‹ Écrits spirituels et historiques (volume 3)Chapitre 41 sur 65 · VI · texte numérisé non relu

VI

Mon obéissance diminua toutes mes croix et me jouir depuis Pâques jusques a 1 Ascension, d une grande tranquillité dans toutes mes peines, excepte dan

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une souffrance d’amour que je ressentais fortement. C’était une langueur si grande, qui provenait de ce qu’il me semblait que je n’aimais pas mon divin Amour comme je l’eusse voulu, que j’étais sans cesse aux plaintes de ce qu’il le souffrait. Il semblait que je le voulusse contraindre de me tirer de cette langueur. Je lui disais, en étant comme forcée intérieurement et sans m’en pouvoir empêcher : Mon cher Amour, mon Bien-Aimé, que ne me tirez-vous de cette croix ? Si vous me demandiez quelque chose qui fut en mon pouvoir, vous savez déjà qu’il serait tout à vous ! Car, il me semblait que j’eusse mieux aimé mourir mille fois, que d’être avare en son endroit de tout moi-même et de tout ce que j eusse pu posséder ; et cependant, il m’était rigoureux, en ce qu’il ne m’accordait pas l’effet de mon désir. Je voyais pourtant que c était par amour qu’il se plaisait à mes souffrances. Enfin, après toutes mes plaintes, il m unit si etroitement a lui que cela ne se peut dire et ainsi ma langueur se passa, mon désir étant satisfait et mon cœur jouissant du bien après lequel il avait tant soupiré.

Cela m arriva au temps de l’Ascension de Notre- Seigneur, auquel il me sembla que, montant au ciel, il emporta avec lui toutes les joies dont il me remplissait pour me remettre dans l’état de tentations et de croix où j’étais auparavant ; car je m’y trouvai plus abattue que je ne l’avais été. Les faiblesses qu’une âme est capable de souffrir m’assaillirent de toutes parts. Je me voyais tomber dans toutes les imperfections dont je m étais autrefois mal édifiée, quand j’y voyais tomber les personnes spirituelles et religieuses : ce qui m’humiliait d’autant plus que je m’étais étonnée comment on y pouvait tomber, car généralement, je n’avais pu comprendre comment toutes ces choses-là pouvaient compatir avec la solidité de la vraie vertu. Je ne fus jamais plus punie, ni plus honteuse que de me voir tomber en telles particularités. De ces imperfections, je tombai dans de plus grands maux. Je fus tentée d’orgueil la pensee me venant de quitter l’ouvrage dont l’obéissance

m’avait chargée et d’aller dire à notre Révérende Mère que Dieu voulait autre chose de moi, sans m’amuser à de si petites choses. La tentation était si violente que l’effort que je faisais pour y résister me rendait malade ; car, comme je voyais évidemment que c’était un piège du diable, je n’eusse pas voulu pour toutes les choses du monde m’y arrêter, outre que la vue de mes défauts, de mon ignorance et de mes imperfections, me donnait des sentiments tout contraires. Après toutes ces résistances la tentation recommençait. Il se présentait à mon esprit un grand nombre de perfections, avec persuasion que tout cela était en moi. tout me paraissait défectueux dans les autres, et je me voyais la plus parfaite de toutes. Il était facile de voir d’où cela venait ; c’est pourquoi tout se dissipait par le mépris que j’en faisais. Mais je ressentais de nouveaux assauts pour m’empêcher d’obéir et pour me faire quitter l’ouvrage qui m’était commandé. Je ne me fis jamais tant de violence, et pour cette heure-là, je n’en voulus rien dire à notre Révérende Mère, de crainte qu’elle ne me soulageât et qu’elle ne me fît quitter mon travail.

A force de résister, le diable me céda de ce côté-là, mais il me suscita une nouvelle batterie par un autre endroit, troublant mon imagination, et la remplissant de toutes sortes d’abominations, tant de jour que de nuit. Me voyant en cette misère, mon imagination me faisait tant d’horreur qu’à peine osais-je penser à aucune chose, tant sainte et juste qu’elle eût pu être, que mon ennemi n’en prît occasion de me donner de mauvaises pensées et des mouvements déréglés. Si je pensais recourir à Dieu, pour examiner en sa présence si j’avais donné quelque occasion a toutes ces choses, et si ce n’était point par ma faute que j’étais tombée dans mes peines, je me mettais dans la pensee que c était une grande folie de croire qu il y eût un Dieu, et que tout ce que l’on disait de lui était des chimères qu’on s’imaginait, semblables à celles que l’on se figurait dans le paganisme ; que toutes les grâces que j avais cru m’avoir été faites n’étaient que des folies et des amuse-

ments,et que c’était la nature qui faisait toutes ces choses; que je ne poursuivisse pas d’écrire ce qui m’avait été commandé, mais que je brûlasse ce que j’avais déjà fait. Ces attaques m’affligeaient à un tel point que toutes les créatures n'eussent pas été capables de me consoler. Les pensées que j’avais contre Dieu m’étaient plus sensibles que tout le reste. Avoir de tels sentiments contre mon cher Amour qui me traite si doucement, c’est le plus grand martyre qu’on saurait endurer, et j’avoue qu’il in’est impossible de l’exprimer.

