LA VOCATION RELIGIEUSE
Marie connaît que Dieu l’appelle à l état religieux. Elle se plaint à Notre- Seigneur de ce qu’il tarde tant à la retirer du monde dans la religion. Il lui promet d’ accomplir ses désirs.
MON désir pour la religion augmentait de jour en jour A et depuis la première année de ma conversion, il n’est point sorti de mon esprit. ^ S’il y avait quelque chose dans le monde qui me plût, c était la con dition d’une religieuse, et j’en menais la vie et faisais les actions autant qu’il m’était possible. Je ne laissais pas quelquefois d’avoir peur que ce ne fût une tentation pour me distraire, et je m’en plaignais à Dieu, ui disant: Hélas I mon Bien-Aimé, Ôtez-moi, s’il vous plaît, cette
a Marie semble commencer l’historique de sa vocation au point même ou
mence de s établir a Touis. Unnm r’est vers les Ordres nouveaux,
pensée. Vous savez que je me suis ôté les moyens de parvenir à ce bienheureux état, en me privant de mes propres intérêts, afin de servir le prochain pour l’amour de vous. Et de plus, j’ai un fils de qui il faut que je prenne le soin, puisque vous le voulez et que j’y suis obligée, ô mon Dieu ! Cette plainte était suivie d’un reproche intérieur que je manquais de confiance, cette divine bonté étant assez riche pour mon fils et pour moi. Ainsi je m’abandonnais, n’aimant rien qu’à suivre les conseils que Notre-Seigneur nous a enseignés dans l’Évangile. Je voyais le monde désirer et demander des richesses, et moi, il m’était impossible de désirer ou de demander autre chose que d’être pauvre. Tout ce que ma sœur me donnait, je le donnais aux pauvres ou j’en achetais des instruments pour me mortifier. Je me réjouissais de n’avoir rien et de ce qu’il fallait que je demandasse par charité à ma sœur tous mes besoins, et elle m était si bonne qu’elle ne me laissait manquer de rien, mais elle donnait à mon fils et à moi plus que je ne voulais pour notre entretien. Après tout, je m’estimais la plus riche du monde, espérant que, nonobstant toute ma pauvreté, la Providence de Dieu ne me manquerait jamais, que je serais religieuse et que je serais délivrée de tous les tracas où j’étais engagée.
Quoique ce désir de quitter le monde fût continuel, il ne me causait point de trouble, mais mon âme demeurait dans une douce paix, attendant l’heure que Notre- Seigneur ordonnerait pour cela, avec promesse de lui être fidèle, quand il m’en ouvrirait le chemin. C’était lui qui me donnait la vue des biens qui sont renfermés dans l’état religieux, c’était lui aussi qui m’en devait donner la possession. Une fois, je fus contrainte de m’arrêter en un chemin, ne pouvant supporter la force de cette inspiration, qui me liait fortement à Dieu, dans la connaissance qu’il me donnait qu’il voulait cela de moi. M’arrêtant ainsi, c’était afin de le caresser et de l’obliger de me 1 accorder au plus tôt, et lorsque je le pressais, j’entendis en mon intérieur cette parole amoureuse : Attends, attends, aie patience. Cela me fortifiait et
m’entretenait dans l’espérance, et ce pendant je ne faisais point d’autres recherches que d’attendre sa sainte volonté et les moments de son exécution.
Le diable ne laissait pas de me tenter beaucoup sur ce qui regardait la pauvreté. Il me voulait faire aimer les richesses, et il n’y a raison qu’il n’objectât à mon imagination pour me faire sortir d’un chemin aussi dénué que celui où Notre-Seigneur me conduisait, et où il m’inspirait de demeurer. Je n’ai point eu de tentation qui m’ait tant importunée que celle-là, car elle était quelquefois si violente que je me voyais presque sur le bord du consentement, étant comme aveugle dans la pratique de la vertu. Mon recours était l’oraison, où je m’abandonnais de nouveau à Notre-Seigneur, et d’en aller rendre compte à mon confesseur, qui voyait bien que Dieu me voulait dans la nudité où j’étais, et que toute autre pensée contraire n’était que tentation. Ainsi je demeurais en repos et le trouble de l’imagination cessait, car pour l’âme, elle était toujours en sa paix a et dans la conformité à la volonté de Dieu, qui était toute sa suffisance, son contentement et sa vie.
Vie, p. 159.] Ensuite de ce discours, elle parle des communications intérieures dans lesquelles Notre-Seigneur la consolait^ et des vertus héroïques qu’elle pratiquait en attendant qu’il disposât d’elle selon sa volonté ; puis elle continue en cette sorte :
Quoique je fisse tout mon possible pour pratiquer les vertus dans les occasions, qui m étaient continuelles, je me sentais toujours pressée intérieurement de quitter le monde, avec une lumière qui m enseignait incessamment que je ne m’y sauverais pas, a cause des grands et continuels obstacles où je me trouvais. Je ne savais pas si Notre-Seigneur me continuerait cette grande assistance, et dans cette incertitude, la lumière qu’il me donnait
a Marie confirme ici la remarque qu’elle a faite au fragment 52. Les tentations ne dépassent pas la zone de la vie inférieure. Le centre de 1 ame demeure tranquille.
me faisait voir qu’il fallait éviter les occasions. N’eût été la grande paix qui me demeurait en l’âme, on eût jugé que ces sortes de lumières eussent été des tentations, parce qu’en apparence, je pouvais faire plus d’actions de charité envers le prochain et mériter davantage dans la condition où j’étais que dans la religion, où je ne voyais pas pouvoir rien faire que pour mon propre salut. D’ailleurs, n’ayant point de biens et étant chargée d’un enfant, cela était presque hors de raison. En cette vue, je faisais résolution de n’y plus penser ; mais c’était en vain, car mon inspiration se fortifiait toujours, et je m’en plaignais à Notre-Seigneur, lui disant que puisqu’il me donnait ces pensées, il fît donc tout.
Je souffrais plus que jamais dans le monde lorsque j’entendais des paroles qui offensaient Dieu, et surtout des paroles contraires à la pureté. Cela me martyrisait intérieurement et me faisait trembler, me voyant en des lieux et en des temps où je ne le pouvais éviter. Et néanmoins, plus j’entendais ces sortes de discours, plus mon cœur se liait à Dieu pour me plaindre à lui. Une fois, dans une occasion semblable, où j’eus beaucoup ma à souffrir, je me sentis tirée intérieurement d’aller en chambre caresser le Bien- Aimé, qui semblait me vouloir faire quelque faveur. Je ne pouvais néanmoins lui obéir si promptement que j’eusse voulu. Mais enfin il me donna jour de congédier ceux qui me retenaient et me ht la grâce de le faire. Je me retirai soudain, et dès le premier pas que je fis dans ma chambre, je fus saisie d’un si grand attrait que je fus contrainte de m’asseoir promptement à terre, ne pouvant me tenir à genoux. Il semblait que l’âme se voulût séparer du corps, ne pouvant plus demeurer sur la terre parmi tant d’immondices, qui lui étaient si horribles et si épouvantables, elle qui était créée pour le ciel et qui ne voyait ici-bas que des choses qui l’en pouvaient détourner. Je faisais des cris et des soupirs si grands qu’on m’eût facilement entendue, mais j’étais seule au haut du logis, ce qui me fut une grande faveur de Dieu, ceux, d’ailleurs, avec qui je demeurais, n’étant pas capables des choses
spirituelles. C’étaient des plaintes redoublées à Notre- Seigneur de ce qu’il me laissait en tant de dangers, et parmi tant d’âmes qui ne l’aimaient pas d’un véritable amour, le conjurant que si sa bonté ne me voulait pas retirer de la terre, il me mît, au moins, avec des âmes pures, et qui l’aimassent véritablement, afin qu’étant éloignée du monde, je le pusse caresser à mon aise, ne pouvant plus vivre dans un si grand martyre. Cependant cette divine Majesté me regardait amoureusement, prenant plaisir à mes plaintes, et le regard de ce divin Époux me calma, sans que je fisse rien de ma part ; mais, de je ne sais quelle manière, je me sentis toute changée et fixe à le regarder et à écouter ses divines paroles. Il me caressait amoureusement et m’assurait qu’il m’accorderait ce que je lui demandais avec tant d’instance, et qu’il satisferait mes désirs, mais qu’il ne le voulait pas encore. Il m’est impossible de dire ce que je connaissais et dont je jouissais en ce divin regard. Je lui dis, me sentant vaincue d’amour, et correspondant à sa gracieuseté sacrée : Mon doux Amour, ne méritezvous pas que je vous cède en tout ! Ah ! quand j aurais en moi le pouvoir et le vouloir de posséder ce que je vous demande, je le mettrais à vos pieds, laissant tout pouvoir et tout vouloir, pour vous laisser pouvoir et vouloir selon votre divine volonté. Et cela n’est-il pas bien raisonnable, ô mon Bien-Aimé, ô mon cher Amour ? Tous actes cessèrent et il m’unit si étroitement à lui que je ne le puis exprimer, et cette union dura fort longtemps, me laissant dans une douce paix, confiance et assurance intérieure que je posséderais bientôt ce que je désirais.
