B. Mazarine. Ms. 2467, fol
MARIE DE L’INCARNATION
turent la pensée de l’auteur. Le chanoine Richaudeau, et à sa suite, le chanoine Griselle, dont l’informatiou était généralement plus personnelle, ont suspecté de timidité... ou d’habileté Dom Claude Martin sur le point très important de la dévotion de Marie de l’Incarnation au Sacré-Cœur. « Comme si les mots dévotion au Cœur de Jésus, observe le premier, lui déplaisaient, il évite de les écrire quand l’occasion se présente, et il écrit à la place dévotion au Verbe Incarné, et cela avec une intention arrêtée qui est évidente1. » Et Griselle, résumant Richaudeau : « D’ordinaire, dans les passages qui concernent la dévotion au Cœur de Jésus, il se montre assez timide et essaie de donner le change. 2 » Mais c’est prêter bien des calculs à un biographe candide. C’est aussi — puisqu’il y a un préjugé à la racine de ces jugements, nous le verrons, — faire remonter trop haut sur l’existence de Saint-Maur l’ombre du jansénisme. Sans insister plus que de raison ici sur la véritable position doctrinale de Dom Claude Martin, qu’il nous suffise de noter avec ses critiques que, même si par endroits il a usé de formules précautionnées, ce ne fut pas aux dépens de la pensée profonde de sa mère.
Scrupuleux avec le fond, Dom Claude Martin ne pouvait l’être autant avec la forme. Ses retouches de style ne se comptent pas. L’usage du temps les autorisait., ou les pardonnait. Ici, Dom Claude Martin n’a pas innové. Les prétextes ne lui manquaient pas, au surplus, pour prendre ses coudées franches d’éditeur. Les écrits de Marie de l’Incarnation n’étaient guère que des brouillons. Durant ses années de Québec, Marie a toujours tenu la plume dans les circonstances les plus défavorables qui soient. Vraiment, en comparaison, sainte Thérèse avait
1. Chanoine Richaudeau. I.ettres de la Révérende Mère Marie de l’ Incarnation... (Tournai, 1S76). T. I, Avertissement, pp. xi-xii.
2. Eugène Griselle. La Vénérable Mère Marie de V Incarnation... Supplément à sa Correspondance. Paris, (s. d.) p. 41.
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de beaux loisirs ! Un travail de révision s’imposait donc avant d’aller chez l’imprimeur. Honnêtement, Dom Claude Martin nous donne à entendre qu’i] l’a fait : « Quant au style, remarque-t-il, j’avoue qu’il n’est pas des plus polis et qu’il n’approche pas de la délicatesse des ouvrages d’aujourd’hui, qui par le seul agrément du discours et des paroles, font une douce violence aux esprits, pour se faire lire 1. » C’est presque un aveu, que Dom Martène confirmera plus tard : « Outre la Vie de sa mère qu’il composa, il donna encore au public les Lettres de cette grande servante de Dieu, qu’il retoucha un peu, pour changer quelques vieux mots qui sont moins en usage dans notre langue2. » A défaut de tout autre document, manuscrit ou imprimé, la Vie seule nous renseignerait sur la nature de ces corrections. Elle contient des doublets. Or le texte n’est jamais identique dans les deux endroits. Ce ne sont pas seulement les vieux mots, dont parle Martène, ni, comme le note Dom Claude Martin, les « quelques paroles moins claires et moins propres à exprimer la pensée » de Marie de l’Incarnation, mais les tournures elles-mêmes, qui ont été changées. La collation de quelques originaux avec les imprimés en fournirait une preuve surabondante. A cet exercice de son re viseur littéraire, le style de la Vénérable Mère n’a pas toujours gagné ; il a même très souvent perdu. Il s’est chargé d’adjectifs plus ou moins opportuns, s’est régularisé au grand dam de sa spontanéité. Il s’est alourdi, s’est même haussé à la solennité : ce qui était un contresens psychologique. Dom Claude Martin, cependant, a usé de ses droits avec modération. C’est encore Marie de l’Incarnation que l’on reconnaît et qu’on lit après son passage. Dom Guéranger, qui n a point vu les originaux, ne s’y est pas trompé : « J’ai
