‹ Écrits spirituels et historiquesChapitre 111 sur 239 · Voir plus haut la lettre LXIII, page · texte numérisé non relu

Voir plus haut la lettre LXIII, page

CORRESPONDANCE

ne font jamais à leurs mères naturelles. Il y en a quatre qui communièrent à Pâques ; elles firent cette action avec tant de pureté, que la moindre ombre de péché leur faisait peur, et avec tant d'ardeur et de désir de s’unir à Notre-Seigneur, que dans l’attente de le recevoir elles s’écriaient : « Ah ! quand sera-ce que Jésus nous viendra baiser au cœur ? » Le R. P. Pijart, qui les avait baptisées et instruites pour la communion, les voyant se comporter dans une modestie tout angélique, ne put retenir ses larmes. Nous en avons eu dix-huit, sans parler des femmes et des filles sauvages qui ont permission d’entrer au lieu destiné à l’instruction des Françaises et des Sauvages, où elles ne manquent pas de se trouver23.

Après l’instruction et les prières, nous leur faisons festin à leur mode. La faim qu’elles ont est l’horloge qui leur fait juger de l’heure du repas, de sorte que disposant à manger pour nos séminaristes, il faut aussi pourvoir à celles qui doivent survenir. Cela se fait particulièrement l’hiver, que les vieilles gens ne peuvent suivre les Sauvages à la chasse, car si l’on n’avait soin d’eux en ce temps-là, ils mourraient de faim dans les cabanes. Dieu nous a fait la grâce de les pouvoir assister jusqu’au printemps, qu’ils nous ont tenu bonne compagnie, et ce nous sera une singulière consolation de pouvoir continuer à le faire avec le secours des personnes charitables de la France, sans lesquelles cela nous sera absolument impossible, notre petit séminaire ne pouvant suffire de lui-même aux grandes dépenses qu’il faut faire pour l’entretien des séminaristes et pour le secours des autres Sauvages24. Je vous en assure, Madame, cette dépense n’est pas croyable. Nous avions

23. « Ceux qui passent ici de votre France, écrit le P. Le Jeune au Provincial de France, sont quasi tous trompés en un point : ils ont des pensées extrêmement basses de nos Sauvages. Ils les croient massifs et pesants, et sitôt qu’ils les ont pratiqués, ils confessent que la seule éducation et non l’esprit manque à ces peuples » RJ 1640 (Q 44-45 ; C XIX, 38). Les traits rapportés par les lettres des Ursulines justifient amplement cette remarque sur l’intelligence des Sauvages.

24. Nous reviendrons un peu plus loin sur cette insuffisance de la fondation.

DE MARIE DE L’INCARNATION 177

apporté des habits pour deux ans ; tout a été employé dès cette année, de sorte même que n’ayant plus de quoi les vêtir, nous avons été obligées de leur donner une partie des nôtres. Tout le linge que Madame notre fondatrice nous avait donné pour nos usages, et partie de celui que nos Mères de France nous avaient envoyé, a pareillement été consommé à les nettoyer et à les couvrir. Ce nous est une singulière consolation de nous priver de tout ce qui est le plus nécessaire, pour gagner des âmes à Jésus-Christ, et nous aimerions mieux manquer de tout, que de laisser nos filles dans la saleté insupportable qu’elles apportent de leurs cabanes. Quand on nous les donne elles sont nues comme un ver, et il les faut laver depuis la tête jusqu’aux pieds, à cause de la graisse dont leurs parents les oignent par tout le corps ; et quelque diligence qu’on fasse, et quoiqu’on les change souvent de linge et d’habits, on ne peut de longtemps les épuiser de la vermine causée par l’abondance de leurs graisses. Une Sœur emploie une partie du jour à cela. C’est un office que chacune ambitionne avec empressement : celle qui l’emporte s’estime riche d’un si heureux sort, celles qui en sont privées s’en estiment indignes et demeurent dans l’humilité. Madame notre fondatrice l’a exercé presque toute l’année ; aujourd’hui, c’est la Mère Marie de St- Joseph qui jouit de ce bonheur 25.

Outre les filles et les femmes sauvages que nous recevons dans la maison, les hommes nous visitent au parloir, où nous tâchons de leur faire la même charité qu’à leurs femmes, et ce nous est une consolation bien sensible de nous ôter le pain de la bouche pour le donner à ces pauvres gens, afin de leur inspirer l’amour de Notre-Seigneur et de sa sainte foi.

Mais après tout, c’est une providence bien particulière de ce grand Dieu, que nous ayons pu avoir des filles après le grand nombre de celles qui moururent

Page 1