Vie p. 161.] C’est ainsi que se termina cet amoureux entretien de notre Mère avec Notre-Seigneur. A quoi elle ajoute une réflexion que je ne dois pas omettre, parce qu’elle est d’une singulière instruction pour les personnes qui font profession d une vie spirituelle, car ayant fait tout son possible pour expliquer l’effet de ce regard mutuel de Notre-Seigneur à elle et d’elle à Notre-Seigneur, et n ayant pu, de bien loin, égaler par ses paroles le mérite et l’excellence de
la chose, elle dit :
Marie de l’Incarnation.
Oh ! que c’est une grande peine de ne pouvoir dire les choses de l’esprit comme elles sont a ! L’on n’en parle qu’en bégayant, et encore faut-il chercher des similitudes pour s’exprimer ; autrement, il se faudrait taire. J’ai encore aussi présentes les vues et les grâces de Notre-Seigneur qu’au temps qu'il me les a faites, et cependant je n’en saurais presque rien dire, tant cela est dégagé du sentiment et de l’imagination. Car, pour ce qui est du regard de Notre-Seigneur dont j’ai parlé, on pourrait croire que j’aurais vu une chose imaginaire, mais nullement. De toutes les choses de Dieu, je n’ai quasi jamais rien vu en cette sorte b, et comme Dieu est esprit , il le faut adorer en esprit et en vérité (Jean, IV, 24). C’est une chose si délicate en l’âme que sans voir, ni ouïr, ni goûter, elle comprend, elle sait et connaît Dieu et les choses que sa divine Majesté lui veut apprendre, d’une façon admirable, et dans une certitude qui ne se peut dire. Il est lui-même le maître de l’âme qu’il mène par cette voie, la régissant et la conduisant par connaissance et par amour, se faisant voir à elle et se l’unissant, ne lui cachant rien, mais plutôt lui faisant montre et part de ce qu’il est, dès cette vie, par une telle science et jouissance, qu’il n’y a que lui et celle qui en jouit qui le sachent. En un mot, on peut dire que le cœur et l’âme est un paradis où il n’y a rien de secret entre l’aimé et l’amante.
a. Les choses de l’esprit, c’est-à-dire, la pure contemplation, la sagesse inexprimable et secrète. Saint Jean de la Croix écrivait pareillement : « Si sublime et si savant que soit le langage qu’on emploie, l’âme reconnaît combien sont viles, insignifiantes et en quelque sorte impropres, les expressions dont on se sert pour discourir des choses divines. Il est impossible d’en avoir et d’en donner une juste idée par les moyens ordinaires, sans l’illumination et le secours de la théologie mystique. Éclairée de ces splendeurs, l’âme se persuade facilement qu’on ne peut ni les imaginer, ni les décrire avec la parole humaine ». La Nuit obscure de l’âme. II, xvii (trad. des Carmélites de Paris).
Plus encore que les poètes, les mystiques ont souffert de l’insuffisance et de l'approximation du langage humain pour traduire leurs états. Le meilleur d’euxmêmes, le plus divin de >eurs communications avec Dieu, devait demeurer ineffable.
b. Nouvelle affirmation du caractère supra-sensible de l’expérience mystique de Marie. Quelques visions imaginaires, très rares, au début. Ensuite, uniquement des illustrations de l’intelligence, des communications de plus en plus spirituelles.
Son attrait pour les Carmélites, les Feuillantines et les Ursulines.
Vie, p. 163.] Encore que notre Mère fût indifférente en quel Ordre elle se consacrerait à Dieu, elle avait néanmoins de puissants attraits pour celui des Carmélites a, parce qu’ayant lu les œuvres de sainte Thérèse, et reconnu que ses religieuses faisaient une particulière profession d’oraison et de recueillement, elle crut que cet esprit s’accommoderait fort bien avec le sien, qui était une union continuelle avec Dieu.
D’ailleurs, le R. P. Général des Feuillants b, qui était allé à Tours pour faire la visite dans son Monastère, ayant désiré de la voir, il fut si ravi de ses dispositions intérieures, qu’il crut que ce serait acquérir un grand trésor à son Ordre de lui en donner l’entrée. A cet effet, il lui offrit, d’une manière fort obligeante, une place aux Feuillantines c,lui promettant que les Pères de l’Ordre prendraient
». Résumé d’un fragment de la Relation de 1633 que la Vie n’a pas inséré, mais dont la Relation de 1654 nous donne une idée suffisante. Marie a d’abord, <m effet, pensé sérieusement aux Carmélites. Celles-ci venues s’établir à Tours, sous la conduite de la Bienheureuse Mère Anne de Saint-Barthélemy, la compagne dévouée de sainte Thérèse, y résidaient depuis une vingtaine d'années (1).
». Il est impossible de déterminer avec précision le nom de ce Général des Feuillant Vu l’âge de Claude, la proposition des Feuillantines à Marie ne peut se placer plus bas que 1627. Peut-on même descendre jusque-là ? Claude à cette époque n’avait que huit ans. En 1627, le Général des Feuillants était Dom Jean de Saint-François, le traducteur célèbre de Denys l’Aréopagite. Dans la première moitié de 1628, ses six ans de généralat, qu’autorisaient les Constitutions des Feuillants, étant révolus, il était remplacé à la tête de la Congrégation par Dom Charles de Saint- Paul Vialart, lettré lui aussi et homme d’oraison, qui sera un peu plus tard évêque d’Avranches. D’après sa seconde Relation, Marie, qui a eu entre les mains la traduction de Denys l'Aréopagite, ne paraît pas avoir été frappee par le nom du traducteur. Autant que cet indice autorise une conjecture, ce ne serait donc pas à Dom Jean de Saint-François qu’elle aurait eu à faire, mais à Dom Charles de Saint-Paul. En tout cas, pour une raison qui va venir tout a 1 heure cet entretien avec le Général des Feuillants n’a pu avoir lieu en 1629. P faudrait donc opter pour 1628, et même pour le premier semestre de l’année.
