‹ Écrits spirituels et historiquesChapitre 107 sur 239 · LXVI. — A une Dame de qualité · texte numérisé non relu

LXVI. — A une Dame de qualité

L pp. 322-330, Lettre historique XIII. — R XXVIII.

Madame,

La vôtre1 m’a apporté une consolation que je ne puis exprimer ni assez reconnaître. Encore que vos occupations vous empêchent de m’écrire, ou que les accidents de la mer m’eussent privée d’une si précieuse lettre, je n’eusse pas laissé de vous mander des nouvelles de ce cher pays, en attendant que la Relation 2 vous en donne de plus amples. Nous avons donc. Madame, tout sujet de louer le Père des miséricordes de ce qu’il en répand de si grandes sur nos pauvres Sauvages : car n’étant pas contents de se faire baptiser, ils commencent à se rendre sédentaires et à défricher la terre pour s’établir. Il semble que la ferveur de la primitive Église soit passée dans la Nouvelle-France, et qu’elle embrase les cœurs de nos bons néophytes, de sorte que si la France leur donne un peu de secours pour se bâtir de petites loges dans la bourgade qu’on a commencée à

Lettre LXVI. — 1. La destinataire est une dame dont Marie de l’Incarnation a fait la connaissance durant son séjour de mars 1639 à Paris. Elle y résidait et elle y était liée, au moins par la communauté de la générosité et de la participation aux grandes œuvres charitables du temps, avec les dames du plus haut rang.. Elle avait parmi les Sauvagesses du séminaire une filleule du nom de Madeleine. Ce nom ferait plus particulièrement penser à quelqu’une des dames de la charité de Paris qui se sont intéressées aux deux fondations religieuses de Québec : à Madeleine Fabri, par exemple, femme du chancelier Pierre Séguier, à Madeleine Potier, présidente de Lamoignon, ou à d’autres encore. Mais le nom de la filleule n’est pas une indication infaillible de celui de sa marraine. On ne trouve pas dans la lettre les protestations de soumission que l’on s’attendrait d’y voir, si elle était adressée à la duchesse d’Aiguillon, Marie-Madeleine de Vignerot. Le ton déférent, mais simple, de la pièce conviendrait plutôt à une lettre destinée à une bienfaitrice d’un rang moins élevé, comme à Mme Fouquet, femme du conseiller d’État François Fouquet, et mère du futur surintendant. Cette lettre n’était qu’une réponse, et la bienfaitrice qu’elle remercie était un peu une amie, en tout cas elle était une bienfaitrice de la première heure. Un nom se présenterait assez naturellement à l’esprit, celui de Marguerite Thiersault, la mère du P. Poncet, qui avait déjà prévenu les Ursulines, en venant au devant d’elles sur la route de Paris, en février 1639, et dont le dévouement au monastère de Québec ne se lassera jamais..

2. La future Relation de la Nouvelle-France pour l’année 1640.

CORRESPONDANCE

Sillery3, Ton verra en peu de temps un bien autre progrès. C’est une chose admirable de voir la ferveur et le zèle des Révérends Pères de la Compagnie de Jésus. Le R. P. Vimont, supérieur de la Mission, pour donner courage à ses pauvres sauvages, les mène lui-même au travail, et travaille à la terre avec eux4 5. Il fait ensuite prier Dieu aux enfants et leur apprend à lire, ne trouvant rien de bas en ce qui concerne la gloire de Dieu et le bien de ce pauvre peuple. Le R. P. Le Jeune, qui est le principal ouvrier qui a cultivé cette vigne, continue à y faire des merveilles. Il prêche le peuple tous les jours et lui fait faire tout ce qu’il veut : car il est connu de toutes ces nations, et il passe en leur esprit pour un homme miraculeux. Et en effet il est infatigable au delà de ce qui se peut dire, dans l’exercice de son ministère, dans lequel il est secondé par les autres Révérends Pères, qui n’épargnent ni vie ni santé pour chercher ces pauvres âmes rachetées du Sang de Jésus- Christ 6.

Il y a eu une grande persécution aux Hurons 6, où un des Pères a pensé être martyrisé d’un coup de hache. On a rompu un bâton sur lui en détestation de la foi qu’il prêchait 7. Il y a eu une pareille conspiration contre les autres, qui sont ravis d’aise de souffrir. Avec

3. Allusion aux petites maisons « à la française » que les Jésuites avaient commencé de faire bâtir à Sillery pour leurs néophytes.

4. Pour attirer et attacher les Sauvages à la réduction de Sillery, il fallait leur donner des terres. Mais celles-ci n’existaient pas ; il fallait les prendre sur la forêt qui s’étendait partout. Le premier travail était celui du déboisement. On voit que les Français se faisaient un devoir d’aider les Sauvages à se faire « un désert » RJ 1639 (Q 19 ; C XVI, 74). Le P. Vimont lui-même, après avoir passé l'hiver à Québec, s’était rendu à Sillery au printemps et s’était mis au défrichement avec ses chrétiens. RJ 1640 (Q 10-n ; C XVIII, 108).

5. Le P. Le Jeune était au Canada depuis 1632. Le P. Anne de Nouë, qui l’y avait accompagné, avait déjà fait partie de la première mission des Jésuites dans la Nouvelle-France. Le Jeune n’était donc pas le plus ancien des missionnaires, mais, par sa forte personnalité, il en était le plus en vue.

6. Cette persécution est racontée par le P. Lalemant dans la Relation de la Mission des Hurons pour 1640 (Voir le chap. II : Des persécutions excitées contre nous. RJ 1640. Q 55-60 ; C XIX, 90-120). La petite vérole qui semait la mortalité dans tous les bourgs en avait été l’occasion.

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