Charlevoix, op. cit
4. Archives de l’abbaye de Solesmes. Lettre du 25 avril 1696.
MARIE DE L’INCARNATION
sa Vie qu’il donna aussitôt après au public. Cette Vie a fait un fruit merveilleux et a été estimée de toutes les personnes de piété, et des gens fort savants l’ont élevée au-dessus des œuvres de sainte Thérèse. Défunt l’évêque de Meaux en parle avec éloge dans ses ouvrages contre les quiétistes1. »
Cette grande faveur cependant n’eut qu’un temps. Elle passa avec le siècle. La campagne antimystique, les excès de la controverse quiétiste, l’ennui des jeunes générations pour les œuvres trop raisonnables de l’âge précédent, détournaient déjà les esprits, sur la fin du XVIIe siècle, des mystiques et de leurs états d’âme. La curiosité, l’intérêt, allaient à d’autres sujets, et la sensibilité prenait le pas sur la raison. Les œuvres de Marie de l’Incarnation subirent le sort commun. Leur format même, — celui de la Vie et des Lettres, — était décourageant. Dom Claude Martin le sentait bien. Il voulait donner de la Vie un résumé plus maniable. Dans la lettre déjà citée au P. Crépeuil, il ajoutait mélancoliquement : « Il y a fort longtemps que j’ai formé le dessein de faire un abrégé de (la) Vie (de la Mère de V Incarnation) . Car pour le premier original, il devait être dans toute son étendue. Mais les emplois, les affaires, les infirmités et d’autres petits desseins qui sont venus à la traverse, m’ont mis dans l’impuissance d’y travailler, et aujourd’hui je ne sais qu’en espérer, mon âge ne me laissant quasi plus de forces, ni de corps, ni d’esprit, que pour penser au voyage de l’éternité. » Ce projet qu’il ne devait pas, en effet, réaliser, fut repris au siècle suivant par le P. de Charlevoix.
L’indifférence et, dans certains quartiers, l’hostilité qui consommèrent en France la ruine des mystiques ne sont pas les seules causes de l’oubli où sont tombées, pendant
i. Dom Martène. Histoire de Marmoutier. B. N., Ms.. 12877. p. 1076 (fonds latin).
INTRODUCTION GÉNÉRALE
plus d’un siècle et demi, les œuvres de Marie de l’Incarnation. La cession du Canada à l’Angleterre, au traité de Paris, 1763, la campagne anti-Nouvelle-France, menée chez nous par les Philosophes et les Encyclopédistes, qui l’avait précédée et en un sens préparée, surtout la longue période d’abandon moral qui suivit et les nouvelles préoccupations politiques et religieuses dont les Français sont remplis au déclin de l’Ancien Régime, achevèrent de détacher les pensées et les cœurs du Canada, et de l’épopée de sa fondation. Aux gloires si pures de cette œuvre où la France avait prodigué le meilleur de son âme et de son sang, d’autres plus sonores mais plus troubles furent préférées.
On connaît les circonstances qui ont enfin si heureusement réagi contre cet état de choses anti-national. On sait aussi les conditions nouvelles qui ont retourné les sympathies vers les mystiques et leurs écrits. Marie de l’Incarnation bénéficie depuis plusieurs années déjà de ce retour de bon sens et de justice. Elle a eu ses apologistes dans la seconde moitié du siècle dernier. De nos jours, de beaux travaux l’ont honorée. « Ses propres ouvrages, écrivait le P. de Charlevoix, où l’on admire un goût exquis, une raison saine, un génie sublime, et cette onction divine qui distingue si bien les écrits des saints, l’ont déjà placée au rang des plus illustres femmes1. » Nos contemporains du XXe siècle qui la connaissent souscrivent d’enthousiasme à ces louanges. Ses œuvres méritent toujours l’éloge que Bossuet en faisait à Madame Cornuau : « J'ai lu depuis peu la Vie de la Mère de V Incarnation avec toutes les additions de son fils... Tout y est admirable2. » Ce Tout y est admirable est bien le jugement qu’elles méritent de porter en épigraphe.