Marie aboutit à cette pensée et à ce culte du Cœur divin. Elle n a pas encore lu et ne lira de longtemps sainte Gertrude, pour qui elle se sentir plus tard un très fort attrait. Elle ne connaît pas le premier ouvrage de Bérulle. Saint Jean Eudes ne commencera officiellement ses missions qu’en 1632 et n’écrira qu’en 1637 son Royaume de Jésus. Enfin, ce n’est ni la contemplation des souffrances du Christ, de ses plaies, de la plaie du côté en particulier, qui la fait passer, comme beaucoup
d’âmes depuis saint Bernard et saint François d’Assise,à la considération de son Cœur, ni la méditation de la dernière Cène. La vision qu’elle nous décrit s’introduit dans sa préoccupation habituelle du mariage mystique, elle se greffe psychologiquement sur son état de tendance à l’union totale avec le Verbe Incarné. On doit même reconnaître qu’elle est en fonction de cette union ; elle est l’assurance et le gage qu’elle s’accomplira. Sans tarder, nous aurons à constater que pour Marie, comme pour les spirituels de l’école de Bérulle, « de l’intérieur au Cœur de Jésus, il n’y aura qu’une nuance imperceptible ». Cf. H. Bremond. Histoire littéraire du sentiment religieux en France au XVIIe siècle, t. III, p. 70. Pour le moment, nous n’avons qu’à noter l’occasion providentielle qui a mis Marie pour la première fois en contact avec le cœur réel du Sauveur, et à préciser le caractère de la révélation qui lui est faite : le Cœur de Jésus lui est montré comme le symbole de l’amour sous sa plus haute expression : l’amour unitif des époux.
Cette faveur fait songer à la faveur analogue dont sainte Gertrude fut l’objet. Mais, pour elle, c’était d’un échange de cœurs qu’il s’était agi. Avec Marie, c’est d’un enchâssement, d’une communion des cœurs. Erunt duo in corde uno.
L’impression physique de cette grâce se prolongea plusieurs jours. De ce moment, Marie contracta envers le Verbe Incarné qui lui avait ravi son cœur un état de servitude, à’ esclavage selon le mot cher à l’époque, dont l’amour était la loi et le lien.
(13) « ...Je crois que vous aurez bien remarqué comme les choses plus basses et plus éloignées de Dieu font de beaucoup plus longs discours que ne font les premières et les plus proches,... parce que, tant plus nous nous élevons en haut, de tant plus les paroles viennent à se raccourcir et à se restreindre, par la restriction des choses intelligibles qui s’entendent (tout) à coup et d’une simple vue. Comme aussi, à présent que nous allons entrer dans ce brouillas obscur qui est par-dessus tout entendement, nous n’y trouverons pas seulement un raccourcissement de paroles, mais une entière privation de paroles et de pensées. Car il est bien vrai qu’en nos traités précédents, notre discours venant à descendre du haut en bas, à mesure et à proportion de sa descente s’étendait à une longueur convenable. Mais, maintenant qu il va montant de bas en haut, à mesure qu’il s’élève, il se restreint et se raccourcit, et quand il aura passé tout ce qui se peut monter, il deviendra muet entièrement et s’unira tout entier avec celui qui ne peut être expliqué ni déclaré par discours ». Seconde traduction des Œuvres de S. Denys Aréopagite par le R. P. Dom Jean de Saint-François... Paris 1629. La Théologie Mystique. C. III. Quelles sont les paroles affirmatives et quelles sont les négatives qui sont dites de Dieu. pp. 544-545.
(14) Bérulle... Les Œuvres de V Eminentissime et Révérendissime
Pieyre Cardinal de... IIe édition. Paris, Sebastien Hure. M. DC. XXXXXVII. « Les délices de Madeleine en la présence de Jésus ne sont en rien semblables aux sentiments humains qui naissent de la présence des choses bien-aimées. Jésus est un Objet tout divin, tout céleste, et sa présence ne produit dans les cœurs que des effets divins, dignes de sa sainteté, dignes de sa qualité toute spirituelle et céleste. Comme ces délices ont un Objet céleste, aussi leur impression est céleste et suppose un cœur pur, un cœur saint, pour les recevoir et porter ; et il faut que ce soit une main céleste qui forme ces impressions délicieuses et saintes dans les cœurs. La nature est incapable de les recevoir et de les produire. Ne concevons rien de bas, terrestre et humain, en la pensée des délices de cette âme en la présence de Jésus. Ses délices tiennent en leur Objet, en leur source et en leur qualité, des délices de la gloire : elles participent aussi à leur condition céleste et n’ont rien de commun avec les objets et plaisirs de la terre. C’est une impression toute sainte en un cœur saint, toute céleste en une âme céleste, toute divine en un esprit divin. Ce cœur n’a plus rien de la terre que sa demeure, tant il est purifié dans ses flammes, insensible à soi-même et à tout. Il n’a plus de vie et de sentiment qu’en Jésus. Il est mort pour ce qui est d’ici-bas, il n’est vivant que pour le ciel, et il ne sent et ne savoure que ce qui est du ciel. » Œuvres de piété. XCIX. De Sainte Madeleine. Sur la pureté et sublimité
de sainte Madeleine.
