‹ Écrits spirituels et historiquesChapitre 105 sur 239 · Diffamé, défiguré, abîmé. Vieilli dans ce sens · texte numérisé non relu

Diffamé, défiguré, abîmé. Vieilli dans ce sens

4. René Ménard, parisien, né en 1605, entré chez les Jésuites en 1624. Il devait périr de faim en 1661, lors d’une mission chez les Outaouais, apres avoir ete abandonné par ses guides.

CORRESPONDANCE

dévot de ce grand Saint, duquel il parle fort hautement. Ce bon Père disait chaque semaine une messe votive en son honneur. Il nous avait composé quelques motets, que nous chantions après l’élévation, pour prier notre cher protecteur. Nous disions aussi ses litanies après la messe. Au reste, chère Soeur, nous avons été si heureuses que la messe ne nous a manqué qu’une seule fois en toute la traversée : ce que nous devons en partie à la dévotion du Père qui la célébrait en des temps fort rudes et fâcheux. La sainte communion était fort fréquente, les conférences et discours spirituels journaliers. Enfin les aides spirituelles et corporelles ne nous ont point manqué.

Il semblait que la divine Providence, notre bonne Mère, prenait plaisir de nous départir abondamment non seulement les biens nécessaires et profitables, mais encore les choses agréables et délicieuses. Tantôt elle récréait nos âmes par un savoureux goût des grâces célestes, puis nos sens par la vue des créatures, comme d’une mer calme, d’un air doux, d’un ciel serein, d’un bocage verdoyant et odoriférant, et choses semblables 5. Et pour le faire court, elle avait un tel soin de nous, que nous n’avions que faire d’en avoir. Pour moi, je vous confesse que je reposais doucement et paisiblement dans le sein et sur les bras de cette bonne Mère, ne me mettant en peine ni du présent ni de l’avenir, abandonnant tout à son amoureuse conduite, de laquelle je me suis fort bien trouvée jusqu’à présent ; et il me semble que cet abandon est la source du vrai et solide contentement.

C’est cette aimable conductrice qui nous a enfin amenées en cette terre tant désirée, à la vue de laquelle mon cœur a sauté de joie et d’allégresse 6. A notre entrée proche de la rivière, nous fûmes dans une chapelle fort dévote, — c’est celle de nos Mères Ursulines7, — où

5. Sortie de Dieppe, la flotte du Canada, sous l’escorte de 40 vaisseaux de guerre qui la rallièrent à la hauteur du Hâvre, avait échappé aux frégates espagnoles, et gagné l’océan. A partir de ce moment, la traversée fut heureuse et rapide. Cinq semaines plus tard, le 12 juin, l’Espérance entrait dans le Golfe du Saint-Laurent. Elle mouillait l’ancre le 21 suivant devant l’Ile Bonaventure, en face des côtes de la Gaspésie. C’est au souvenir du spectacle printanier que leur offrit l’Ile Bonaventure qu’Anne de Ste-Claire parle de « bocages verdoyants et odoriférants ». Le 30 juin, l’Espérance faisait escale à Tadoussac. Là, le P. Ménard et le frère Dominique Scot prirent les devants sur une chaloupe pour aller porter à Québec la nouvelle de l’arrivée de la flotte. Deux jours plus tard, sur le Saint-Jacques, commandé comme l’année précédente par le capitaine Ançot, les Religieuses montaient à Québec, où elles abordaient le 8 juillet, en compagnie du P. Joseph Duperron et du frère Jacques Ratel.

6. Le 8 juillet, jour de l’arrivée à Québec, était un dimanche. Aussitôt le Saint- Jacques en vue, le Gouverneur et le P. Vimont descendirent au fleuve pour accueillir la petite troupe. « Au sortir du vaisseau, écrit Le Jeune, (ces filles vraiment généreuses) se jettent à genoux, baisent la terre tant désirée, chantent un Laudate Dominum omnes gentes, et Madame de la Peltrie, accompagnée de ses petites séminaristes gentiment vêtues, (les) embrasse (et) les conduit premièrement en la chapelle des Ursulines » RJ 1640 (Q 4 ; C XVIII, 74).

