‹ Écrits spirituels et historiques (volume 3)Chapitre 7 sur 65 · Ibid., II. Mémoires et Lettres, n · texte numérisé non relu

Ibid., II. Mémoires et Lettres, n

4. Francis Parkman. The Jesuits in North America in the seventeenth century. Chap. xiv, p. 186 (Boston, 1888.).

MARIE DE L’INCARNATION

primitive du Canada, immédiatement après les célèbres Relations des Jésuites.

Si Marie de l’Incarnation a fait œuvre de doctrine et d’histoire, c’est sans l’avoir cherché, et par le seul fait d’avoir pris une plume et d’avoir su la tenir.

Le mérite littéraire de ses écrits n’est point négligeable, en effet. Que s’en faudrait-il même qu’elle ne puisse trouver sa place dans une collection de chef s-d’ œuvres méconnus ?

Comme écrivain, Marie de l’Incarnation porte tous les traits distinctifs de son époque, la première moitié du XVIIe siècle.

Les rares autographes que nous ayons d’elle nous montrent que, tout comme ses contemporains, elle n’avait point d’orthographe invariable. Sauf pour quelques mots, rien d’arrêté dans son usage. Quant à sa ponctuation, elle était sommaire : des virgules clairsemées, faisant ordinairement l’office de points à la fin des lignes.

A Québec, durant trente ans, elle n’eut jamais une heure à elle pour écrire à tête reposée. L’été, les affaires la pressent, les bateaux vont lever l’ancre sans l’attendre, le temps lui manque même pour relire ce qu’elle vient de jeter à la volée sur le papier. L’hiver, le froid gèle les encriers, elle a les doigts gourds, il faut écrire dans le feu de la cheminée, au vu de toutes les sœurs. Ces conditions s'opposeront toujours à l’œuvre d’art, mais elles n’empêcheront jamais les dons supérieurs « du grand écrivain » de s’exprimer. Marie a de ces dons. Elle écrit une langue pleine de vivacité, réaliste, celle de sa génération ; le plus pur français, celui de sa Touraine ; le plus familier, celui de la petite bourgeoisie provinciale ; le plus direct, celui de la conversation. On lui a reproché

INTRODUCTION GÉNÉRALE

quelques mots savants d’école : ils ne sont pas d’elle, mais de son éditeur. Quelques préciosités aussi, rares du reste pour être si communes de son temps ; mais ce sont, sous sa plume, gaucheries plutôt qu’affectation. N’ayant jamais eu de loisirs, elle n’eut pas celui de faire du bel esprit : et elle était trop naturelle pour cela. Elle écrit comme elle est, comme le veut le sujet. Ses lettres sont souvent une causerie enjouée, rapide, sensible. Elle raconte avec entrain et esprit. Dans ses autobiographies, le ton se fait plus grave, mais reste toujours simple. Le même sens inné de la mesure la conduit partout. Elle relate sans fracas de mots et d’images ses plus hautes visions, ne s’étourdit pas ni ne nous accable. La pensée est si limpide, les termes qui la traduisent si ordinaires, que sa transparence pourrait faire illusion sur sa profondeur. Qu’on veuille bien lire, cependant, pour comprendre tout l’à-propos de cette dernière remarque, ce court fragment d’une lettre adressée à son directeur, et écrite elle aussi à la hâte. Nous en donnons le texte, non d’après l’imprimé de Dom Claude Martin, mais tel qu’il est représenté par une copie manuscrite de l’original, sans aucune retouche de l’éditeur par conséquent. Marie vient de parler de la contemplation des Anges et de son colloque intermittent avec Dieu. Elle continue :

De là, mon esprit fut totalement uni à cette suprême Majesté, par une union des trois divines Personnes, la mémoire au Père, l’entendement au Fils, la volonté au Saint-Esprit. Et comme cette incompréhensible Trinité n’est qu’unite d Essence, ainsi je demeurai unie en l'unité de l’âme, sans pouvoir faire aucun acte particulier, sinon pâtir cette application amoureuse, car les puissances étant toutes absorbées, le tout se passe au plus intime de l’âme, qui parfois est émue, comme quasi imperceptiblement et par cette Puissance meme, à faire des élans d’amour si subtils qu'à peine les pourrait-on exprimer 1 .

i. B. N., ms. 19661; fol. 115 et ss.