». Les Feuillantines étaient la branche féminine de la Congrégation des Feuillant-,. Elles devaient, elles aussi, leur origine à Dom Jean de la Barrière, 1 auteur de la Réforme, qui les avait fondées en 1588. Leur vie était strictement contemplative, comme celle du Carmel, mais leurs austérités passaient celles des couvents theresiens. D’abord établies à Toulouse, elles étaient venues à Pans en 1622, à la prière d’Anne d’Autriche et s’étaient installées près du Luxembourg, dans 1 impasse actuelle des Feuillantines. Elles n’eurent jamais d’autres maisons en France, où elles ne se répandirent pas. Dom Eustache de Saint-Paul, que nous avom, vu consulté par Marie, dans les années 1627, 1628, - cf. fragment 52, - fut leur confesseur de 1625 à 1628. Cf : La Chronique du Monastère roial de St. Bernard
des Feuillans (B. Mazarine, ms. 3334)- 11 était donc en état de Prendre en malIls
soin de l’éducation de son fils. Elle reçut beaucoup de joie de cette promesse, voyant que Dieu commençait à lui ouvrir les moyens d’accomplir son dessein dans un Ordre qu’elle aimait particulièrement, à cause des grandes austérités qu’on lui avait dit qui s’y pratiquaient.
Durant quelque temps, elle fut dans l’indifférence de ces deux Ordres. Mais enfin, ayant appris que les Feuillantines faisaient profession d’une grande retraite et qu’elles joignaient à leurs austérités l’oraison et le recueillement, elle crut qu’elle y trouverait tout ce qui l’attirait du côté des Carmélites, outre qu’elle y voyait des dispositions bien plus présentes, car l’affaire alla si avant qu’on se disposait déjà à la recevoir dans le monastère de Paris.
Dieu, néanmoins, ne la voulait ni dans l’un ni dans l’autre de ces deux Ordres, car dès le temps qu’elle se vit veuve, et qu’elle prit la résolution d’être religieuse, son premier attrait... fut aux Urselines a, quoiqu’elle ne les eût jamais vues, et qu’elle ne sût où elles avaient des monastères. C’était là pourtant le véritable dessein de Dieu sur elle, quoique sa Providence le lui voulût rendre incertain, jusques au temps de son exécution. Mais enfin, le temps des desseins de Dieu étant venu, ils s’accomplirent quasi d’eux-mêmes. Sa Providence disposa tellement les choses, que cette religion qui paraissait si éloignée s’approcha comme d’elle-même, en s’établissant à Tours ; et les moyens qu’elle ne recherchait pas semblaient la rechercher, les religieuses, qui au commencement étaient un peu éloignées, venant s’établir tout proche le logis de son frère. En un mot, tout venait au-devant d’elle, en sorte qu’on eût dit que cet établissement ne se faisait qu’en sa faveur, et pour accomplir les desseins que Dieu avait sur elle.
les intérêts d’une âme dont il avait approuvé les états, et sans doute, il dut contribuer pour une bonne part à pousser cette affaire.
a. D’après Ménage (1613-1692), l’usage de Paris et de la Cour se partageait entre Urselines et Ursulines. On pouvait écrire et prononcer indifféremment l’un ou l’autre. Urseline était plus répandu chez les dames et parmi le peuple. Cf. Ménage, Dictionnaire étymologique de la langue française. Marie, dans les autographes que nous avons encore d’elle, écrit toujours Ursuline : Dom Claude Martin .suivait l’autre usage. Mais Bossuet aussi.
Les Ursulines étaient l’un des premiers et des plus importants des nouveaux Instituts religieux que produisit la Renaissance religieuse du XVIe siècle. Fondées en Italie, en 1530, par sainte Angèle Mérici, elles furent introduites en France en 1594, en Provence d’abord, par Françoise de Bermond, et à Paris, en 1608, par Madeleine Lhuillier, — connue surtout sous le nom de Madame de Sainte- Beuve, — assistée du concours de Madame Acarie, sa cousine et de M. de Bérulle que nous avons rencontrés plus haut, à propos des Carmélites. En 1606, Françoise de Cazères et le cardinal de Sourdis avaient également établi les nouvelles religieuses à Bordeaux. Bordeaux et Paris devinrent les têtes des deux congrégations d’Ursulines de ces noms. Bordeaux, la plus répandue, comptera bientôt plus de 100 maisons. Les Ursulines de Tours étaient, par Saumur, une fondation de Bordeaux. L’Institut de sainte Angèle était voué à la vie contemplative et à l’éducation des filles (2).
Encore qu’au commencement je ne fisse élection de telle ou telle religion, et que j’attendisse tout de Notre- Seigneur sans aucun choix, ainsi qu’un pauvre qui ne fait choix de l’aumône qu’on lui donne, j’avais pourtant beaucoup d’inclination à celle des Feuillantines; mais Notre-Seigneur ne voulait pas cela de moi, parce que toutes les fois que je passais proche le Monastère des Ursulines, je sentais en moi une telle émotion, qu il semblait que mon cœur se dût arrêter en cette place, avec une affection d’y demeurer. Je ne voulais pourtant pas tant m’y affectionner, parce que j’appréhendais de m’attacher à une chose dont je n’eusse pu venir à bout. Ainsi je tâchais de faire évanouir ces sentiments de mon esprit et d’en perdre l’estime, bien que je fisse souvent réflexion sur les pensées que Notre-Seigneur me donnait de l’utilité de cet Ordre, et combien il ravit d’âmes d’entre les mains de Satan. Il m’était avis que je devais faire plus d’état de cela que de toutes les austérités des autres, et que sa bonté m’ayant fait, parmi les embarras du siècle, toutes les faveurs dont j’ai parlé, cet Ordre me serait plus propre qu’aucun autre, la conversation avec le prochain y étant encore conforme a celle que Notre- Seigneur a eue ici-bas dans l’instruction des âmes.
Je pesais beaucoup cette considération et je la trouvais d’un grand poids. Mais, je retournais à mes pensees imparfaites, regardant les pénitences extérieures dont on fait tant d’état, et j’avais un peu de regret d etre dam, un lieu où l’on ne fît pas tant d’austentes. De plus, Notre-Seigneur me tenait encore cache le lieu ou il me voulait, ou des Feuillantines ou des Ursulines. C est pourquoi je retenais en ma pensée la promesse que le R p Général des Feuillants m’avait faite, n ayant pour lors nulle entrée ou habitude aux Ursulines. Et quand j'y en aurais eu, je n’aurais jamais eu la hardiesse d y demander une place, cette demande me paraissant t p hors de raison, parce qu’il n’y avait rien en moi qui put donner à ces saintes filles l’affection de me recevoir
pour l'amour de Dieu, ne pouvant être reçue en aucun lieu que sous le titre de la charité. Ainsi j’attendais toujours la grâce qui m’avait été promise d’ailleurs, et toujours je revenais à penser aux Ursulines, ressentant en moi cette affection intérieure que j’ai dite de l’instruction des âmes. Je me ressouvenais que la première pensée que j’avais eue d’être religieuse, après ma conversion, avait été d’être Ursuline, bien que jamais je n’en eusse vu et que je n’eusse même jamais entendu parler de leurs fonctions, et cette pensée m’était toujours demeurée dans l’esprit. Étant donc ainsi pensive et combattue des deux côtés, sans savoir dans lequel Dieu me voulait, j'attendais en paix les ordres de sa volonté, laquelle quand elle me serait connue, j’étais entièrement résolue de m’y soumettre quoi qu’il m’en dût arriver.
L’ Evêque de Dol la veut attirer dans sa ville pour la faire religieuse de la Visitation.
Vie, p, 166.] Lorsque cette Mère était ainsi indéterminée, il se présenta une occasion qui pensa la partager encore davantage.