7. La maison des Ursulines était, comme on l’a dit, sur le quai, à proximité du débarcadère. On ne put conduire les nouvelles venues, à l’église paroissiale de Notre-Dame de Recouvrance. Celle-ci avait été la proie des flammes trois semaines auparavant, le 14 juin.

ayant adoré Dieu, nous nous approchâmes de la grille et leur donnâmes le bonjour. Je respirai un certain air de sainteté parlant à la Mère de l'Incarnation qui m’embauma toute8. De là, nous allâmes saluer M. le Gouverneur, puis nous retournâmes et entrâmes en notre chère solitude, où nous avons vécu depuis dans une paix merveilleuse. Notre Mère Supérieure, qui est la Mère de l’Incarnation, nous traite avec trop de respect. Elle me fait passer après elle, devant la Mère de St- Joseph, sa compagne de Tours, quoi que j’aie fait et dit pour m’en défendre9. La Mère Cécile de Dieppe est un peu plus ancienne que ma Sœur de St-Athanase ; c’est pourquoi elle va devant. Si j’eusse pu, sans mentir cacher quelques-unes de mes années de profession, je l’aurais fait pour éviter la mortification que je sens de conduire les observances en l’absence de notre Mère. La Mère de St-Joseph est de fort bonne humeur. Au temps de la récréation, elle nous fait souvent pleurer à force de rire ; il serait bien difficile d’engendrer mélancolie avec elle ; c’est une fille qui a beaucoup de belles parties. Elle est maîtresse de nos petites séminaristes, qu’elle aime comme une mère fait ses enfants. Après le catéchisme, elle leur apprend à chanter et toucher sur la viole des cantiques spirituels ; parfois elle les fait danser à la mode des Sauvages, et ces petites sont si innocentes que quand Madame de la Peltrie, notre fondatrice, s'y rencontre, elles la prient de danser avec elles : ce qu’elle fait, mais de si bonne grâce qu’il y a bien du plaisir à la voir.

Mon office, ou plutôt mes offices, s’étendent depuis la cave jusqu’au grenier. Je suis cellérière et apothicaresse i0. Pour celle-ci, je n’ai encore rien eu à faire, Dieu merci ! Pour celle-là, elle m’a bien occupée : cette charge va bien loin. Il m’a fallu recevoir toutes les victuailles et provisions pour l’hiver, les descendre à la cave et monter au grenier, et faut avoir le soin toute l’année si rien ne se gâte. Jusqu’à présent, nous n’avons pas eu le loisir de respirer, pour la quantité de lettres qu’il a fallu écrire : j’en suis un peu fatiguée. Nous tâcherons nous recueillir quand les vaisseaux seront partis et nous nous adonnerons à bon escient 11 à l’étude de la langue qui est très difficile. Elle s’apprend par préceptes comme la latine. Il n’y a pas d’apparence que j'y avance beaucoup si vous ne m’y aidez par vos bonnes prières. Je vous supplie très humblement faire à cette intention une neuvaine au glorieux saint Joseph, comme j’espère en faire une devant que commencer à étudier. Nos trois Mères y ont fort profité pour le temps qu'elles y ont mis. Elles ne sont pas pourtant assez savantes pour entretenir un Sauvage12. Je suis bien mortifiée de ne pouvoir entendre nos enfants ni leur parler.

8. Impression très précieuse qui nous éclaire sur la vertu rayonnante de la Vénérable Mère.

9. On avait adopté, pour fixer les places, les rangs de profession, ce qui permettait de mélanger les religieuses des deux Congrégations de Bordeaux et de Paris en évitant tout froissement.

10. Apothicaresse, pharmacienne. La Mère Anne de Ste-Claire avait aussi remplacé la Mère Cécile de Ste-Croix à la dépense.

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