Après tout cela, j’étais persuadée que les croix que je souffrais ne venaient point de la disposition de Dieu, mais que j’étais si imparfaite, qu’elles ne pouvaient avoir d’autre cause que moi-même. C’était une tentation de désespoir, la plus grande que j’eusse jamais eue. Il me vint ensuite une grande tentation d’aversion contre notre Révérende Mère : que c’était elle qui était le sujet de toutes mes peines. Enfin, ce fut là l’une de mes plus grandes mortifications, parce que j’avais toujours eu du soulagement lorsque je lui parlais, et il plut à Notre- Seigneur m’ôter encore cette petite consolation. Car je la fus trouver pour vaincre ma tentation, et je lui dis toutes les peines que j’avais, tant contre elle que contre les autres, et bien loin d’en être soulagée, cela au contraire les augmenta. Ce n’était donc plus là un recours ni un refuge pour moi, c’était plutôt un sujet d’une continuelle défiance que j’avais contre elle, ressentant de la peine de lui avoir dit tout ce que je souffrais, dans la pensée qu’elle croyait que le tout était volontaire en moi, et que, pour ce sujet, elle m’aurait à mépris et qu’elle m’abaisserait en tout ce qu’elle pourrait. Plus je combattais contre ces pensées, plus elles se multipliaient ; quand j’en étouffais une, il m’en renaissait une autre. Un murmure recommençait contre elle, mon esprit trouvant à redire à toutes ses ordonnances, qui étaient tout à fait contraires à mes sentiments qui ne pouvaient goûter le bien. Ah, que j’étais humiliée parmi tant de misères ! Car de quelque côté que je me regardasse je ne voyais autre chose, et je disais à Notre-Seigneur :

Mon cher Amour, faites-moi, s’il vous plaît, connaître les empêchements qui sont en moi, et qui m’empêchent de faire le bien que je voudrais, pour vous être agréable ; il n’y a rien que je ne fisse pour cela.

Après m’être ainsi entièrement abandonnée à cette divine Majesté, il me faisait connaître intérieurement qu’il voulait que je ne m’attachasse qu’à lui, que je n’attendisse du secours que de sa bonté, et que, sans avoir compassion de mes sentiments, il fallait qu’ils mourussent à tout. Je connus encore sa providence en plusieurs choses dont il me soustrayait la jouissance, et tout cela par un grand amour que sa divine bonté me porte. Je connus encore que j’avais eu de l’attachement à notre Révérende Mère, car il faut que je dise en toute simplicité qu’il y a fort longtemps que je me mortifie de l’aborder, de crainte de m’y attacher, tant j’appréhende cela, et que je vois que ces sortes d’attaches sont dangereuses pour les âmes qui tendent à l’union avec Dieu, étant un vrai poison qui ne sert qu’à distraire l’âme, et à mettre de l’obstacle entre Dieu et elle. Je l’ai reconnu en plusieurs rencontres, et combien l’affection d’attache à qui que ce soit est désagréable à la divine Majesté. Ces vues-là, que Dieu me donnait, m’ont fait mourir d’affection à toutes ces choses ; mais lorsque je suis actuellement dans mes croix, mes sentiments n’y sont pas encore tout à fait morts, parce que la tentation les veut faire revivre, et c’est là où il me faut recommencer de travailler, pour ne laisser renaître ce que Notre- Seigneur m’a fait la grâce de surmonter. Il me vient encore en mémoire que je me suis arrêtée quelque peu à des pensées de complaisance, en vue de quelque vertu qui paraissait à l’extérieur d’une personne qui me touchait, n’ayant pas renvoyé le tout à Dieu, dès le premier ressouvenir que j’en ai eu.

Après m’être examinée sur toutes les fautes que j’ai pu commettre dans mes tentations et dans mes peines, je ne vis et ne ressentis point de reproche intérieur, sinon dans ces deux derniers points, dont je viens de parler. Ce n’est pas que je n’y en aie commis beaucoup

d’autres ; mais regarder les choses qui appartiennent à Dieu hors de lui, et s’attacher pour peu que ce soit à autre qu’à lui, ce sont de grandes infidélités, et il fait bien voir à l’âme que cela est contre la pureté intérieure qu’il demande d’elle. Ainsi il me fit connaître et avoir en horreur tout de nouveau ces sortes de fautes ; et plus j’y pensais, plus je voyais l’importance qu’il y a de les éviter, quand on veut se rendre un sujet digne de sa divine Majesté.

Les mortifications qu elle eut à endurer de la part du

prochain.

Vie, p. 640.] Il faut bien dire qu’elle a souffert des contradictions étranges, puisqu’après avoir fait le récit de ses tentations intérieures, qui sont les plus effroyables qu’une âme puisse souffrir, elle dit les paroles suivantes :

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