M. l’Évêque de Dol a, passant par Tours, au retour d’un voyage qu il avait fait a Paris, et entendant tout ce que l’on disait de ses grandes vertus et de l’étendue de son esprit, voulut l’emmener avec lui pour la faire la pierre fondamentale d’un Monastère de religieuses de la Visitation b qu’il voulait fonder en son diocèse. Comme elle
a. Dol, chef-lieu de canton de J ’Ule-et- Vilaine, évêché sous l’ancien régime, le premier de la province de Bretagne, dépendant de la province ecclésiastique de Tours, supprimé par le concordat de 1801. Le titulaire du siège épiscopal était, au temps dont parle la Vie, Antoine de Révol (3).
b. En 1628, il n’y avait pas encore de monastère de la Visitation à Tours. Saint François de Sales était, il est vrai, passé dans la cité, en 1619, mais sans bruit. Aucune chronique locale, pas même celle de la grande abbaye de Beaumontlez-Tours, n’en fait mention. Un peu plus tard, nous l’avons vu, Marie avait lu la Vie dévote. Dans le même temps, elle avait pu se lier déjà avec une jeune tourangelL qui, apres son départ pour le Canada, restera une de ses fidèles correspondantes, Mademoiselle Gillette Roland. L’une et l’autre, en effet, étaient à cette époque les dirigées de Dom Raymond de Saint-Bernard. Or Gillette Roland pensait dès ce temps-là à procurer effectivement l’établissement à Tours des Filles de Sainte-Marie. Elle réussira dans son dessein, seulement en 1633. Elle sera même là- première postulante du nouveau monastère. Par Gillette Roland, qui avait été
n’entreprenait rien à la légère, elle demanda du temps pour prendre conseil sur une afiaire de telle importance. Apres donc y «J P devant Dieu, elle lui fit cette sage réponse : que cette affaire étant d’unè extrême conséquence, et que pour y reuss r il pétait ^“ssane d’v avoir une grande vocation, mais que pour elle, elle n y en avait aucune, et qufinsi elle suppliait Sa Grandeur de uie la pomt engage dans un emploi où elle ne pourrait pas réussir. Apres cette p ce prélat continua son chemin, bien marri de ne l’avoir pu gagner, mais d’ailleurs fort édifié de sa modestie.
Ses premiers rapports avec les Ursulines. Dieu la presse de s’y retirer. Elle y est reçue.
survre
ét^ leurs entretiens remplis de tant de dévotion que notre Mère en dit ces paroles :
présentée personnellement à sain^ F^Ç^S q® Genèv^MaE n était certainement
Bernard anssi, très dévot fondée il y avait près de vingt ans,
pas sans avoir entendu parler de la Visit • en France. Mais elle était trop et dont les maisons étaient déjà as P songer à embrasser une observance
pénétrée alors de son désir de Pe“Jnc P^ J 1>arrêtera bientôt aux portes modérée. C’est un scrupu e e intérieure lui commande de passer outre.
j j- Tours Bibl. Mazanne, ms. 2433.
" l: de Bdant, dite de S— rd
SS “ fÆï
la première génération des Ursuline Ç orieure — et non supérieure, comme
nouvelle fondation, elle était en 16 ■ Cette même année 1628,
porte la Vie, par suite d une faute P e]le revint à Tours au bout de
elle fut envoyée fonder la maison r Que commencèrent les visites de Marie aux quelques mois. C est à s°“ r 528 au plus tôt, mais plus vraisemblablement
Ursulines. Cela nous met à la ^ ^ ^ Briant était élue prieure du
monas1tère^deIT^îr^UL,admEsion de Marm ^épartementeles
Plus la conversation était fréquente, plus je m’y sentais attirée, et elle était si douce que, quand une fois j’étais avec elle, je n’eusse jamais voulu m’en séparer.
; Quoique j’eusse cette grande familiarité avec elle, je n eus jamais la hardiesse, ni même l’instinct intérieur, de la prier de m’aider, me sentant toujours poussée intérieurement de laisser le tout entre les mains de Dieu Je lui témoignais bien quelquefois dans l’entretien le désir que j avais de quitter le monde et l’impuissance où j’étais de l’effectuer, mais le tout en demeurait là. Or, il arriva qu’elle fût élue supérieure, et la première fois que j’eus l’honneur de la voir après son élection, sortant de notre logis, il me vint en pensée qu’elle m’allait offrir une place. Et, en effet, après que je l’eus saluée, elle me dit fort agréablement : Je sais ce que vous avez dans la pensée ; vous pensez que je m’en vais vous offrir une place.. Oui, je vous l’offre. Je fus toute surprise d’admiration de voir une telle charité et j’en fus si touchée que je ne le puis exprimer. Mais d’autre part, je devins aussi plus pensive que jamais, Notre-Seigneur me tenant toujours caché s’il voulait cela de moi, ou que je me tournasse du côté des Feuillantines. Et quoique je remisse le tout à mon confesseur, avec résolution de faire ce qu’il me commanderait, je le priai néanmoins de ne donner point sitôt parole à la Révérende Mère, ne pouvant agir en cette affaire, si je ne sentais un autre mouvement intérieur. Lui, qui ne demandait qu’à me mortifier, me répondit qu’il y aviserait, et pour sonder mes sentiments, il semblait me vouloir décourager, ne me parlant plus de la religion qu'avec froideur et indifférence. Je le craignais si fort que je n’osais presque voir la Reverende Mère, laquelle se plaisait aussi de ce que 1 on me mortifiait de la sorte. Mais enfin, la confiance que j’avais en elle fit que je lui déclarai la perplexité ou j etais au regard des Feuillantines. Cela ne lui causa point de refroidissement, mais plutôt elle m’assura que si Notre-Seigneur ne me voulait point Ursuline
et qu'il m'appelât ailleurs, elle m’y aiderait de tout son possible, et par elle-même et par ses amis. Je n’avais jamais vu une charité si grande et si désintéressée. Il paraissait évidemment que Notre-Seigneur la portait à me faire tout ce qu’elle me faisait et tout ce qu’elle me fit depuis, car il n’y avait rien de naturel et d’humain qui l’obligeât à en user de la sorte. Elle ne me connaissait point, je ne l’avais jamais obligée et elle n’avait rien à espérer de moi. En un mot, rien ne l’excitait à me traiter charitablement que le pur amour de Dieu, qui l’avait réservée à me donner de sa part le bien que j’attendais depuis si longtemps de sa miséricorde. Après une si longue perplexité où Dieu me tenait, un jour que j’y pensais le moins, je vis sensiblement effacer de mon esprit l’affection et le désir que j’avais aux Feuillantines, et je sentis imprimer en la place l’affection et le désir d’être Ursuline, avec une inspiration si pressante d’en poursuivre l’exécution, qu’il me semblait que tout ce qui était au monde me menaçait de ruine, si je ne me sauvais promptement en cette maison de Dieu. Cela fut donc résolu, et mon confesseur y consentit.
Comment Dieu la dispose par une grande croix à la grande faveur de son entrée en religion.
Vie, p. 170.] Ce qui a la pressait si fort de se faire religieuse était le désir ardent qu’elle avait de garder plus parfaitement les conseils évangéliques, dont Notre-Seigneur lui avait donné tant de goût, lui faisant voir les trésors immenses qui y sont enfermés. Son amour lui avait déjà fait trouver l’invention de garder dans le siècle ceux d’obéissance, de pauvreté et de chasteté, d’une manière toute
a Réflexions un peu longues, mais capitales. Sur l’un des épisodes, et le pnncipa de tous, qui mettent la vie de Marie de l’Incarnation hors de pair, elles apportent le témoignage de la partie la plus intéressée après Marie elle-meme. Certes, elles ne suffisent pas à donner la solution du cas. Elles ne fournissent qu un element du problème aux moralistes. Mais cet élément est considérable C est en raison de son importance, qu’au risque d’interrompre la suite du récit de Marie, si le fragment 58 se rattache immédiatement au fragment 57, on a fait passer ce commentaire de la Vie dans la Relation meme.
nouvelle et extrêmement difficile, mais il en restait un qu’elle ne pouvait garder qu’en quittant le monde, savoir, celui qui ordonne d’abandonner les parents. C’était donc là le sujet qui l’obligeait de chercher les moyens d'en sortir, et de rompre les liens que les circonstances semblaient devoir rendre inviolables a. Mais la plus difficile partie de son sacrifice était à abandonner son fils qu’elle allait laisser jeune, sans biens, sans industrie, sans appui. Car quelque amitié que les parents témoignent en ces rencontres, quand elles sont récentes, et quelques promesses qu’ils fassent de donner du secours, ils se lassent à la fin, et se contentent de porter leurs propres fardeaux, sans se charger encore de ceux d’autrui b.