MARIE DE L’INCARNATION

Ce n’est pas le lieu de commenter cette magnifique psychologie. Mais quelle aisance dans la description des activités les plus mystérieuses de l’âme ! Et quel philosophe de métier n’envierait à cette jeune femme de 32 ans, qu’était alors Marie, encore presque uniquement riche de son fonds, cette délicatesse et cette sûreté d’analyse ! D’autres mystiques, et parmi les plus grands, ont parlé de la distinction de l’âme et de ses puissances, mais comme par voie didactique. Marie, ici, nous introduit au cœur d’une opération, ou mieux, d’un état, où cette distinction est saisie sur le vif, et pour ainsi dire, en acte. Et, avec si peu de frais de mots que cette introspection si perçante n’étonne qu’à la réflexion.

Sobriété, clarté, simplicité, ce sont toujours les qualités maîtresses du style de Marie de l’Incarnation. La pensée ne s’embarrasse jamais dans les symboles difficiles. En femme pratique, elle va par le plus court. Quand les mots lui manquent, — ce qui lui arrive de temps à autre, car nos formes logiques sont trop étroites pour les réalités divines, — elle avoue son impuissance et poursuit sans s’obstiner devant l’ineffable. Pour tout dire : elle pense bien ; elle parle et écrit de même. Cette justesse dans l’expression, fruit d’une conception nette de l’esprit, faisait l’admiration de son premier biographe : « On remarquera dans sa simplicité, observe Dom Claude Martin, une netteté d’expression qui n’est pas commune et une facilité si merveilleuse à expliquer les choses les plus difficiles que, quand elle parle des mystères de la foi, des attributs de Dieu et de Dieu lui-même, c’est avec des termes si propres qu’il semble qu’elle ait fréquenté toute sa vie les ecoles de la théologie (!). Et quand elle traite de la vie mystique, c’est d’une manière si claire et si intelligible, qu’elle n’a pas besoin de commentaire, de sorte que ceux qui ont eu la communication de ses écrits avouent qu’en ces matières, on la peut bien appeler une seconde sainte Thérèse, mais que dans la facilité de

INTRODUCTION GÉNÉRALE

les expliquer, il est difficile de trouver quelqu’un qui l'égale 1. » Dans un tour plus souple, mais pour en faire le même éloge, on a pu écrire d’elle, ces dernières années: «Marie est vraiment notre Thérèse... : une Thérèse de chez nous, sans rien d’espagnol, de flamand, ni de germanique : tourangelle, française de tête et de cœur, jusqu'au bout des ongles, s’il était permis de parler ainsi2. » Mais déjà, en 1724, le Jésuite Charlevoix, fin lettré lui aussi et homme de goût, s’excusait ainsi de l’avoir tant citée dans sa monographie : « On ne doit point être surpris de la longueur et de la multitude des citations qui feront le fond de ce livre, et je m’assure même que si Ton a quelque reproche à me faire, ce sera de ce que je n’ai point encore plus laissé parler une personne qui parle si bien3 ? »

Les contemporains ont fait tout d’abord un accueil empressé à la publication des œuvres de Marie de l’Incarnation. Nous n’en jugeons pas par les différents millésimes que portent les volumes de la Vie et des Lettres, où il ne faut voir que des réimpressions de la page de titre pour une nouvelle mise en circulation d’exemplaires invendus. Mais nous avons le témoignage de Dom Claude Martin. Il écrit en 1696 au P. Crépeuil, jésuite du Canada : « Ces livres ont eu d’abord un grand effet, et bien des personnes y ont trouvé un grand secours pour leur sanctification4. » Même note sous la plume de Dom Martène : « L’an 1672, sa bonne mère étant décédée en odeur de sainteté... (Dom Claude Martin) composa

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