(15) Toutes les âmes sont féminines devant Dieu. L’alliance du peuple Juif avec Dieu, dans l’Ancien Testament, est figurée sous le symbole du mariage. De là les adjurations de Jahvé à la Vierge d’Israël. Ce symbole est cher aux Prophètes, comme 1 on sait. Dans le Nouveau Testament, saint Paul y a eu lui aussi recours . Voir la 2e épître aux Corinthiens, chap. xi, verset 2. « J’ai conçu pour vous une jalousie de Dieu : car je vous ai fiancés à un epoux unique, pour vous présenter au Christ, comme une vierge pure.
(16) Nicole, cependant, par déférence pour Dom Claude Martin, faisait grâce à Marie de l’Incarnation. La mesure de la sainte Mere en toutes choses n’était pas non plus sans lui faire impression. Dom Martène dit de sa Vie, que cet ouvrage « a ete couvert de la plus sévère critique ». Et il ajoute : « J’en ai entendu faire 1 doge à Monsieur Nicole, dont le témoignage ne peut être suspect en matière d’oraison et de voies extraordinaires, et il en faisait tant d esti qu’il en conseillait la lecture à la plupart des Personnes dont il avait la direction » Dom Martène. Vie du Vénérable P. D. Claude Martin...,
(17) Saint Jean de la Croix écrit au Prologue de son Cantique spirituel sur le caractère étrange au premier abord des épithalames : « L’Esprit du Seigneur qui habite en nous, dit saint Paul, vient en aide à notre faiblesse et demande pour nous par des gémissements inénarrables
(Rom., viii, 26), ce que nous ne pouvons assez bien concevoir ni comprendre pour le manifester. Qui pourra jamais écrire ce qu’il fait entendre aux âmes éprises d’amour, dans lesquelles il repose ? Quel langage pourra jamais exprimer les sentiments qu’il leur donne, les désirs qu’il leur suggère ? Car nul ne le peut, pas même les âmes en qui se produisent ces effets de grâce. Voilà pourquoi ...remplies surabondamment de l’Esprit-Saint, elles laissent échapper des secrets et des mystères, plutôt que des raisonnements. Quand on lit ces comparaisons sans avoir la simplicité de l’esprit d’amour et l’intelligence de la doctrine qu’elles renferment, on s’expose à les prendre pour des extravagances au lieu d’y voir l’expression de la plus haute raison. C’est ce qui se voit dans les divins Cantiques de Salomon et en d’autres livres de l’Écriture, où le Saint-Esprit ne trouvant dans le langage humain rien qui réponde à l’abondance de sa pensée, nous parle des plus profonds mystères, par des figures et des comparaisons qui semblent étranges ». Le Cantique Spirituel, Prologue (trad. des Carmélites de Paris).
Ce ne sont pas seulement les incohérences, ce sont aussi les hardiesses des passions amoureuses des mystiques qui paraîtraient, à juste titre, extravagantes, si l’on oubliait le principe et la source où elles s’alimentent. Comment ne pas citer ici, un esprit positif, Dom Martène lui-même. Il s’agit de son maître, Dom Claude Martin! Mais ce que le biographe écrit du fils s’applique mieux encore à la mère : « Les esprits éclairés, dit-il, ...savent combien Dieu prend de plaisir à se familiariser avec les âmes pures et les privautés surprenantes où les jette cette familiarité, qui, bien loin d’être désagréables à Dieu, sont pour l’ordinaire accompagnées de beaucoup de grâces. Dieu même a bien voulu nous donner un exemple et un modèle de ces saintes privautés dans son Écriture. C’est dans le Cantique des Cantiques, qui est tout rempli des plus tendres expressions qu’un amant et une amante puissent se dire réciproquement, en sorte que l’on dirait qu’il n’a été écrit que pour apprendre aux âmes chastes à se familiariser avec Dieu ». Dom Martène, Op. cit., p. 93. Voilà qui peut fermer la bouche à ceux qui trouveraient que les mystiques ont bien un peu abusé du Cantique et de sa littérature. Au surplus, il faut distinguer. L’épithalame des vraies chantres de l’amour divin ne se confondra jamais avec les fastidieuses rapsodies des faux inspirés. Loin d’être une simple reprise verbale du Cantique, c’est toujours une création nouvelle. Chez les autres, que le saint délire n’a pas transportés, attitude et paroles, tout est emprunté, tout sonne faux.
