ENTRETIEN
sur l’épouse des cantiques 393
toujours et nécessairement Marie « dans les exercices de Marthe. » Tel étant l’exemplaire sur lequel les âmes auront a se façonner dans la famille de sainte Angèle, on peut bien dire qu’à travers la description «des amours, des desseins et des emplois » de l’Épouse, c’est la vocation fondamentale de 1 Ursuline que Marie de l’Incarnation a voulu tracer en filigrane.
Ce sens, s’il est bien celui du discours de Marie de l'Incarnation, est d’une importance majeure. Mais, il faut s’entendre. Lue isuline n'était ni une Carmélite ni une Feuillantine. Marie, qui avait hésité entre ces deux Ordres et leur avait finalement prefci l'Institut de sainte Angèle, le savait mieux que personne. L Ursuline est pratiquement destinée par sa vocation a un ministère actif Aussi bien, ce n'était point sur les buts exteneurs que cette vocation poursuivait, mais sur l'espnt même de cette vocation que la Vénérable Mère insistait. Or dans une vie mi-partie contemplative et mi-partie active, des âmes encore inexpérimentées, d’autres même plus avancées, mais trompées par un zèle incon sidé’ré cm simplement par le préjugé que créait chez elles un horaire où la proportion de l'enseignement était égale sinon supérieure à cell/de l'oraison et de l'office divin, pouvaient hesiter sur le rapport exact de leur prière et de leur apostolat. Marie les tire ,1e doute ou d’illusion. Elle leur montre comment 1 Epoux ordonne t ^itTdans l'Épouse. L'œuvre de la sanctification dort
commencer par soi d'abord avant d'être opérée <*“ * cela parce que la nécessité de faire son salut est personnelle, mais encore parce que dans le plan surnaturel, les hauts emplois de l’Épouse — l’instruction et la direction des âmes, hns de 1 nstituf de Imte Angèle, - ne peuvent être que le rayonnemen d’un foyer intime et l'écoulement d'une source profonde, et que pour tout dire, la vie active pour une Ursuline doit dénver de la
^Crtte idée que'chez l'Épouse, contemplation et action doivent s’accorder non par mutuelles concessions mais par subornation de Tseconde à fa première.au point que, loin
Action vient se greffer sur la contemplation et s ajouter a ell , esT uneTdée-mèœ de la doctrine de Marie de 1 Incarnaùom Après avoir vanté les avantages de la retraite, elle écrira p exemple à son fils: «te vie mixte a son tracas, mais elle est animée de l'esprit de celui qui l'ordonne. Je ne me trouve jamais
mieux en Dieu que lorsque je quitte mon repos pour son amour, afin de parler à quelque bon sauvage et de lui apprendre à faire quelque acte de chrétien... Je vous dis cela, pour vous faire voir que la vie mixte de cette qualité me donne une vigueur plus grande que je ne puis vous dire. »
.La vie mixte de cette qualité ! Retenons l'expression. Car il y a une vie mixte de qualité différente : justement celle qui tente les âmes par l’attrait du divertissement, et où elles renversent les termes de leur vocation. La vie mixte de Marie de l’Incarnation, nous le savons par ses relations et nous allons le voir par les pages qui vont suivre, c’est celle, tout opposée, où l’Épouse dans son activité extérieure ne fait que donner le superflu de sa contemplation. La contemplation y remplit tout, les pensées et les actes. Mais une vie de cette qualité, si continue et si une, peut-elle encore, en bonne logique, s’appeler la « vie mixte ? »
Pour saint Thomas *, on le sait, la question ne pourrait même pas se poser. L’intelligence, sous ses deux aspects spéculatif et pratique, est la racine unique de la division de la vie humaine. Celle-ci se partage seulement en vie contemplative et en vie active. Une vie intermédiaire, mélange à doses plus ou moins égales de contemplation et d’action, est proprement impensable. Une telle vie sera nécessairement contemplative ou active, selon le sens où l’engagera celui des deux éléments qui prédomine en elle. A cet egard, la vie apostolique, où l’action n’entre que sous son mode le plus élevé, est de sa nature une vie contemplative. Sans doute, c’est le point de vue formel, comme dirait l’École. Sans doute aussi, des âmes en trop grand nombre donneront par leur médiocrité un démenti catégorique à cette théorie. Spectacle affligeant, mais qui ne peut rien changer à la réalité en soi. Les élites sont là au surplus pour montrer, par leur exemple que leur action n’ayant de raison d’être que de communiquer au prochain les vérités contemplées, leur ministère n’est qu’une dérivation, une extension de la contemplation. Ainsi la définition est réalisée. Dans cette vie, la contemplation informe, pénètre, domine 1 action et lui donne sa vertu.
