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LXIX. — A la Mère Marie-Gillette Roland

RELIGIEUSE DE LA VISITATION DE TOURS L PP- 335*337. Lettre historique XVI. — R XXXI.

Ma très chère et très aimée Mère,

J’ai reçu une singulière consolation à la lecture de votre lettre. Ni-Misens, eriouek ouasa ouapicha entaien aiega eapitch Khisadkihir arioui Khioua parmir, souuga ouiechimir. Ni-Misens, miouitch Kasasadkihatch Dieu, Kihisadkihir. Voilà qui m’est échappé. C'est-à-dire en notre langue : « Ma Sœur, encore que vous soyez bien loin, néanmoins je vous aime toujours, plus que si je vous voyais. Je vous embrasse fortement, ma Sœur, et parce que vous aimez Dieu, c’est pour cela que je vous aime. » Il me fallait faire cette petite saillie avec ma chère Sœur Gillette, et lui dire à peu près ce que nous disons ordinairement à nos chères néophytes. Il

Lettre LXIX. — Gillette Roland, — la même peut-être que Gillette Roland, fille de Pierre Roland, greffier de la châtellenie épiscopale des Bains, mentionnée comme marraine en 1612 par les registres de Saint-Pierre-des-Corps, — appartenait à l’une des bonnes familles de Tours. En 1619, attachée à la personne de la duchesse de Vendôme, elle avait fait partie de la suite qui accompagnait en Piémont Madame Royale Chrétienne (Christine) de France, sœur de Louis XIII, et le prince Victor Amédée, qu’elle venait d'épouser. Saint François de Sales, aumônier de la princesse, était du cortège. Ce fut dans ce voyage, et sans doute à Tours même, — car les deux époux y vinrent saluer la reine mère, Marie de Médicis, et saint François de Sales y fut avec eux du 18 au 22 septembre (voir ses lettres MDLII-MDLV. Œuvres complètes, Tome XIX. Édition d’Annecy), — que la duchesse de Vendôme piésenta Gillette à l’évêque de Genève et qùe celui-ci prédit à la jeune fille qu’elle serait plus tard religieuse de la Visitation. Revenue du Piémont, Gillette se mit sous la direction de Dom Raymond de St-Bernard, qui venait justement d’arriver à Tours, et commença aussitôt de chercher avec son concours à établir une maison de la Visitation dans la cité. Son projet ne put cependant être réalisé que le 5 mai 1633, après le décès de sa mère et de l’une de ses sœurs. Elle entra dans le monastère dont elle avait été la première fondatrice et y prit le voile sous le nom de sœur Marie-Gillette (Bibliothèque Mazarine. Histoire chronologique des fondations de tout l’Ordre de la Visitation de Sainte-Marie... Ms. 2433). Gillette Roland fit à plusieurs reprises partie du conseil de monastère. Son nom paraît pour la dernière fois dans les actes officiels en 1659. Après cette date, on la perd de vue (Minutes du notaire Gerbeault. Archives départementales d’Indre-et-Loire). Une étroite amitié, dont l’origine remontait au moins au temps où l’une et l’autre étaient sous la direction de Dom Raymond, unissait Gillette Roland et Marie de l’Incarnation.

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faut que je vous avoue qu’en France je ne me fusse jamais donné la peine de lire une histoire ; et maintenant il faut que je lise et médite toute sorte de choses en sauvage. Nous faisons nos études en cette langue barbare comme font ces jeunes enfants qui vont au collège pour apprendre le latin. Nos révérends Pères, quoique grands docteurs, en viennent là aussi bien que nous, et ils le font avec une affection et docilité incroyable. O ma chère Sœur ! quel plaisir de se voir avec une grande troupe de femmes et de filles sauvages, dont les pauvres habits, qui ne sont qu’un bout de peau ou de vieille couverture, n’ont pas si bonne odeur que ceux des dames de France ! mais la candeur et simplicité de leur esprit est si ravissante qu’elle ne se peut dire. Celle des hommes n’est pas moindre. Je vois des capitaines généreux et vaillants se mettre à genoux à mes pieds, me priant de les faire prier Dieu avant que de manger. Ils joignent les mains comme des enfants, et je leur fais dire tout ce que je veux. Il en est arrivé plusieurs d’une nation fort éloignée1 qui, nous voyant, étaient en peine de notre façon de vie. Ils me demandèrent pourquoi nous avions la tête enveloppée, et pourquoi on ne nous voyait que par des trous : c’est ainsi qu’ils appelaient notre grille. Je leur dis que les vierges de notre pays étaient ainsi, et qu’on ne les voyait point autrement. Ils étaient ravis de ce que pour l’amour de leur nation nous avions quitté notre pays, et que, par une pure charité, nous vêtions et nourrissions leurs filles comme si elles nous eussent appartenu. L’un d’eux me dit : « Tu sauras bientôt parler comme nous ; pour nous, nous n’avons point encore d’esprit, mais nous en aurons quand nous serons instruits et baptisés. » Le bon Étienne Pigarouich2, qui avant son baptême était un fameux sorcier, est maintenant un homme tout de feu ; aussi sa foi a mérité que Dieu fît un miracle