(18) D autres grands mystiques ont souligné ce caractère redoutable qui fait essentiellement partie de l’amour divin. Ces duretés inflexibles de 1 amour, une extatique contemporaine de Marie de 1 Incarnation, Marie des Vallées, la Sainte de Coutances, les a particulièrement expérimentées : « Oh ! que ce divin Amour est terrible,
disait-elle, et qu’il sait bien mieux faire souffrir que la Justice ! Tout ce que la Justice m’a fait souffrir dans l’enfer (allusion à une de ses peines extraordinaires) n’est point comparable à ce que l’Amour divin m’a fait endurer ces douze ans. J’aime la Justice d’un amour tendre, et je la trouve si belle, si douce, si agréable que rien plus ; mais l’Amour est sévère, rigoureux, terrible. Il rit toujours, mais il frappe d’une terrible façon. Je tremble et je ne sais où j en suis quand je le vois. L’Amour crucifie en la terre pour glorifier au ciel ». Mémoire d’une admirable conduite de Dieu sur une ame particulière. Bibl. Mazarine, ms. 3177. Pour Dante, l’enfer est une création du premier amour.
(19) Saint Jean de la Croix : « Dieu n’a regardé toutes choses que par la figure de son Fils : cela a suffi à leur donner avec 1 etre les grâces et les dons naturels qui les rendent accomplies et parfaites... Les regarder ainsi, c’était les faire très bonnes dans le Verbe son Fils. Non seulement par ce regard il leur communique 1 être et les grâces naturelles, mais encore cette seule figure de son Fils les a laissées revêtues d’une nouvelle beauté, puisqu’elle leur a communiqué 1 être . surnaturel ».
Cette beauté et cette vertu surnaturelle des choses, image de la beauté du Verbe Incarné, rappellent trop à l’âme son Bien-Aimé pour ne pas renouveler en elle le désir qu’elle a de sa présence. Toutes ces beautés participées l’élèvent irrésistiblement à la Beauté essentielle. Alors, elle dit : « C’est vous, (Seigneur,) que je veux tout entier. Les êtres créés ne peuvent me dire tout ce que vous êtes. Rien sur la terre ni au ciel ne peut donner à 1 âme la connaissance qu’elle désire avoir de vous.» Cf. Le Cantique Spirituel. Str. v et vi (traduction des Carmélites de Paris).
(80) Saint Jean de la Croix : « L’amour ne guérit-il pas les plaies et les blessures qu’il a faites, en les rendant toujours plus vives, plus profondes par les nouveaux coups qu’il porte à l’âme, jusqu’à ce qu’il l’ait transformée tout entière en flamme d’amour ? Elle n’est plus alors qu’une plaie, mais elle est parvenue à une parfaite guérison parce qu’elle est toute blessée d’amour. Ici, la santé est d’autant plus florissante que la blessure est plus profonde ; en sorte que celui-là jouit de la santé la plus parfaite, qui n’est plus qu une large plaie. La brûlure n’en agit pas moins sur l’âme, à la fois toute blessee et toute guérie, et elle accomplit son ministère d’amour en blessant encore davantage. C’est alors que la plaie devient ineffablement douce et arrache à l’âme ce cri : O plaie enivrante ! D’autant plus enivrante qu’elle est due à un feu d’amour plus sublime et plus eminent. Le Saint-Esprit l’a faite afin de remplir l’âme de delices ; or plus son désir de la faire jouir de ce bonheur est grand, plus grande aussi sera la plaie. O bienheureuse plaie, faite par celui qui ne sait que guérir ! O plaie mille fois heureuse et désirable, puisqu elle n a ete
faite que pour la joie et le bonheur de l’âme ! Cette plaie est grande, parce que son auteur est infini ; les délices qu’elle fait goûter à l’âme sont inestimables, parce que le feu d’amour qui l’a produite est d’une incomparable ardeur. Oui, ô plaie enivrante ! d’autant plus excellemment enivrante, que la brûlure d’amour atteint plus profondément le centre intime de l’âme, embrasant tout ce qui était susceptible de partager son ardeur, afin de combler de délices toutes ses puissances La Vive Flamme d’amour, str. n, v, 2 (trad. des Carmélites de Paris).