Marie de 1 Incarnation n’avait pas à motiver sa théorie sur des principes si philosophiques. Elle parle comme tout le monde
x. Saint Thomas d’Aquin, Somme théologique, II»-IIae, q. ijg a 2
de «vie mixte.» Au fond, elle pense avec saint lhomas. Non qu’elle ait connu la Somme. Son expérience personnelle lui suffisait. Le Saint-Esprit, qui instruit les âmes, ne leur dit qu’une seule vérité. Pour une fille de sainte Angèle aussi, l’action ne causera donc pas dans la vie un dédoublement contre nature. Le chemin de perfection qu’elle doit suivre la conduit tout droit au repos de la contemplation. Repos définitif, comme il l’est pour l’Épouse des Cantiques. Sa vie est une vie de contemplation surabondante. Et telle est l'excellence substantielle de sa vocation.
Par son sujet cet entretien de Marie aux novices de Tours fait naturellement songer à quelques pages de ses Relations. Cette impression serait plus vive si Dom Claude Martin n était passé par là. Comme pour d’autres pièces, il aura tenté de nous donner l’illusion d’un écrit achevé, où « il n’y a rien qui n ait de la suite. » Retouches fâcheuses ! Cette pièce n’est, après tout, qu’une esquisse dont le caractère schématique est encore visible par endroits. Dans son état primitif, sauf le plan général nettement tracé, elle ne comportait sans doute que des notes fragmentaires, des indications. Sous le remaniement de l’éditeur, les perspectives du texte se sont fermées les unes après les autres : ce que ce canevas avait de suggestif s’est évanoui, les proportions aussi. Au heu de la fresque que Marie avait ébauchée nous n avons plus qu un médaillon. Nous restons sous l’impression du définitif là où il n’y avait que matière à développement. Prenons cette pièce pour ce qu’elle est en réalité : un croquis à peine orné. C est bien la doctrine spirituelle de Marie de l’Incarnation. C est bien ce qu’elle a dit. Ce n’est point la manière dont elle l'a dit. Si nous voulons imaginer l’accent qu’elle y a mis, 1 aspect de grandeur et de simplicité quelle donnait à ses pensées, l’abondance et la justesse de sa parole, relisons la Vie.
Tout porte à croire que Dom Claude Martin reçut cette pièce, des Ursulines de Tours, qui la lui communiquèrent avec le recueil des Retraites de la Vénérable Mère.
— TEXTE
QU’IL me baise d'un baiser de sa bouche 1! C'est ainsi que commence le Cantique d'amour, justement appelé le Cantique des Cantiques, puisque 1 amoui est la vertu des vertus.
Mais que veut dire ce discours de l'Épouse, si précipite et en apparence, si aveugle, que sans faire d avantpropos pour déclarer qui est celui dont elle parle, et dont elle désire des baisers et des caresses, elle dit avec une espèce d'emportement : Qu il me baise d un baiser de sa bouche! comme si nous savions, aussi bien qu elle,
qui est celui qui est l’objet de sa passion ?
Cela veut dire que l’âme qui aime ne veut point tant de discours pour expliquer les mouvements de son cœur. En disant qu’elle aime, elle croit tout dire, et elle estime que tous entendent son langage.
Mais qui est celle-là, qui d’abord et par ses premières paroles demande des baisers, et des baisers de la bouche . Ne l’accuserait-on point de témérité ou de présomption . Les saints nous enseignent, et la raison nous 1 appren l , qu’il y a du progrès dans la démonstration de 1 amou , comme dans l'amour même, et qu’il faut premièrement
i. Cant., i, i-
baiser les pieds par la pénitence, puis les mains par la pratique des vertus, et enfin la bouche par un amour parfait.
Celle-ci, tout au contraire, dit par une précipitation étrange, et avec une hardiesse inouïe, sans crainte, sans respect : Qu’il me baise d’un baiser de sa bouche! Et elle ajoute : Car ses mamelles, c’est-à-dire, ses amours, sont meilleures que le vin, et plus délicieuses que les plus précieux parfums, voulant dire que ses amours, l’ayant plus fortement enivrée que n’aurait fait le vin, et plus puissamment charmee que n auraient fait les plus douces odeurs, elle ne se peut donner le loisir d’attendre davantage, mais toute hardie et toute hors d’elle-même, elle dit avec empressement : Qu’il me baise d’un baiser de sa bouche !
Ou’entend-elle par ce baiser de la bouche, sinon qu’attachee a son Époux, elle demande qu’il verse en elle son esprit, afin qu’étant toute transformée, elle puisse
Voici que j ai trouvé celui que mon âme aime; je l’ai trouvé et je ne le quitterai point 1. Voilà cette âme bien résolue de demeurer inséparablement attachée à son Bien-aimé. Sa résolution est sainte, et elle nous invite à l’imiter. Que faut-il donc faire pour la suivre ? Interrogeons-la elle-même, et la prions de nous dire ce qu’elle a fait pour chercher son Époux, pour le trouver et pour 1 embrasser avec tant de bonheur.
Elle nous dira sans doute : J’ ai cherché dans mon lit, durant la nuit, celui que mon âme aime; je l’ai cherché et je ne l’ai point trouvé 2. Elle nous apprend, par sa réponse fondée sur son expérience, que quand on se trouve engagée dans la nuit, soit des adversités extérieures, soit des obscurités intérieures, si l’on veut trouver Jésus pour se consoler avec lui, il ne le faut pas chercher avec paresse, ni dans la mollesse des plaisirs des sens, mais