ET LA PRIVAUTÉ OU L’AME Y EST ÉTABLIE AVEC LA
Personne du Verbe.
Vie, p. 115.]
Sur 1 l’attrait de la vue des trois divines Personnes, mon esprit se trouva occupé d’une manière que je ne puis exprimer, tant elle fut prompte et subite. En un instant, je compris beaucoup, et cette vue fut pour moi toute d’amour, mon âme se tenant collée bien fortement à son Objet, sans pourtant se servir de son propre agir, car elle ne pouvait rien que pâtir ce que voulait l’Objet, qui la tenait parfois dans l’admiration et dans l’adoration. Mais l’Amour, qui n’est jamais en repos et qui ne peut durer enlui-même, charmait mon âme d’une telle manière qu’elle oubliait, s’il faut ainsi parler, la Majesté quant au respect, mais non quant à la vue. Je veux dire qu’étant embrasée d’amour, elle ne pouvait voir qu’am0ur. Sa vue s arrêtait a la Personne du Verbe, qui était l’Objet de sa passion, et qui ravissait et captivait son cœur par un si doux charme, que je ne puis trouver de paroles pour l’exprimer. Elle était captive de l’Amour, mais aussi l’Amour était son captif, par un mutuel retour d’union et d’embrassement. Lui seul sait les entretiens de celle qui le tenait ainsi embrassé, et qui
1. Lettre écrite vers le milieu de 1627, si du moins le ravissement dont eüe parie est bien de cette année. Dom Raymond de Saint-Bernard qui, d’apres la Chronique du monastère roial... des Feuillans de Paris (B. Maz., ms. 3334), occupa dans l'église de ce monastère « la chaise comme prédicateur » en 1627, n’était sans doute pas encore rentré à Tours. Voir le fragment 34.
recevait aussi de lui la bienveillance de son amour dans un si doux commerce.
Je faisais quelque réflexion sur cette grande privauté, et je sentais quelque inclination à me retirer dans le respect, mais au lieu de cesser elle augmentait encore et je m’écriais : O mon divin Amour! c’est vous-même qui êtes la cause que je suis si hardie avec vous. Je vous reconnais pour mon grand Dieu, mais aussi vous êtes mon grand Amour, et vous vous montrez à mon âme d’une façon si charmante, qu’il faut que l’amour l’emporte sur le respect que je vous dois, et il m’est impossible de faire autrement, parce que vous m’emportez ; et je veux vous obéir, cela est raisonnable, parce que vous êtes Amour.
Sur la communication des biens entre l’Époux et l’Épouse qui suit le mariage spirituel.
Vie, p. 121.]
Mon âme 1 est à l’Amour et l’Amour est à mon âme, et, si je l’ose dire, tous biens sont communs et il n’y a plus de distinction du mien et du sien. L’âme, voyant ainsi par un doux regard que son Bien-Aimé est à elle et qu’elle est à son Bien-Aimé, elle se plaît pourtant d’être son esclave. Et quoiqu’elle soit riche de ses biens, elle veut tout pour lui et rien pour elle ; elle veut être rien et qu’il soit tout, et c’est en cela qu’elle trouve son contentement. Elle n’aime rien tant que de se voir toute dénuée et toute vide et de regarder avec complaisance la plénitude de son Bien-Aimé. Oh ! que c’est
r. Cette lettre doit être de la même année que 1a précédente. Cette Mère, ayant tout ensemble la dignité et la qualité d'Epouse, on ne doit pas trouver étrange (si elle dit) que dans cette alliance sainte, tous les biens (sont) devenus communs, car dès que l’ amour a élevé une âme à ce comble d’honneur , elle n’a rien qui ne soit à Dieu et Dieu n'a rien qui ne soit à elle. Ils ont mêmes biens, mêmes maux, mêmes intérêts, et comme parle saint Bernard, un même héritage, une même maison, une même table, un même lit. Vie, p. 120.