1. Peut-être les Abénakis qui au mois de juin precedent avaient conduit à Québec cet Anglais de la Nouvelle-Angleterre, dont fait mention RJ 1640

(Q 35-36 ; C XVIII, 234). t

2. Voir RJ 1640 (Q 27 ; C XVIII, 188-296). Mais il y a là aussi des souvenirs personnels de conversation au parloir avec ce Sauvage.

CORRESPONDANCE

en sa faveur. A son retour de la chasse, il dit au révérend Père Le Jeune : « Celui qui a tout fait m’a beaucoup aidé. J’étais tout languissant et prêt à mourir. En cet état je dis à ma femme : Prie celui qui a tout fait, afin qu’il me guérisse. Il est bon ; néanmoins, s’il veut que je meure, je veux bien mourir. Alors ma femme fit cette prière : Toi qui as tout fait, tu me peux aider ; guéris mon mari, car nous croyons en toi ; et encore bien que tu voulusses qu’il mourût, nous ne cesserons jamais de croire en toi. Au même instant que ma femme eut fait cette prière, je me trouvai guéri. Il me fit la grâce entière, car je me trouve encore tout plein de force ; et comme nous n’avions point de canot, je fis ma prière disant : Toi qui as tout fait, tu me peux aider, et je t’en prie, car je n’ai jamais fait de canot. Je me mis donc à faire ce canot, et non seulement j’en vins à bout, mais encore je le fis parfaitement. Hé bien! Père Le Jeune, celui qui a tout fait ne m’a-t-il pas bien aidé ? Je serais mort sans lui, et me voici en parfaite santé. Mais j’ai une question à te faire : Lorsque nous sommes éloignés et que nous ne pouvons entendre la messe, ne serait-il pas bon que j’eusse une chandelle en priant Dieu ? Tu me défends de penser à autre chose qu’à lui. Néanmoins lorsque je le prie, l’envie me vient de regarder si tous mes gens sont en prière ; alors tout doucement et de peur de leur donner mauvais exemple, je tourne les yeux, et aussitôt je les referme de même. Dans la résolution que j’avais faite de châtier les désobéissants, il y en eut un sur la tête duquel je mis de la cendre rouge. Est-ce mal fait que de faire tout cela ?» — On ne peut voir ce bon chrétien sans avoir de la dévotion. Il y a encore deux capitaines à Sillery, qui vivent saintement, et ces trois tiennent tout dans le devoir3.

Quant à ce qui nous touche plus particulièrement, nous ressentons tous les jours les effets de l’amoureuse providence de Dieu en notre endroit. Je pensais que

3. Noël Négabamat, chef des Algonquins, et Jean-Baptiste Etinechkaouat, chef des Montagnais, tous les deux fixés à Sillery.

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cette année nous manquerions de tout, à cause de notre extrême pauvreté : M. Marchand4 nous a donné de quoi vêtir nos séminaristes, un ciboire et des outils pour le travail; vos bonnes Mères de Paris nous ont envoyé un présent de valeur de plus de deux cent cinquante livres ; nos chères Mères de Tours et de Loches nous ont fait une bonne aumône ; nos amis de Tours s’y sont joints5 ; et tout cela nous a ôtées de la nécessité où nous étions d’employer nos tours de lit à faire des habits à nos filles, selon la résolution que nous en avions prise 6. Voilà donc ce que la divine Providence fait pour ses enfants, et je vous assure qu’elle a pour nous un soin tout particulier. Les habitants de Québec nous donnent des légumes et d’autres semblables rafraîchissements7, en sorte que nous sommes trop à notre aise. Nous avons passé cet hiver aussi doucement qu’en France ; et quoique nous soyons pressées dans un petit trou où il n’y a