1. Dom Claude Martin. La Vie de la V. M. M. de Paris 1677. Préface.
2. Dom Martène. La Vie du Vénérable Père Dom Claude Martin. Bibliothèque municipale de Tours, ms., 1442, fol. 89.
MARIE DE L’INCARNATION
cherché la Vie de Marie de l’ Incarnation, pendant plus de trente ans, écrivait-il, et ce n’est qu’après ce long espace de temps que j’ai pu la trouver. C’est alors que j’ai pu comparer son style à celui de Dom Claude Martin et me convaincre que, même comme écrivain, la mère est supérieure au fils. » Cette impression fait, du moins, honneur à la fidélité de l’éditeur. Dom Claude Martin a pu moderniser ce style que la délicatesse de l’époque aurait trouvé tiop rude. Ce faisant, il ne lui a pas enlevé ses traits distinctifs.
Fond et forme, nous avons donc les vrais écrits de Marie de l’Incarnation. La piété filiale, le sens religieux de Dom Claude Martin ont réalisé cette merveille de nous les conserver. Si la critique moderne, dont les exigences sont connues, fait ses réserves, si elle propose bien des amendements à sa publication, ni ces réserves, ni ces amendements ne portent sur le principal.
Il est trop tôt de dégager ici la valeur doctrinale et historique des œuvres de Marie de l’Incarnation.
Leur valeur religieuse est considérable, puisque Marie, par l’expérience personnelle dont elle nous a laissé le récit et par l’enseignement mystique qu’elle en déduit, se place au rang des maîtres. Mais il faudrait, pour la mettre dans tout son jour, définir la tradition spirituelle, — s’il en est une — à laquelle Marie se rattache, déterminer aussi les caractéristiques de sa pensée, préciser ses points d’accord avec les autres grands mystiques et ses points de divergence. Cela supposerait une synthèse qui ne peut venir tout de suite dans la réédition actuellement en cours. Les éléments n’en seront fournis qu’un par un, au fur et à mesure de la publication des textes et de leur analyse respective. Il n’est donc que d’attendre et de faire confiance aux grands hommes qui,
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dès le XVIIe siècle, ont admiré et exalté Marie de l’Incarnation.
Ce n’est point Bossuet, on le sait, qui l’a décorée le premier du beau titre de seconde Thérèse. En 1672, quand elle mourut, il ne savait rien de sa vie. Or, en cette même année, la parole fameuse était lancée « par un docte et savant personnage » nous dit-on. Recueillie par Dom Claude Martin qui l’inséra dans la Vie, c’est là que Bossuet la trouva pour la première fois en 1695 1, et qu’il la prit, pour lui faire une fortune, deux ans plus tard, 1697, dans son Instruction sur les États d’oraison. Il l’amplifia un peu, comme de raison. Sous sa plume éloquente, la seconde Thérèse devint la Thérèse de nos jours et du Nouveau-Monde. Vingt-cinq ans après, dans sa Vie de Marie de V Incarnation, le P. de Charlevoix l’appelait à son tour la Thérèse de la France 2. C’était la pensée même de Bossuet, mais dans une expression plus juste, puisque Marie a passé plus de la moitié de son existence à Tours, et qu’à cette date, des deux Frances il n’y en avait qu’une, politiquement.
Grâce surtout à Bossuet, qui lui apportait pour la mettre à l’épreuve du temps, le poids de son genie et comme la consécration de l’Église de France parlant par sa bouche, le titre de nouvelle Therese est désormais acquis au nom et à la mémoire de Marie de 1 Incarnation. Remarquons que Bossuet ne s est prononce qu a la suite d’une étude attentive de ses écrits. Au moment où s’ouvrait la querelle du quiétisme, Marie était de ces autorités que chacune des parties voulait avoir dans son camp. Fénelon, qui la connaissait depuis plus longtemps que Bossuet par Madame Guyon, sinon par son frère 1 abbé
1. Bossuet. Correspondance (édition Urbain et Levesque) T. Vil. Lettre à Madame Cornuau, Ier juin, 1695.
2. R. P. F.-X. de Charlevoix, S. J. La Vie de la Mère Marie de l’Incarnation. Institutrice et Première Supérieure des Ursulines de la Nouvelle- F rance. Paris. Cl. Briasson, 1724.