Ce fils était un Isaac et un unique, que Dieu lui avait donné pour éprouver sa foi et son amour ; mais aussi, il ne lui donna pas moins de force et de courage pour l’immoler qu’il en avait donné à Abraham pour lui sacrifier le sien. Je ne doute point qu’un abandonnement si nouveau, et si contraire, en apparence, aux plus étroites obligations de la loi naturelle, ne soit condamné de ceux qui ne se gouvernent que par les lumières de la raison, et qu’il ne soit même improuvé de quelques-uns ceux qui ont connaissance des règles de l’Église, puisqu’il se trouve des Conciles qui défendent aux mères, sur peine d’excommunication, d’abandonner leurs enfants. Mais il faut avouer que les lumières surnaturelles, surtout quand elles éclairent les saints, qui n’agissent que par les mouvements de la grâce, font voir les choses tout d’une autre manière que ne font celles de la seule raison. Je ne doute point que la lumière qui fit voir au patriarche Abraham qu’il pouvait lui-même immoler son propre fils, après que la voix de Dieu lui en eut fait le commandement, ne fût la même qui fit voir à cette âme généreuse qu’elle pouvait abandonner le sien, après que Dieu lui eut tant de fois déclaré que c’était sa volonté. Elle ne le quittait pas par inconsidération, ni par dureté, ni à dessein de se décharger de lui, qui sont les motifs de l’excommunication du Concile (de Chalcédoine) c ; car elle voyait parfaitement les obligations naturelles
a. N’y aurait-il pas là comme un défi que Dom Claude Martin se jette à lui même et aux autres ? Entraîné par la pratique des sacrifices supérieurs, l’héroïsme ne semble plus lui coûter. Tout lui est naturel dans cet ordre. D’où une intrépidité dans l’expression qui paraît fausser son optique mentale et le conduire à l’illogisme. Marie n’a pas raisonné comme lui. Du moins, nous n’en trouvons pas trace dans ses écrits. Elle n’a pas quitté le monde pour abandonner les siens : mais elle a abandonné les siens pour sortir du monde. Lui-même, au fond, pensait de même, et la querelle qu’on paraît lui chercher se réduit peut-être à une question de nuan ces. Il fallait tout au moins la signaler pour prévenir l’équivoque.
b. On a voulu voir là un retour amer de Dom Claude Martin sur le passé, une allusion à la froideur, à l’abandon et aux déceptions de toutes sortes dont il aura.it souffert, de sa douzième à sa vingtième année, chez ses oncle et tante. On charge beaucoup ces derniers. Un jugement en bloc est, en tout cas, trop expéditif, comme la suite le montrera.
°. Concile de Chalcédoine 451. D’autres conciles ont aussi statué sur le même cas.
qu’elle avait de l’élever ; et c’était le moyen dont les hommes,^ les démons, et même sa propre raison, se servaient pour la retenir. D’ailleurs, elle avait pour lui un amour très sensible, et la seule bonté de son naturel, au regard de tout le monde, faisait assez connaître quels pouvaient être ses sentiments maternels à l’endroit de son propre fils, de telle sorte que dans tout le temps qu’elle projetait de le quitter, quand elle jetait les yeux sur lui, c’était avec une compassion qui lui déchirait les entrailles, mais la force de la grâce l’emportait, et quelque amour qu’elle eut pour lui, elle en avait infiniment davantage pour celui qui commandait de le quitter. Car enfin Jésus-Christ a fait le conseil de quitter les pères, les mères, les enfants ; ü faut donc qu’ü se puisse et qu’il se doive quelquefois garder. Et si jamais il a été pratiqué en sa perfection, ce fut assurément
en cette rencontre.
L’on a bien vu des pères et des mères a quitter leurs enfants pour faire profession de la vie religieuse, mais c’était en leur laissant leurs biens et leurs possessions, et ainsi les quittant, en quelque façon ils ne les quittaient pas, puisqu’ils leur laissaient les mêmes moyens de les entretenir et de les pourvoir qu’ils avaient lorsqu’ils étaient avec eux. Mais, ce qui est peut-être sans exemple, cette femme généreuse a quitté le sien sans biens, sans appui, sans industrie l’abandonnant à la seule Providence de celui qui l’appelait, et c’était ce qui faisait sa plus grande peine et la principale partie de son sacrifice. Il faut aussi avouer qu’elle ne l’aimait pas tant pour le monde, dont les biens sont le partage, que pour Dieu, dont es richesses sont dans la pauvreté. D’où vient que non seulement e e ne lui laissait point de biens, mais encore affectait de ne lui en T°m laisser, car, comme elle dira plus bas, elle ne lui a jamais désire, non plus qu’à elle-même, que la parfaite pauvreté d esprit, et dans la suite des temps, elle a toujours eu som d’écarter de lui tous es
liens qui le pouvaient attacher à la terre. . •
Elle prend donc enfin la résolution de sacrifier ce fils à la Frov dence, au même temps qu'elle s'allait offrir elle-même en sacrifice dans la religion. Mais ce fils ne se laissa pas lier comme ht Isaac. Il s’enfuit lorsqu’elle était sur le point de l’abandonner.
Voir nar exemple le i5<- précepte du Concile de Gangres (34°g8o) ? « Au sujet J cefui Cantonne l enjmUs pour s’adonner à la dévoHon : Si quelqu un
— irs2 -
Von s'offre au Seigneur es,
de Gangres. (Rev. de l’Orient Chrétien, 1922-1923. PP- 3 3 3 3 ) famille. Et ce n’est pas faute de ces deux avantages qu il tourna m 1.
Lorsque j’étais sur le point d’exécuter mon dessein, Notre-Seigneur m’envoya une pesante croix, et la plus sensible que j’aie eue en ma vie a.
Quinze jours avant mon entrée, je perdis mon fils, qui pour lors n’avait pas encore douze ans, et je fus trois jours sans en entendre aucune nouvelle. Je croyais assurément ou qu’il fût noyé ou que quelque homme perdu l’eût emmené. Plusieurs semblables pensées troublaient mon esprit, et je souffrais beaucoup plus au dedans que je ne le faisais paraître à l’extérieur. Je pensais surtout que Dieu avait permis cela pour me retenir dans le monde, ne voyant pas qu’il y eût d’apparence d’effectuer mon dessein, si mon fils ne se retrouvait. J’avais mis plusieurs personnes en campagne pour le chercher, mais en vain. O Dieu! je n’eusse jamais cru que la douleur de la perte d’un enfant pût être si sensible à une mère. Je l’avais vu malade presque jusqu’à rendre l’esprit b, et je le donnais de bon cœur à Notre-Seigneur, mais le perdre de la sorte, c’était ce que je ne pouvais comprendre. Je ne sortais point de la paix intérieure avec Notre-Seigneur,
a. La véritable cause (de cette fuite) fut une mélancolie profonde oit (son fils) tomba, et qui était comme un pressentiment et un présage du malheur qui lui allait arriver, si pourtant cela se peut appeler malheur. Personne ne le caressait comme à l ordinaire. Il voyait que ses proches, qui avaient connaissance du dessein de sa mère, le regardaient fixement d’un œil de pitié sans rien lui dire, puis se retournant, ils conféraient ensemble à basse voix de cette affaire et des suites qu’ elle pouvait avoir. Ainsi, ne voyant rien que de triste et de lugubre, les lieux, les personnes, les objets, choquèrent tellement ses sens et son esprit, que ne pouvant plus rien supporter, il prit résolution de se dérober pour s’en aller à Paris, chez le correspondant de son oncle * *. Vie, p. 174.