4. Les Mathurin Marchand, père et fils, étaient des commerçants en soieries, personnages considérables dans leur corporation et parmi les notables de Tours. L’un et l’autre sont qualifiés par les actes de « honorable homme ». Mathurin Marchand le jeune était fils de Mathurin Marchand l’ancien et de Madeleine Proust. Il avait une sœur, Madeleine, mariée à François Millon, conseiller du roi, assesseur civil et criminel à Tours, qui sera toute sa vie une amie de Marie de l’Incarnation et une bienfaitrice du séminaire des Sauvagesses. Mathurin Marchand s’était marié à Anne Brosseau, dont il eut une fille, Anne, qui fit profession aux carmélites de Tours en 1648. (Voir Registres des paroisses de Tours et Registre des professions du Carmel de Tours) . De Mathurin Marchand le jeune, Dom Claude Martin, dit dans une note marginale de L (p-337) : « C’était un bourgeois de Tours d’une haute piété et ami intime de la Mère de l’Incarnation. » On peut même croire, d’après les Registres, que les Guyart ou les Michelet étaient apparentés aux Marchand. Le Registre des Bienfaiteurs des Ursulines de Québec porte pour l’année 1640 : « Par M. Marchand : 500 livres ». On voit qu’il avait complété son don en espèces par des envois d’étoffes et autres objets.

5. Registre des Bienfaiteurs... : « Par nos Mères de Tours, 530 livres. — Par nos Mères de Loches, 160 livres. » Le don des amis tourangeaux n’est pas spécifié... Il est englobé dans celui des Ursulines.

6. Voir plus haut ce que Marie de l’Incarnation dit de l’épuisement rapide de la provision d’étoffes et de linge apportée de France, l’année précédente. C’était la suite de l’épidémie qui avait sévi chez les Sauvages. Les Hospitalières souffraient de la même pénurie et pour la même raison.

7. Rafraîchissements, provisions de viande et de légumes frais. C’était pour les familles de Québec leur manière d’acquitter les frais de pension et d’éducation de leurs filles. Ces paiements en nature, imposés par les conditions économiques de la colonie à ses débuts, — car l’argent y était rare, — continuèrent assez longtemps. Mais les habitants ne faisaient pas que d’acquitter leurs dettes. La charité, malgré la pauvreté générale, était grande parmi eux.

Marie de l’Incarnation

CORRESPONDANCE

point d’air, nous n’y avons point été malades, et jamais je ne me sentis si forte8. Si en France on ne mangeait que du lard et du poisson salé comme nous faisons ici, on serait malade et on n’aurait point de voix ; nous nous portons fort bien et nous chantons mieux qu’on ne fait en France ; l’air est excellent 9. Aussi est-ce un paradis terrestre, où les croix et les épines naissent si amoureusement, que plus on en est piquée, plus le cœur est rempli de douceur. Priez Notre-Seigneur qu’il me fasse la grâce de les aimer toujours. Adieu, ma chère Sœur.

De Québec, le 4 de septembre 1640.

LXX. — A UN DE SES FRÈRES L pp. 337-339, Lettre historique XVII. — R XXXII.

Mon très cher Frère,

Béni soit le Roi du ciel et de la terre, qui, par sa bonté, a fait arriver les vaisseaux à notre port, après avoir couru les risques de l’armée navale des ennemis, et s’être sauvés par le moyen d’une escorte de quarante vaisseaux, que Monseigneur le cardinal de Richelieu

8. Euphémisme qui se comprend assez bien, si l’on songe que les chaleurs de l’été, — il fait « ici aussi chaud qu’en Italie, » écrivait Marie de l’Incarnation dans la lettre LXVII, — avaient repoussé au second plan les rigueurs de l’hiver passé.

9. Les Relations ont souvent vanté la salubrité du climat de la Nouvelle- France. « Des filles tendres, devait dire le P. Vimont en 1642, qui craignent un brin de neige en France, ne s’étonnent pas ici d’en voir des montagnes. Un frimas les enrhumait dans des maisons bien fermées, et un gros et grand et bien long hiver, armé de neiges et de glaces depuis les pieds jusques à la tête, ne leur fait quasi autre mal que les tenir en bon appétit. Votre froid humide et attachant est importun ; le nôtre est plus piquant, mais il est coi et serein, et à mon avis plus agréable, quoique plus rude » RJ 1642 (Q 3 ; C XXII, 40). Marie de l’Incarnation, en pensant aux hivers pluvieux et humides du val de la Loire et à ses brouillards, pouvait et devait faire sienne la dernière remarque de Vimont. Elle reparlera ailleurs des avantages du climat canadien.