(21) Saint Jean de la Croix : « Enflammée d’amour... il arrivera que l’âme se sentira attaquée par un séraphin armé d’un dard dont la pointe est toute de feu. Le céleste messager transperce cette âme, semblable à une fournaise embrasée ou plutôt à une flamme, et lui fait sentir la pointe de feu de la manière la plus sublime. Dans cette opération divine qui pénètre l’âme toute entière, la flamme accélère son mouvement et s’élève soudain avec impétuosité, comme le feu d’une fournaise monte plus haut et redouble d’activité, lorsqu’on vient à remuer le bois qui l’alimente. Ainsi en est-il de l’âme transpercée par la main d’un séraphin. Au moment où le dard enflammé l’atteint, sa blessure lui procure d’ineffables délices ; déjà touchée intimement, elle est émue de nouveau par le mouvement impétueux que lui cause le séraphin, en l’embrassant d’une ardeur extrême qui la fait se fondre d’amour. Ce n’est pas tout encore. La blessure pénétrante que l’âme a reçue, et l’efficacité du poison divin qui envenime le dard, dont son esprit est transpercé dans ce qu’il a de plus profond, l’enivre de délices que nul ne pourra jamais exprimer dignement. L’âme éprouve à peu près la même sensation que si un grain de sénevé presque imperceptible, mais doué d’une grande vertu et d’une force dévorante, avait été déposé dans la partie le plus intime de l’esprit qui a reçu la blessure. La substance et l’énergie de ce grain se répandent alors subtilement dans toutes les veines spirituelles de l’âme, avec toute la puissance de l’ardeur qui l’embrase. Son amour s’augmente, se développe et s’enflamme à un tel point qu’il lui semble voir en elle des mers de feu qui la remplissent toute d’amour... L’âme se voit changée en un vaste incendie d’amour. Un petit nombre d’âmes... arrivent jusqu’à une si haute perfection. On en trouve cependant quelques-unes qui y sont parvenues : ce sont surtout les âmes dont la vertu et l’esprit doivent se propager dans la succession de leurs enfants spirituels. Dieu donne aux chefs de famille des richesses et des grandeurs en rapport avec les destinées providentielles de leur postérité selon la grâce ». Cf. La Vive Flamme d’amour, str. 11, v. 2 (trad. des Carmélites de Paris).
La glose de Dom Claude Martin ne s’arrête pas à la description symbolique de cette grâce de chef, mais elle en relève l’existence chez Marie de l’Incarnation. « Dieu, dit-elle, qui l’avait choisie pour être la pierre fondamentale d’un édifice qui devait durer jusques à la fin du monde, lui donna une grâce de chef, c’est-à-dire, une grâce
éminente, qui ne devait pas seulement servir à sa propre sanctification, mais qui devait encore profiter aux personnes qui vivaient avec elle, et à celles qui leur devaient succéder jusques à la consommation des siècles. Car, il est certain que Dieu donne des grâces à ses serviteurs et à ses servantes, selon les desseins qu’il a sur eux. Il y en a de qui il ne demande que leur propre sanctification, et il donne à ceux-là des grâces personnelles et limitées, qui ne sont propres que pour eux. Mais, il y en a d’autres qui, outre leur propre perfection, sont destinés pour coopérer au salut et à la perfection de plusieurs ». De ces derniers, les uns n’ont charge d’âmes que pour un temps et pour un lieu, « comme sont les évêques, les pasteurs, les supérieurs, les prédicateurs », les autres « sont des âmes choisies, non seulement pour leur propre perfection et pour l’instruction d un petit troupeau durant leur vie, mais encore pour la sanctification de ceux qui doivent vivre après eux durant plusieurs siècles, comme ont été les Apôtres qui ont jeté les fondements de l’Église, les hommes apostoliques qui ont établi les sièges des Églises cathédrales, ces grands personnages qui ont fondé les Ordres religieux, ces saints abbés qui ont bâti ces grands monastères et qui les ont peuplés de tant de saints moines ». Les premiers sont les pères spirituels, « qui travaillent simplement au salut des âmes », mais les autres sont « les patriarches, parce qu’ils sont les pères non seulement des enfants, mais encore des pères mêmes ». La grâce qu ils ont reçue a ete « comme ce baume sacré, qui après avoir parfumé la tête d’Aaron, s’est communiqué à tout le corps et est descendu jusques aux dernières franges de sa robe ». Les Pères sont « comme les canaux qui communiquent les eaux de la grâce », les patriarches, « comme les sources qui les répandent dans les canaux mêmes ».