* Dans sa Relation de 1654, Marie a donné de cette fugue une explication que Dom Claude Martin, plus tard, a trouvée inexacte et qu’il a rectifiée par sa version personnelle de 1 incident. Le petit Claude étouffait dans cette atmosphère de silence et de commisération qui s’épaisissait de jour en jour sur lui. Un matin des premiers jours de janvier 1631. en plein hiver, n'v tenant plus, il partit à l’insu de tous. Il avait eu le temps cependant de préparer son voyage, car il s’était sûrement muni d argent. Trois jours après, on le trouvait tout seul sur le port de Blois, toujours poussé par la même idée fixe de fuir, car il y cherchait sans doute à gagner Orléans par la coche d’eau.
b. « Étant encore enfant, il eut une grande maladie qui pensa lui ravir la vie ; mais ce fruit n’était pas encore mûr pour le ciel et il fallait qu’il fût, dans la suite! ie germe d une infinité d’autres, qu’il devait lui-même recueillir et serrer dans les greniers célestes ». Dom Martène, Op. cit., p. 4.
mais cela ne m’ôtait pas la peine sensible d’une telle perte, ni de la privation de la chose du monde que j’aimais le plus, savoir, du bien de la religion. Enfin, devant Dieu, il me fallut dépouiller de tout désir et demeurer nue au pied de la croix, me résignant de tout mon cœur à ce que sa bonté en ordonnerait.
Vie, p. 173.] Dans cette affliction, elle alla trouver la Supérieure des Urselines pour se consoler avec elle. Lorsqu’elles étaient en cet entretien, son confesseur entra qui, ayant appris le sujet de sa tristesse et de ses larmes, bien loin de la consoler, la mortifia de la plus étrange manière qu’il eût encore fait, lui disant, ou qu elle n avait guère de foi, si elle ne croyait pas que cet accident fût arrivé par l’ordre de la Providence, ou, si elle le croyait, qu elle n avait guère de soumission aux ordres de Dieu ; qu’elle faisait assez voir que ses vertus étaient bien superficielles, et qu’elle avait grand sujet de craindre que ce fussent plutôt des ruses d’une nature hypocrite que de véritables vertus; qu’on voyait bien que la nature était encore en elle tout entière et les passions toutes vives, puisqu elle avait des attachement si emportés pour une chétive créature... a
Pendant qu’il lui parlait de la sorte, elle était à genoux dans un anéantissement profond qui paraissait jusque dans son extérieur. Étant donc en cette posture, croyant que tout ce que son directeur lui disait était véritable, elle laissa aller un soupir un peu plus tort que les autres, en sorte qu’il se fit entendre : ce qui donna heu au Père de continuer comme il avait commencé, et de lui dire : Lh bien . Cela ne confirme-t-il pas ce que je viens de dire, que la nature corrompue est encore en vous toute vive ? Après plusieurs semblables paroles piquantes et de mépris, il lui commanda de se lever et e sortir, disant que la maison de Dieu n’était pas pour des âmes si imparfaites. A ce commandement, elle se leva et, faisant une proton e révérence elle se retira en silence et en humilité. Elle ne fut pas plus tôt sortie que le Père et la Supérieure demeurèrent comme immobiles, dans l’admiration d’une si grande vertu, et sans se pouvoir contenir, ils pleurèrent tous deux abondamment de compassion, et
a Si l’on considère la nature et les circonstances de cette affliction, il y aura bien des personnes qui croiront que cette correction était un peu indiscrète * et a contrRf m^. Mais ce 1 J directeur, qui connaissait à fond les dispositions intérieures de celle à qui il la faisait, savait qu’il n’y avait rien à craindre, et que cette épreuve ne servirait qu’à affermir sa vertu et à accroître son mérite, lie, P- 73- ,
^ * Un neu indiscrète ' S’il est un temps où ce sage directeur se départit de sa sagesse ordinaire n’est-ce pas celui-là ? Toute la charité de Dom Claude Martin, toute l’humilité héroïque de Marie, et tous les bienveillants euphémismes de
et de l’autre, ne peuvent rien contre.
sans lui en parler, ils mirent encore de leur chef des hommes en campagne pour aller à la découverte de son fils.
Tout cela arriva dans l’octave de l’Épiphanie, en laquelle on chante l’Évangile où il est parlé de la perte que la sainte Vierge fit de Notre-Seigneur dans le Temple. Cette rencontre fortifia son esprit et lui donna des sentiments admirables, dans la pensée qu’elle perdait son fils âgé de douze ans, qui était le même âge auquel la sainte Vierge avait perdu le sien. Cette pensée la consola et lui fit espérer que, comme la sainte Vierge trouva son fils trois jours après l’avoir perdu, ainsi Dieu lui rendrait le sien dans le même temps, et cependant elle conserva les sentiments de résignation et d’affliction tout ensemble de cette divine Mère.
Pendant tout le temps de cette perte, j’avais gravée en mon esprit la douleur que ressentait la très sainte Vierge, lorsqu’elle perdit dans le Temple le petit Jésus, qui était un si digne Fils, au lieu que moi, chétive que j’étais, je souffrais pour la perte d’un petit rien. Cette pensee me consolait, mais j’en avais bien d’autres qui me troublaient, et tendaient à me faire croire que toutes les inspirations que j’avais eues de me donner à Dieu et de quitter le monde avaient plutôt été des tentations que de véritables inspirations. Et de plus, ceux qui savaient que je devais quitter mon fils pour me rendre religieuse, enchérissaient encore par-dessus mes pensées, et tout cela me traversait, en sorte que je n’osais dire mot, parce que je me condamnais moi-même. Un bon religieux m’avait prédit cette affliction, peu de temps avant qu’elle m’arrivât, en me disant : Préparez-vous à recevoir une grande faveur de Dieu, mais ce ne sera qu’après vous y avoir disposée par une grande croix. Par cette grande faveur, il voulait entendre mon entrée en religion, par cette grande croix, la perte de mon fils.