Lettre LXX. — Si la lettre LXVII est adressée à Hélye Guyart, le destinataire de la présente doit être un personnage différent, l’un des autres frères de Marie de l’Incarnation que nous avons mentionnés dans la lettre LIII, et probablement Mathieu Guyart. — R, comme précédemment et sans plus de raison, corrige L et imprime : A un de ses beaux-frères.

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envoya à la prière de madame la duchesse d’ Aiguillon 1 ! Nous avons reçu ce qu’on nous envoyait de France et tout ensemble votre charité, dont je vous suis beaucoup obligée et vous en rends mes très humbles actions de grâces2. Nous avons toujours fait nos fonctions envers les filles, tant sauvages que françaises, depuis que nous sommes en ce bout du monde, outre les femmes externes qui sont souvent parmi nous. A cette fin nous étudions la langue algonquine par préceptes et par méthode, ce qui est très difficile. Notre-Seigneur néanmoins me fait la grâce d’y trouver de la facilité, ce qui m’est d’une très grande consolation. L’on nous figurait le Canada comme un lieu d’horreur ; on nous disait que c’était les faubourgs de l’enfer, et qu’il n’y avait pas au monde un pays plus méprisable3. Nous expérimentons le contraire, car nous y trouvons un paradis, que pour mon particulier je suis indigne d’habiter. Il y a des filles sauvages qui n’ont rien de la barbarie. Elles perdent tout ce qu’elles ont de sauvage sitôt qu’elles sont lavées des eaux du saint baptême, en sorte que ceux qui les ont vues auparavant courir dans les bois comme des bêtes, sont ravis et pleurent de joie de les voir, douces comme des brebis, s’approcher de la sainte Table pour y recevoir le véritable Agneau. L’on n’eût jamais cru qu’elles eussent pu demeurer enfermées dans un cloître :

1. Il s’agit de la flotte de Dieppe, qui à la hauteur du Hâvre avait été encadrée par 40 vaisseaux de guerre et à la faveur de cette escorte avait pu sortir saine et sauve des eaux de la Manche (Voir la lettre LXV, note 5).

2. Le Registre des Bienfaiteurs des Ursulines n’a conservé aucune trace de ces dons particuliers.

3. Au temps de Louis XIII, le Canada était mal famé en France. Dans les Écrits (II, p. 319 et p. 322, note 11) nous en avons cité quelques traits empruntés à G. d’Avenel ( Richelieu et la Monarchie absolue, T. III, p. 223). V pp. 387-389 en fournit un autre, à propos de la vocation missionnaire de Marie de St- Joseph, que nous rapporterons dans la notice nécrologique de cette religieuse. Sous Louis XIV, les propos les plus extravagants et les moins favorables continuèrent de circuler sur la colonie. En 1664, une religieuse de Port-Royal, internée chez les Visitandines de la rue Saint- Antoine, la sœur Christine Briquet, se déclare prête à tout, même « à aller en Canada ou dans un cachot » plutôt que de trahir la vérité (Relation de la Sœur Madeleine de Ste-Christine Briquet... sur sa captivité). Cette impertinence est tout de même l’indice de l’état de l’opinion publique â cette époque.

CORRESPONDANCE

elles y demeurent néanmoins sans peine, et n’en sortent point sans congé.

Je ne parle point des consolations que nous avons de voir le progrès de nos nouveaux chrétiens qui se sont rendus sédentaires. L’on voit des sorciers devenus apôtres et prêcher hardiment l’Évangile à leurs compatriotes4. La Relation vous le dira, car les lettres sont arrivées si tard, que je n’ai pas le loisir de m’étendre5. Comme vous êtes jaloux de la gloire du Roi des Nations, votre cœur sera comblé de joie d’apprendre que douze cents personnes ont été baptisées. Ce sont des effets du Bras toutpuissant 6, qui, par les travaux de sa vie et de sa passion, s’est acquis tous ces peuples. On en a encore découvert de nouveaux, à la conversion desquels on va travailler. Ils soupirent après notre sainte foi, et les Révérends Pères de la Compagnie, de leur part, n’épargnent ni vie ni santé pour les gagner entièrement à Jésus-Christ7. De notre côté, nous y contribuons de tout notre possible. Il me semble que lorsque nous faisons festin à nos Sauvages, et que, pour en traiter splendidement soixante ou quatre-vingts, on n’y emploie qu’environ un boisseau de pruneaux noirs, quatre pains de six livres pièce, quatre mesures de farine de pois ou de blé d’Inde, une douzaine de chandelles de suif fondues, deux ou trois livres de gros lard, afin que tout soit bien gras, car c’est ce qu’ils aiment8, il me semble, dis-je, que l’on doit déplorer les grandes superfluités du monde, puisque si

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