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de Fénelon, missionnaire au Canada, la revendiquait pour son sentiment. Le débat qui suivit ne servit qu’à montrer sa sublimité et sa parfaite orthodoxie.
Les anciens pourraient nous dispenser de citer les modernes qui leur ont fait écho dans l’éloge de Marie de l’Incarnation. Sur un autre point, cependant, nous devons retenir leur témoignage.
Les lecteurs du XVIIe siècle, même Dom Martène, un érudit, n’ont été attentifs qu’au caractère spirituel des écrits de la sainte Ursuline. Tout un côté de son œuvre leur a échappé qui nous intéresse très particulièrement aujourd’hui.
A ses correspondants de France, Marie de l’Incarnation n’a pas donné que des leçons d’ascétisme et de mystique. Mêlant à ses considérations spirituelles le souci des choses du monde — un souci tout surnaturel d’ailleurs — elle leur fait, à l’occasion, un peu d’histoire contemporaine. Les difficultés de l’établissement de la colonie française à Québec et sur les rives du Saint-Laurent, les progrès et les reculs de l’évangélisation des peuplades sauvages, les gloires et les revers de nos armes, les pointes hardies des découvreurs, les petites et les grandes vertus des habitants, leurs misères physiques et morales, toutes les alternatives enfin d’ombre et de lumière de la prodigieuse époque qui va de la mort de Champlain au gouvernement du Comte de Frontenac, revivent dans ses Lettres. Toutes les nouvelles de la colonie semblaient se donner rendez-vous au monastère. Son bon sens faisait le tri des vraies et des fausses. Elle disait ensuite ce qu’elle savait, comme elle le savait, sans fard, car le caractère privé de sa correspondance, la qualité de ses destinataires, l’exemptaient de viser d’abord à l’édification. D’une autre correspondance du même temps
les Relations et les Lettres des Jésuites du Canada — on a pu écrire qu elle ne disait que le bien ou que le mal,
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suivant le but à atteindre. Ces ménagements ne s’imposaient pas à Marie. Elle raconte les choses comme elles sont, dans leur héroïsme et leur médiocrité. Ses récits auraient formé, s’ils nous avaient été tous conservés, la plus merveilleuse chronique de la Nouvelle-France, pour les années 1639 à 1672. Fragmentaires, épisodiques, interrompus par les bateaux en partance, il eût été facile cependant de les relier les uns aux autres et d’en faire une chaîne solide. Travail irréalisable aujourd’hui, puisque le plus grand nombre nous manquent. Du moins, ceux qui nous restent n’ont-ils rien perdu de leur importance historique. Divers de langue, de nationalité, de confession, de formation scientifique, nos contemporains s’accordent tous dans l’estime qu’ils en font. Pour l’érudit chanoine Griselle, les Lettres de Marie de l’Incarnation sont « une mine de précieuses indications pour l’histoire du Canada1. » Les auteurs des Sources de l’Histoire de France, pour le XVIIe siècle, voient de même dans ses écrits : « une source précieuse pour l’histoire coloniale de la France 2 », des œuvres « tout à fait intéressantes pour connaître les événements politiques et religieux qui se sont déroulés au Canada pendant trente ans3. » Parkman leur a fait maints emprunts, et il y a puisé sa vénération émue pour celle qu’il a nommée « une héroïne chrétienne admirable4. » Tels qu’ils sont, les écrits de Marie de l’Incarnation nous tiennent lieu d’annales de la propagation de la foi et de l’influence française dans l’Amérique Septentrionale pour plus d’un quart de siècle. Ils doivent prendre rang parmi les sources de l’histoire