Enfin le Bien- Aimé ne me trouva pas digne de souffrir davantage cette privation. Il me le rendit ; et je commençai d’espérer jouir bientôt du bien que je pensais avoir perdu. Mon frère et ma sœur me promirent de
se charger de cet enfant, et de prendre soin de tout ce qu’il aurait besoin, tout ainsi que si moi-même je fusse demeurée au monde. Je pris donc résolution, étant poussée intérieurement, de le laisser en la providence de Notre- Seigneur, sous la protection de la sainte Vierge et de saint Joseph, sans avoir autre assurance que de simples paroles, que je voyais bien être fort incertaines, comme, en effet, mon frère mourut peu de temps après. a
Chacun me blâmait de laisser ainsi un enfant qui n’avait pas encore douze ans, sans aucun appui assuré, comme aussi de quitter mon père, qui était fort âgé, et qui était sensiblement touché de ne me plus avoir auprès de lui. Tout cela me faisait souffrir, mais j’avais gravées en ma mémoire ces paroles de Notre-Seigneur, qui sont en l’Évangile : Celui qui aime son père et sa mère plus que moi, n’est pas digne de moi, et celui qui aime son fils et sa fille plus que moi, n est pas digne de moi (Matth. X, 37). Cela me fortifiait tellement l’esprit que je n’avais de l’affliction de personne, mais chérissant le vouloir de Notre-Seigneur, je voulais lui obéir. Mon confesseur m’aidait beaucoup, m’assurant que Notre-Seigneur aurait soin de mon fils, et que j’entrasse librement en la vue de Dieu. Je ne laissais point de biens, entrant en religion, mais selon mes sentiments intérieurs, je pensais plus laisser, en quittant mon fils que j’aimais beaucoup, que si j’eusse quitté toutes les possessions imaginables, et surtout le laissant sans appui. Il y avait bien dix ans que je le mortifiais, ne permettant pas qu’il me fît aucune caresse, comme de mon côte je ne lui en faisais point, afin qu’il n’eût aucune attache à moi, lorsque Notre- Seigneur m’ordonnerait de le quitter. Mais tout cela
a Paul Buisson dut décéder au plus tard dans les premiers mois de 1633, peutêtre même en 1632. Dès le début de 1634, sa veuve, Claude Guyart, se remariait. Ce remariage ne semble pas avoir été toujours heureux. Par acte du 7 janvier 1642 en effet, donné au palais royal de Tours, Claude Guyart, on ne sait pour quels motifs renonçait à la communauté de biens entre elle et son second mari. On conçoit que le petit Claude ait ressenti le contre-coup de ces epreuves domestiques Mais la faute ne semble pas devoir en incomber à sa tante, qui fut toujours très bonne pour lui. L’étude des actes de notariat, en nous faisant connaître ses ennuis de famille, la justifie du reproche de dureté de cœur qu’on aurait ete tente de lui faire. Cf. Archives départementales d'Indre-et-Loire, Sene E. 254.
n’empêcha pas qu’il n’eût un très grand ressentiment à ce départ.
Je fus plusieurs jours dans une fort grande union avec Notre-Seigneur, en sorte que la nuit même je ne pouvais reposer, tant cet attrait était puissant. Mon occupation était, en le familiarisant et me sentant dans une grande nudité, de lui parler de l'action qu’il voulait que je fisse, et de cet enfant que je lui allais laisser entre les mains, étant prête d’ailleurs de quitter tout ce dessein, s’il lé voulait, et qu en cela je ne voulais en aucune façon me rechercher, mais lui obéir en tout, ne me défiant point qu il me laissât vide de grâces dans le monde, où il m avait tant chérie. Je lui disais qu’il ne permît pas que je commisse une faute en quittant cet enfant, s’il ne voulait pas que je le quittasse, mais aussi, que si c’était sa volonté, je passerais par-dessus toutes les raisons humaines pour son amour. Cette divine bonté prenait plaisir a mon abandon, et il me caressait si amoureusement que je ne le saurais dire. Il me provoquait a lui parler sans cesse dans cette union, où, le caressant réciproquement, il semblait que je le voulais contraindre de me répondre. Je lui disais sans cesse : Hé ! le voulezvous, ô mon Amour ? Hé ! dites, le voulez-vous ? Car je ne veux que ce qu il vous plaît. Ma paix intérieure augmentait toujours, et pressée intérieurement d’obéir promptement, je me vis tellement aliénée de toutes les cieatures que je ne pouvais avoir attention à quoi que ce fût. Si l’on me parlait, j'oubliais aussitôt ce que l’on me disait. Je ne pouvais même manger que fort peu, et encore avec beaucoup de peine, en sorte que l’on croyait que je demeurerais fort malade. Mais c’était ce grand recueillement et cette paix intérieure qui ne me permettait pas de sortir hors de moi-même.
Elle demande a son fils son agrément -pour le quitter
et l’obtient.
Vie, p. 175.] Ces (dernières) paroles nous apprennent que dans
toute cette affaire, elle n’avait point d’autre dessein que de suivre la volonté de Dieu et que, de son côté, elle était dans une parfaite indifférence de quitter le monde ou de ne le pas quitter. Mais enfin, la dernière résolution étant prise, et le jour de son départ arrêté, quelques heures avant que de sortir, elle prit son fils en particulier et lui fit ce discours pour dire adieu :
Mon fils, j’ai à vous communiquer un grand secret que je vous ai tenu caché jusqu’à présent, parce que vous n’étiez pas en âge de l’écouter, ni d’en comprendre l’importance a. Mais à présent que vous êtes plus raisonnable et que je suis sur le point de l’exécuter, je ne puis plus différer de vous en donner la connaissance. Je vous dirai donc que, dès le temps que Dieu m a séparée de votre père, avec lequel je n’ai vécu que deux ans, il m’a donné le dessein de quitter le monde et de me faire religieuse. Depuis ce temps-là, ce dessein s’est toujours fortifié, et si je ne l’ai pas exécuté, c’est qu’étant jeune comme vous etiez, je n ai pas voulu vous quitter, croyant que ma présence vous était nécessaire pour vous apprendre à aimer Dieu et à le bien servir. Mais aujourd’hui que je suis sur le point de me séparer de vous, je n’ai pas voulu le faire, sans vous le dire, et vous prier de le trouver bon. Je pouvais vous quitter sans faire bruit et sans vous en parler, car il y va de mon salut, et quand il est question de se sauver, il n en faut demander conge a personne. Mais parce que je n’ai pas voulu vous attrister, et que vous eussiez été trop étonné de vous voir tout d’un coup sans père et sans mère, je vous ai pris ici,
a Les anciens biographes étaient tous en adnuration devant cette page.
M Bremond, — Op. cit., p. 55. — lui refuse toute valeur hist°n(îue e* P sycho logique II a raison. Si le petit Claude, déjà bouleversé et desempare, comme
nous venons de le voir, avait jamais entendu pareille harangue a ce il en serait sorti encore plus accablé. Était-ce bien 1 effet que cherchait alors sa mère ? Tout à l’heure, devant la porte du couvent, par une exquise délicatesse de cœur où elle 5e fera mourir toute vive, Marie sourira à Claude. Ce sourire qu elle s’arrachera pour donner à son enfant l’illusion que, malgré la clôture, sa mere lui resterait ^soyons sûrs qu’elle l’eût aussi à la maison, dans ce dernier entretien. Après la fumie de la quinzaine précédente, il ne convenait pas de dramatiser.
Tout cependant n’est pas inventé dans le discours que Dom Claude Martin prête à sa mère II y a de-ci de-là des traits qui sont vrais, ceux justement qui sont üs plus humains et qui ont donné à cet adieu de Marie à son fils son véritable accent. C’est sur eux qu’il faudrait s’appuver pour reconstituer toute la scene v4)-
Marie de l’IncarnatiOD.
en particulier, pour vous demander votre consentement- Dieu le veut, mon fils, et si nous l'aimons, nous le devons aussi vouloir. C’est à lui à commander, et à nous à obéir. Si cette séparation vous afflige, vous devez penser que c’est un grand honneur que Dieu me fait de m’avoir ainsi choisie pour le servir, et que ce vous doit être un grand sujet de contentement quand vous apprendrez que je le prierai pour vous jour et nuit. Cela étant, ne voulez-vous donc pas bien que j’obéisse à Dieu, qui me commande de me séparer de vous ?
A ces paroles, son fils, à qui elle n’avait pas coutume de faire des discours si graves et si sérieux, demeura comme interdit, et dans son étonnement, tout ce qu’il put dire, fut de faire cette réponse d’enfant : Mais, je ne vous verrai plus ! A quoi elle répartit :
Ne dites pas cela, mon fils, vous me verrez tant qu’il vous plaira, et c’est pour cela que je ne m’éloigne pas de vous. Le lieu de ma retraite est le couvent des Urselines ; il est à notre porte, et ainsi vous aurez la liberté et la commodité de me voir quand vous le désirerez.