a Cette grâce de chef et de source, — ajoute la Vie, — a été donnée à la Mère de l’Incarnation ; car, comme cette sorte de grâce consiste dans les lumières de la science que ces grandes âmes laissent dans le monde pour l’instruction de ceux qui viendront après elles, et dans l’exemple d’une vie sainte et sublime sur laquelle ils puissent former la leur, la Mère de l’Incarnation a tant laissé d’écrits... que toutes les filles qui vivront dans son monastère, jusques à la fin des siècles, y trouveront abondamment de quoi s’instruire elles-mêmes, et de quoi enseigner aux autres selon l’esprit de leur vocation ; et sa vie a été si sainte et remplie de tant vertus héroïques, qu’elle leur sera à jamais un modèle, où elles trouveront à imiter ». Vie, p. 402.
Nous pourrions rattacher l’origine de cette grâce éminente chez Marie de l’Incarnation aux mystérieux phénomènes dont nous parle la Vie, à la page 15 1, et dont saint Jean de la Croix nous faisait cidessus la description.
(22) En assimilant le mariage spirituel, ou mariage mystique, au dernier degré de la sainteté, celui que les écrivains spirituels ont appelé
l’union transformante, Dom Claude Martin raisonnait comme s’il donnait à une expérience personnelle, — celle de sainte Thérèse ou de saint Jean de la Croix, par exemple, — la portée d’une loi générale et constante. A vrai dire, le recul nécessaire lui manquait pour apprécier à sa juste valeur le cas très particulier de sa vénérable Mère. Peut-être, malgré ce qu’il en a dit, a-t-il hésité à la mettre de pair avec les plus grands. Le temps nous a délivrés aujourd’hui de ces timidités de la première heure. Nous savons que l’expérience mystique de Marie de l’Incarnation se suffit à elle-même. Son témoignage est à prendre au pied de la lettre. L’histoire de chaque âme ne se déroule pas selon un plan uniforme, déterminé d’avance pour toutes. Appuyés sur les faits, nous devons reconnaître que la vie mystique ne suit pas chez toutes la même marche. Le cas de Marie de l’Incarnation n’est certes pas le plus fréquent, mais il n’est pas unique. Nous avons d’autres exemples où le mariage spiiituel, entendu au sens de la tradition, a précédé l’accès au dernier stade de l’itinéraire mystique. La distinction imaginée par Dom Claude Martin, sans fondement dans les écrits de Marie, comme dans l’histoire, est à abandonner. Ni les mystiques ni les théoriciens de la mystique ne la connaissent. « Ce terme de mariage spirituel, bien que désignant toujours une union fort étroite entre Dieu et l’âme, ne s’applique pas nécessairement à (l’union suprême ou transformante). Cf. A. Sandreau. Les degrés de la Vie Spirituelle, t. II, p. 237 (1920).
(23) Eustache Asseline, 1573-1640, l’une des illustrations de la Congrégation des Feuillants. La Chronique du monastère roial de St. Bernard des F euillans . . . , de la rue Saint-Honoré à Paris (Bibl. Mazarine, m. 3334). signale pour l’année 1605 « la retraite du siècle à la religion du R. Père Dom Eustache de Saint-Paul, appelé Asseline, Docteur de Sorbonne, lequel prit l’habit de notre Congrégation. Dieu se servit de lui, — ajoute-t-elle, — pour la conversion des âmes et pour la réforme de plusieurs abbayes d’hommes et de filles, lesquelles il remit dans le véritable esprit de leur institut, par sa douceur admirable et par ses doctes écrits qu’il a laissés au public ». Il jouit à Paris, pour son savoir et sa haute vertu, d’une grande autorité. Il fut mêlé à toutes les initiatives pieuses qui devaient aboutir à la fondation du Carmel français avec Madame Acarie (la Bse Marie de l’Incarnation), à la réforme de l’Abbaye du Val de Grâce avec Marguerite d’Arbouze, à la première réforme de Port-Royal avec la Mère Angélique Arnauld, avant l’intervention de l’abbé de Saint- Cyran, et à l’établissement à Paris des Feuillantines. Visiteur de la Congrégation, puis assistant du Général, de 1629 à sa mort en 1640, Dom Eustache de Saint-Paul qui pouvait connaître Marie par les rapports de Dom Raymond de Saint-Bernard, l’avait peut-être vue lui-même dans l’un de ses passages à Tours, où il vint sûrement. Par là, on s’expliquerait plus facilement encore que Marie ait eu recours à ses lumières.