‹ Écrits spirituels et historiques (volume 3)Chapitre 59 sur 65 · Ibid · texte numérisé non relu

Ibid

Pourquoi l’ordre dans la charité ? Sa charité était-elle en désordre ? Non ; car l’ordre de l’amour, c’est d’aimer sans ordre, comme la mesure de l’amour, c’est d’aimer sans mesure. Mais elle veut dire que son Époux lui a donné l’amour de son salut avant que de lui donner l’amour du salut du prochain, qui est l’ordre véritable de la charité et de la justice, la raison voulant qu’avant de travailler à la perfection des autres, elle soit parfaite en elle-même. C’est pourquoi son Époux dit aux Filles de Jérusalem, c’est-à-dire, aux âmes tendres et peu avancées dans la perfection, mais qui avaient de l’ardeur de s’avancer et de se faire instruire :

Je vous adjure, Filles de Jérusalem, par les chèvres des forêts et par les cerfs des campagnes, que vous ne fassiez point lever, et même que vous n éveilliez point ma Bienaimée jusqu à ce qu’elle le veuille 1. Il lui voulait faire goûter le repos de la contemplation, afin qu’elle travaillât a sa perfection avant que de travailler à celle des Filles de Jérusalem, et qu’elle puisât des forces dans la retraite pour le travail de la vie active, lorsqu’il voudrait 1 appliquer aux exercices de la charité fraternelle et au secours du prochain.

Mais que peut-on penser de cette parole de l’Époux, qui commande de ne point éveiller sa Bien-aimee 'jusqu à ce qu elle-même le veuille? Il semble qu’il cède à sa volonté en disant ; jusqu à ce qu elle-meme le veuille. C est que cette âme sainte est toute transformée en son Époux, et qu’elle s’est tellement abandonnée à son amour, que tout ce que veut son Époux, elle le veut, et tout ce qu elle veut, son Époux le veut, car il est écrit qu il fait la volonté de ceux qu’il aime. Quand donc 1 Époux dit . N’ éveillez point ma Bien-aimée jusqu à ce qu elle le veuille, c’est autant que s’il disait : Ne l’éveillez point que je ne le veuille, puisque sa volonté et la mienne sont une même volonté.

Il faut pourtant remarquer que quand elle dit que son Époux a mis de l’ordre dans sa charité, il semble

i. Cant., 3, 5.

Marie de l’Incarnation.

qu’elle ait un peu d’attache à son repos, comme en ont bien souvent ceux qui préfèrent les exercices de Marie à ceux de Marthe. Mais non. Tout enivrée des vins qu’elle a bus à longs traits, dans les celliers de l’Époux, elle cède à tout ce qu’il veut d’elle. Elle sort avec son congé et par son ordre, pour se communiquer au dehors, et pour regorger, s’il faut ainsi parler, son ivresse sainte sur tous les sujets qui lui sont recommandés.

Mais a-t-elle encore besoin de l’assistance de l’Époux dans cet épanchement extérieur ? Il est certain qu’en quelqu’état que nous soyons, nous sommes toujours faibles, et que nous avons besoin d’être fortifiés, comme il est dit à la suite du Cantique :

Nous avons une petite sœur, qui n’a point encore de mamelles. Si elle est un mur, édifions sur elle un bâtiment d argent, et si elle est une porte, fortifions-la de cèdre T Cette petite sœur qui n’a point de mamelles, est l’âme qui n’est pas encore capable de donner des instructions aux autres. Elle n’a point de mamelles, mais elle s’en fait, et elle les remplit dans le repos de la contemplation»

Que ferons-nous donc à cette petite sœur, quand il faudra lui parler d’enseigner les âmes tendres et de leur donner le lait d’une sainte doctrine ?

Si elle est un mur, bâtissons sur ce mur des bastions d argent , si elle est une porte, fortifions-la de planches de cedie. Ces paroles nous apprennent qu’il y a deux sortes de personnes qui travaillent au salut du prochain.

Les uns prêchent la parole de Dieu, et ils sont représentés par le mur, comme étaient les anciens Prophètes, qui s opposaient comme de puissants remparts au torrent de la corruption des hommes, et particulièrement, celui à qui Dieu a dit : J’ai mis mes paroles dans votre bouche ; levez-vous et allez prêcher à mon peuple ; ne craignez point, car 'je vous fais aujourd’hui comme un mur d’ airain pour vous opposer aux rois, aux princes, aux prêtres et au peuple (Jerem., i, 19).

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