LETTRES DE CONSCIENCE
une aimable occupation ! L’âme tombe dans un doux labyrinthe où elle est enchantee, ou plutôt saintement enivrée. Elle ne sait où elle est. Elle se sent seulement perdue dans cette mer d’amour, où étant anéantie, elle devient tout, et où ne possédant rien, elle jouit de ses richesses infinies par la communication de ses biens.
Lettres, p. 4.] 1
Marie rend compte [a son directeur] de sa disposition INTÉRIEURE QUI ÉTAIT UNE INSATIABILITÉ D’AMOUR ET UNE SOUFFRANCE DE CŒUR DE NE PAS ASSEZ AIMER.
Mon très cher et très Révérend Père,
Je prie le doux Amour de nos cœurs de vous trans* former en lui.
Je n’ai pas voulu laisser passer votre cher frere D., sans vous déclarer mes dispositions intérieures, ou du moins quelques-unes, en attendant le bien de vous voir et de mettre entièrement mon ame a découvert entre vos mains.
Premièrement :
Vie, p. 141.]
J’ai souffert une peine extrême de n’aimer pas assez, car c’est une peine qui 2 martyrise le cœur. Là-dessus Notre-Seigneur me donna un si puissant attrait qu il me semblait que je tenais mon cœur en mes mains, lui en faisant un sacrifice ; et ne pouvant faire davantage,
1 Cf Lettres de la Vénérable Mère M. de VI. ; Lettre III Le sommaire est de Dom Claude Martin. La lettre est suivie de la date 27 juillet. L annee doit etre
1627 ou 1628.
2. L : qui est une peine qui. Quelquefois, rarement, le texte des Lettres serait préférable à celui de la Vie; ce serait le cas ici.
je voyais en esprit l’amour que tant de saints et de saintes ont eu pour lui, et tout cet amour-là ne me suffisait pas, ne me pouvant souffrir avec un amour limité, et tout cela me semblait petit à l’égard de mon Jésus 1. Enfin, mon âme était insatiable, ne voulant que la plénitude de l’amour. Or, en cet attrait, ces angoisses intérieures me serraient étrangement par la présence amoureuse de mon Bien- Aimé, qui m’était si présent 2 que je ne le puis exprimer. Oh ! que ce martyre est doux, dans lequel l’âme se trouve toute transformée en son Objet, qui se la tient fortement unie ! C’est un goût sans goût ; aussi c’est ce que je ne puis exprimer.
Après cette occupation d’esprit, je fus deux ou trois jours que je ne pouvais faire autre chose que de dire à l’Amour : Eh quoi ! un chétif cœur est-il digne de Jésus ? Et des personnes aussi chétives que je suis pourront-elles aimer Jésus ? Il m’est demeuré en l'âme une impression qui m’a toujours continué depuis, qui est que je me vois comme immobile et impuissante à pouvoir rien faire pour le Bien-Aimé. Je me vois comme ceux qui sont anéantis en eux-mêmes, et cela me met dans un extrême abaissement, qui me fait encore davantage aimer. Car je vois très clairement qu’il est tout et que je ne suis rien, qu’il me donne tout lui-même et que je ne lui puis donner rien. Ne suis-je donc pas bien riche dans ma pauvreté de voir le Tout3 dans mon néant?
Lettres, p. 4.]
Je le dis encore une fois, je suis comme les petits enfants dans mon impuissance. Tout ce que je puis faire, c’est d’attendre les volontés de l’Amour sur moi, où il fera tout par sa pure bonté. Nous parlerons de cet anéantissement quand Notre-Seigneur vous aura fait revenir à nous, et que son œuvre qui vous en éloigne sera achevée. Cependant, [pardonnez à mon enfance et
1. L paraphrasent : Tout cela, pour grand qu'il fût en effet me paraissait petit
et comme rien a l égard de mon Jésus. 2. L : par la présence amoureuse de
Notre-Seigneur qui m’était si intimement uni. 3. L : puisque j’ai le Tout.
LETTRES DE CONSCIENCE
à ma folie. Si je ne me retenais, je dirais bien d’autres choses, mais la confusion me saisit] 1 et m’impose le silence.
Sur une admirable union d’amour, le transport