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Marie de T Incarnation

CORRESPONDANCE

l’année dernière. Cette maladie, qui était la petite vérole, étant universelle parmi les Sauvages, se mit dans notre séminaire, qui en peu de jours ressembla à un hôpital. Toutes nos filles eurent cette maladie par trois fois, et quatre en moururent. Nous nous attendions toutes de tomber malades, tant parce que cette maladie était une vraie contagion, qu’à cause que nous étions jour et nuit à les assister, et que le peu de logement que nous avions, nous obligeait d’être continuellement les unes avec les autres. Mais Notre-Seigneur nous assista si puissamment, qu’aucune ne fut incommodée26. Les Sauvages qui ne sont pas chrétiens sont dans cette erreur, que c’est le baptême, l’instruction, et la demeure parmi les Français, qui étaient la cause de cette mortalité 27, ce qui nous faisait croire qu’on ne nous donnerait plus de filles, et qu’on retirerait celles que nous avions déjà. La providence de Dieu y pourvut avec tant de bonté, que les Sauvages mêmes vinrent au devant pour nous prier de prendre leurs filles ; de sorte que si nous avions des vivres et des habits, nous en pourrions recevoir un très grand nombre, quoique nous soyons extrêmement pressées pour les bâtiments. Si Dieu touche le cœur de quelques âmes saintes pour nous aider à nous bâtir proche des Sauvages, comme nous en avons le dessein 28, nous en aurons une grande quantité. Il nous tarde que cette heure n’est venue, pour pouvoir faire plus parfaitement les choses pour lesquelles Notre-Seigneur

26. Cette épidémie dont les ravages s’étendirent à toutes les nations sauvages des bords du Saint-Laurent, et jusqu’à la Huronie, dura plus de cinq mois, dans, son fort. Tous les Sauvages, chrétiens et païens, s'enfuirent de Québec et de Sillery et gagnèrent la forêt où ils ne furent pas davantage à l’abri du fléau. Le Jeune remarque que « tous les Français nés sur le pays furent attaqués de cettecontagion aussi bien que les Sauvages, (mais) que ceux qui (étaient) venus de France en furent exempts, excepté deux ou trois déjà naturalisés à l’air de cette contrée » RJ 1640 (Q 39 ; C XIX, 8-10).

27. Préjugé universel des Sauvages de l’Amérique du Nord, et qui faillit plus d’une fois causer la mort des missionnaires chez les Hurons.

28. Il s’agit seulement de la construction du monastère dans la Haute-Ville, endroit en effet plus rapproché de la résidence de Sillery ; nullement par conséquent, comme on pourrait le croire à première lecture, d’un établissement à Sillerymême, comme celui que préparaient alors les Hospitalières.

DE MARIE DE L’INCARNATION

nous a envoyées dans ce bienheureux pays. Pour tout logement, nous n’avons que deux petites chambres, qui nous servent de cuisine, de réfectoire, de retraite, de classe, de parloir, de chœur29. Nous avons fait bâtir une petite église de bois qui est agréable pour sa pauvreté. Il y a au bout une petite sacristie, où couche un jeune homme qui appartient à Madame de la Peltrie. Il nous sert de tourier et à nous fournir toutes nos nécessités30. On ne croirait pas les dépenses qu’il nous a fallu faire dans cette petite maison, quoiqu’elle soit si pauvre que nous voyons par le plancher reluire les étoiles durant la nuit, et qu’à peine y peut-on tenir une chandelle allumée à cause du vent.

Je vous dirai de quelle manière nous pouvons tenir tant de personnes dans un si petit lieu. L’extrémité des chambres est divisée en cabanes31 faites d’ais de pin : un lit est proche la terre, et l’autre est comme sur le fond, en sorte qu’il y faut monter avec une échelle.. Avec tout cela, nous nous estimons plus heureuses que si nous étions dans le monastère le plus accommodé de la France. Il nous semble que nous sommes trop bien pour le Canada, où pour mon particulier je m’attendais de n’avoir pour tout logement qu’une cabane d’écorce32. Mes Sœurs me disent quelquefois : « Si nous avons quelque peine dans le Canada, c’est de n’en pas avoir et de ne pas assez souffrir. » Nous nous réjouissons lorsqu’on ne nous donne rien, afin d’être pauvres en toutes choses.

Après cela, Madame, ne sommes-nous pas les plus heureuses et les plus avantagées de la terre ? Je ne puis

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