‹ Écrits spirituels et historiquesChapitre 108 sur 239 · Le P. Paul Ragueneau. RJ 1640 (Q 79 ; C XIX · texte numérisé non relu

Le P. Paul Ragueneau. RJ 1640 (Q 79 ; C XIX

DE MARIE DE L’INCARNATION

tout cela, l’on y a baptisé bien mille personnes 8. Le diable a beau faire, Jésus-Christ sera toujours le Maître. Qu’il soit béni éternellement !

On parle de nous donner deux filles de cette nation9 avec deux Algonquines, outre dix-huit dont notre séminaire a été rempli, sans parler des filles externes qui y viennent continuellement10. Je vous dirai, Madame, que l’on ne croira que difficilement en France les bénédictions que Dieu verse continuellement sur ce petit séminaire. Je vous en rapporterai quelques particularités, afin de vous faire part de notre consolation.

La première séminariste sauvage qu’on nous donna, appelée Marie Negabamat11, était si accoutumée à courir dans les bois, que l’on perdait toute espérance de la retenir dans le séminaire. Le R. P. Le Jeune qui avait porté son père à nous la donner, envoya avec elle deux grandes filles sauvages chrétiennes, qui demeurèrent quelque temps avec elle pour la fixer ; mais ce fut en vain, car elle s’enfuit quatre jours après dans les bois, ayant mis en pièces une robe que nous lui avions donnée. Son père, qui est un excellent chrétien

8. « Nous avons baptisé cette année (été 1639-été 1640), écrit le P. Le Jeune, environ douze cents Sauvages, tant aux Hurons qu’ici-bas (résidences établies sur le .Saint-Laurent). » Pour la première fois, depuis les commencements de l’évangélisation du Canada, la majorité des néophytes, dans les trois missions de Québec, des Trois-Rivières et de Sillery, était faite d’adultes ayant «embrassé la foi de Jésus-Christ dans une bonne santé, après une suffisante instruction» RJ 1640 (Q 12 ; C XVIII, 11 8). Jusque-là les baptêmes de moribonds avaient dominé.

9. Il en vint au moins une, que nous y retrouverons en 1641, et qui devait laisser un souvenir touchant dans les annales du séminaire.

10. « Le dessein de (Madame de la Peltrie) était de commencer un petit séminaire de six pauvres petites orphelines sauvages, la difficulté de jouir de ses biens ne lui permettant pas davantage. Son cœur est bien moins limité que ses forces : au lieu de six, il en est entré dix-huit dans cette petite maison. Il est vrai qu’elles n’ont pas demeuré toutes ensemble à même temps ; mais pour l’ordinaire, elles étaient six ou sept logées avec Madame de la Peltrie, trois religieuses et deux filles françaises, et tout cela en deux petites chambres, où de nouveau sont encore entrées deux Religieuses (celles de Paris), sans compter les petites filles françaises qui vont en ce petit monastère pour être instruites, sans compter aussi les filles et les femmes Sauvages, qui entrent à toute heure dans la chambre où on enseigne leurs petites compatriotes, et qui assez souvent y passent la nuit, étant surprises de mauvais temps ou retenues pour quelque autre sujet. » Et Le Jeune conclut : « Je vous laisse à penser combien grandes sont les incommodités qui proviennent d’un lieu si rétréci. » RJ 1640 (Q 44 ; C XIX, 36-38).

11. La filleule de Madame de la Peltrie. Elle était âgée de 10 ans.

CORRESPONDANCE

et qui vit comme un saint, lui commanda de revenir au séminaire : ce qu’elle fit12. Elle n’y fut pas deux jours qu’il y eut un changement admirable ; elle ne semblait plus être elle-même, tant elle était portée à la prière et aux pratiques de la piété chrétienne, en sorte qu’aujourd’hui elle est l’exemple des filles de Québec, quoiqu’elles soient toutes très bien élevées13. Sitôt qu’elle a fait une faute, elle en vient demander pardon à genoux, et elle fait les pénitences qu’on lui donne avec une douceur et affabilité incroyable. En un mot, on ne la peut regarder sans être touché de dévotion, tant son visage marque d’innocence et de grâce intérieure.

En ce même temps, on nous donna une grande fille âgée de dix-sept ans, appelée Marie Amiskouevan. Il ne se peut rien voir de plus souple ni de plus innocent, ni encore de plus candide, car nous ne l’avons pas surprise une seule fois dans le mensonge, qui14 est une grande vertu dans les Sauvages. Si ses compagnes l’accusent, elle ne s’excuse jamais. Elle est si ardente à prier Dieu, qu’il ne la faut jamais avertir de le faire ; elle y porte même les autres, et il semble qu’elle soit leur mère, tant elle a de charité pour elles. Elle a un grand esprit pour retenir ce qu’on lui enseigne, particulièrement des mystères de notre sainte foi, ce qui nous fait espérer qu’elle fera de grands biens quand elle sera retournée avec les Sauvages. Elle est recherchée de mariage par un Français, mais on a dessein de la donner à un de sa nation, à cause de l’exemple qu’on espère qu’elle donnera aux Sauvages. O si Dieu donnait la dévotion à quelque personne de France d’aider à lui faire une petite maison ! Elle ferait sans doute une œuvre d’un très grand mérite. Cette fille nous a beau-

12. Ce que la petite coureuse de bois exécuta, non sans résistance. Le P. Le Jeune dans une allusion qu’il fait à cette dernière fugue, où il se met en scène sans se nommer, dit qu’il dut la prendre et faire « semblant de la jeter à la rivière», si elle ne voulait pas obéir à ses parents qui « lui commandaient de demeurer avec ces bonnes filles ». RJ 1641 (Q 4; C XX, 132).

13. Les petites françaises pensionnaires et externes, qui appartenaient aux quelques familles notables du pays : les Repentigny, les la Potherie, les Tilly, etc.

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