Puisqu’ainsi est, dit-il, que j’aurai la consolation de vous voir et de vous parler, je le veux bien. Ayant obtenu ce consentement, elle reprit son discours et le continua en cette sorte :
J’aurais eu bien de la peine à me séparer de vous, si vous y aviez apporté de la résistance, parce que je ne veux pas vous mécontenter ; mais puisque vous le voulez bien, je me retire et vous laisse entre les mains de Dieu. Je ne vous laisse point de biens, car, comme Dieu est mon héritage, je désire qu’il soit aussi le vôtre ; si vous le craignez, vous serez assez riche, car la crainte de Dieu est un grand trésor. Mon fils, vous perdez aujourd’hui votre mère, mais vous ne perdez rien, parce que je vous en donne une autre en ma place qui sera bien meilleure que moi, et qui a beaucoup plus de pouvoir de vous faire du bien : C’est la sainte Vierge à qui je vous recommande. Soyez-lui bien dévot ; appelez-la votre Mère, et dans vos besoins adressez-vous à elle avec
confiance, la faisant ressouvenir que vous êtes son fils, et qu’il faut qu’elle ait soin de vous. Je vous laisse encore entre les mains de ma sœur, qui m’a promis de vous aimer et de vous entretenir, jusqu’à ce que Dieu dispose de vous, selon l’ordre de sa Providence. C/est pourquoi rendez-lui le même respect et la même obéissance qu’à moi-même. Respectez tous vos parents, honorez tout le monde, ne soyez point querelleux, évitez la compagnie des écoliers débauchés, et fréquentez ceux que vous verrez se porter à la piété. Approchez-vous souvent des sacrements, servez bien Dieu, priez-le avec respect et dévotion, et gardez surtout ses saints commandements. En un mot, aimez Dieu, et Dieu vous aimera et aura soin de vous, en quelque état que vous soyez. Adieu, mon fils.
Voilà le testament que cette bonne mère fit à son fils, qui depuis ce temps-là fut le fils de la Providence. C’était le lieu et le temps de lui donner un baiser a pour dernière marque de son affection, mais elle ne le fit pas, comme elle ne l’avait jamais fait auparavant, ce qui me semble rare dans une mère, et ce qui m’a toujours donné de l’étonnement, jusqu’à ce que j’en aie appris la cause, qui est celle qu’elle a rapportée et qui montre une sagesse tout extraordinaire, savoir, que dans le dessein qu’elle avait de le quitter un jour en se donnant à Dieu, depuis l’âge de deux ans elle ne lui fit aucune caresse, et ne permettait pas qu’il lui en fit, mais qu elle se comportait envers lui avec une douce gravité, et lui de même en son endroit, autant que son enfance le pouvait permettre, afin que n’étant point élevé dans les tendresses et dans les sensibilités des enfants, il fût moins touché quand le jour de la séparation serait venu. Mais il en arriva tout autrement, car, comme elle ne lui faisait point de caresses, aussi ne lui fit-elle jamais de mauvais traitements. D’où vient que l’amour maternel étant plus fort et plus enraciné, la séparation en fut plus dure et plus difficile à faire.
a Le baiser que l’enfant attendait, Marie ne le donna pas. Cette dernière mortification que la mère impose à sa tendresse s’explique. Le cœur à ce moment eut ses raisons que la raison pouvait, pour une fois, comprendre. Marie a continue ses habitudes précédentes ; elle a évité tout ce qui ressentait la séparation definitive- cela oour Claude. Un siècle plus tard, cet excès de raison eût paru insupportable Le P de Charlevoix, qui avait les mêmes textes que nous sous les yeux, travestit ainsi la scène, par égard aux nerfs de ses contemporains : « Elle finit en donnant à ce cher enfant de très salutaires avis ; elle l'embrassa et se disposa â partir ». Charlevoix, Op. cit. (5).
Elle entre aux Ursulines le 25 janvier 1631, en la fête de la Conversion de saint Paul.
Vie, p. 178.] Elle sortit enfin du logis pour se rendre aux Urselines qui n’en étaient pas bien éloignées, mais d’une manière qui faisait bien voir la générosité avec laquelle elle triomphait du monde et de tous les sentiments de la nature. Elle pouvait faire en sorte que quelqu’un divertît adroitement son fils, afin de le retenir, de crainte que les objets, étant présents, ne fissent quelque peine ou à lui ou à elle, et toute autre, qui aurait eu une prudence plus humaine, en aurait usé de la sorte, mais elle permit qu’il allât avec elle et qu’il marchât à son côté, avec quelques personnes de ses amies qui l’accompagnaient. Elle avait un crucifix assez grand qu’elle donna à une sienne nièce a, qui le portait devant la compagnie, comme si c’eût été une procession. Plusieurs personnes qui s’y étaient jointes pleuraient, voyant ce spectacle, les unes de douleur, les autres de dévotion. Elle seule marchait d’un pas assuré, et avec une fermeté d’esprit, qui ne pût jamais être ébranlée par les ressentiments qu’elle voyait et entendait b. Le reste du chemin et de la cérémonie se fit en la manière qu’elle le va décrire (7).
Sortant de notre logis pour entrer en la maison de Dieu, cet enfant vint avec moi tout résigné. Il n’osait me témoigner son affliction, mais je lui voyais couler les larmes des yeux, qui me faisaient bien connaître ce qu’il sentait en son âme. Il me faisait si grande compassion qu’il me semblait qu’on m’arrachait l’âme ; mais Dieu
a. La petite Marie Buisson, la fille unique de son beau-frère et de sa sœur. L'enfant avait alors tout juste quatre ans. Ce sera la seconde Marie de l’Incarnation à Tours.
b. En abandonnant son fils, à peine sorti de l’enfance, — Claude, à cette date, avait exactement onze ans et demi, — Marie n’attachait-elle pas une valeur excessive à ses inspirations personnelles ? Elle s’est souvent, dans la suite, posé cette question, comme on le verra par ses lettres. On sait la réponse que Dieu donnait d’année en année à ses doutes angoissés, par l’élévation de Dom Claude Martin aux plus hautes charges de Saint-Maur. Son sacrifice sublime était donc dans les voies de la Providence. Mais nous n’avons pas le droit de juger de la qualité de sa décision, par des effets qu’elle ignorait alors. Ce pragmatisme est illogique et meme immoral, la fin ne justifiant pas les moyens. Pour nous comme pour elle, la justification de son parti n’est pas à prendre dans les événements postérieurs, mais dans les considérants qui l’ont motivé (6).
m’était plus cher que tout cela. Le laissant donc entre ses mains, je lui dis adieu en riant, puis, recevant la bénédiction de mon confesseur, je me jetai aux pieds de la Révérende Mère, qui me reçut gratuitement poui l’amour de Notre-Seigneur, avec beaucoup d’amour et d’affection. Et ce qui me causa un nouvel étonnement fut qu’elle me reçut à la condition de sœur du chœur, car auparavant, je n’avais pas voulu lui demander ce qu’elle ferait de moi, voulant me laisser tout à fait a la providence de Notre-Seigneur. Je croyais en quelque façon qu’elle me mettrait sœur laie, l’autre état étant trop haut pour moi ; mais enfin, je demeurai en cette condition, recevant sans choix l’aumône qui m était
faite a.
a. Replacés dans leur contexte psychologique, ces adieux de Marie à son fils deD'eauntrest scènÏdTd'eL'sontdemeurées célèbres dans l'hagiographie. Comment
D aut-es de Madame de Chantal à son pere, le président Fremiot,
TsHamme et surtout à son fils, Celse-Bénigne ? C’est cependant à une autre à ' f elle aussi surtout par le bruit qu’ont mené autour les Jansénistes,