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Dans le Cœur de Jésus

DE MARIE DE L’INCARNATION

Mère, mais mon cœur s’est épanché insensiblement et n’a pu s’empêcher de vous parler par ma plume. Nous habitons un quartier où les Montagnais, les Algonquins, les Abnaquiouois et ceux du Saguenay2 se vont arrêter3, parce que tous veulent croire et obéir à Dieu. N’est-ce pas là pour mourir de joie ? Un homme de leurs côtes4, qui a été baptisé depuis peu, a plus fait par ses sermons que cent prédicateurs n’auraient fait en plusieurs années. C’est le bon chrétien Charles, de Tadoussac5. Il n’y a que deux jours que je prenais un singulier plaisir à lui faire raconter ses harangues, et de quelle manière il s’est comporté au dernier voyage qu’il a fait à Tadoussac, où il emporta tous les cœurs pour les faire acquiescer à la doctrine que le Père Le Jeune leur prêchait6. Enfin l’on voyait prêcher deux Apôtres en même temps, l’un jésuite, et l’autre sauvage, chrétien seulement depuis six mois.

Dans l’entretien que j’eus avec ce bon néophyte, je demeurai vivement touchée lorsqu’il me disait si fervemment ce qu’il avait fait pour gagner ses compa-

2. Les Sauvages du Saguenay habitaient la région montagneuse baignée par le Saguenay, affluent du Saint-Laurent. Ils s’étendaient au-dessus de Tadoussac très avant dans les terres, vers le nord. Les Montagnais occupaient toute la rive nord du Saint-Laurent depuis Tadoussac jusqu’à Québec et un peu au delà. Les Algonquins commençaient aux Trois-Rivières et peuplaient surtout le bassin de l’Outaouais (l’Ottawa actuel), autre affluent du Saint Laurent, qui se jette dans ce fleuve à la pointe occidentale de l’île de Montréal. Leur centre principal était ITle des Allumettes, dans l’Outaouais ; aussi désignait-on leur tribu la plus importante sous le nom d’Algonquins de l’Ile. Les Algonquins de l’Outaouais touchaient à la Huronie.

3. C’est-à-dire renoncer à leur vie errante pour adopter la vie sédentaire. Québec était l’endroit tout désigné pour cette concentration d’où l’on attendait la conversion des peuples du Canada et la colonisation de la Nouvelle-France. Réduire une famille, c’était selon le P. Le Jeune, convertir tous ses descendants et faire un petit peuple chrétien.

4. Côtes, la région montagneuse de la rive nord du Saint-Laurent. R : Côtés.

5. Ce Sauvage, nommé Charles Meiachkaouat, était un des principaux chefs de famille de Tadoussac. Il avait été baptise au mois de novembre précédent, et était venu se joindre avec deux de ses compagnons aux néophytes de Sillery. RJ 1641 (Q 14; C XX, 184). Son apostolat chez ses compatriotes est raconté par la même Relation (Q 14-20; C XX, 184-212).

6. Cette première mission de Tadoussac, au printemps de 1641, fut en effet l’œuvre du P. Le Jeune. If l’a racontée en détail (RJ 1641, chap. IV et XII), mais comme toujours sans se nommer. Arrivé à Tadoussac le 2 juin, il en repartait le 29 pour Québec, après avoir pris un premier contact avec plusieurs nations de la région et avoir administré quatorze ou quinze baptêmes.

Marie de l’Incarnation

CORRESPONDANCE

triotes. Je lui dis pour l’encourager encore davantage : « Je te veux donner de la bougie et des images, afin que tu puisses prier le matin et le soir, lorsque tu seras à la chasse. » — « Cela va bien, me dit-il ; je m’en vais te montrer comme je dresserai mon autel et de quelle manière je prierai Dieu. » Il plaça ses images, puis il se mit à genoux, et ayant fait le signe de la croix il pria quelque temps avec tant d’ardeur, et entra dans un si profond recueillement qu’il semblait qu’il fût ravi.

Ce fut lui qui dressa une cabane au Père Le Jeune à Tadoussac, et qui lui fit une petite chapelle. C’était lui encore qui le gardait, de crainte que quelque ennemi de la foi ne l’abordât. « Mon Père, lui disait-il, je porte mon pistolet pour te garder, et je ferai autant de pas que toi, car il y a des méchants qui ne te veulent pas de bien. » Ce généreux chrétien a une femme païenne des plus méchantes et des plus insupportables, qui lui fait mille peines : il souffre ses malices et ses emportements avec patience, et ne l’a point encore voulu quitter, pour tâcher de la convertir et pour sauver l’âme d’une petite fille qu’elle perdrait, parce que c’est la coutume du pays que, quand les personnes mariées se séparent, la femme emmène les enfants.

Nous avons un grand nombre de semblables dévots et de dévotes Sauvages, qui s’entendent très bien à la récollection intérieure ; ils nous visitent fort souvent, mais avec tant de grâce que cela nous ravit. Les capitaines règlent leurs visites comme les personnes de qualité font en France. Il y a cette différence qu’on ne fait point de festins à nos parloirs de France, mais l’on en fait en celui-ci. On leur sert de bons plats de sagamité, de farine d’Inde et de pois qui passent entre eux pour un grand régal, car ce serait une chose honteuse d’envoyer un Sauvage sans lui présenter à manger. Nous sommes heureuses d’avoir des écuelles de bois ou d’écorce7,

7. Cette vaisselle d’écorce était celle même dont se servaient les Sauvages, et qu’ils appelaient des ouragana : des ouragans, comme disaient les Français (RJ 1633. Q 4 ; C V, 96).

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Deuxième Page de la lettre de Marie de l’Incarnation a son fils (du 4 septembre 1641)

(Bibliothèque Mazarine. Ms. 2467.)

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Adresse de la lettre de Marie de l’Incarnation a son fils (du 4 septembre 1641)

(Bibliothèque Mazarine. Ms. 2467.)

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DE MARIE DE L’INCARNATION

même pour les capitaines. Faute de petites cuillères, ils se servent souvent de celle de notre pot, ou bien ils prennent des écuelles à oreilles afin de manger plus à Taise. Voilà la simplicité de ces bonnes gens. Nos séminaristes sont plus polies, car l’habitude qu’elles ont d’être avec nous les rend tout autres.

Une femme sauvage voulant coucher chez nous, assista aux prières et à l’examen de conscience qu’on fait faire aux séminaristes. Cette femme ayant paru triste, on lui en demanda la cause. « Hélas, dit-elle, je n’avais point encore su qu’il fallait faire l’examen à la fin de la journée, voilà pourquoi je suis triste, mais désormais je le ferai toujours. » C’est là un point que nous inculquons fort à nos séminaristes et que nous reconnaissons leur être fort utile ; car d’elles-mêmes elles disent leurs fautes tout haut, et par cette déclaration nous connaissons la pureté de leurs cœurs.

Vos révérendes Mères de Paris8 ont marié cette année une de nos filles ; je leur envoie un billet pour une autre. Notre-Seigneur leur rendra abondamment cette charité. Vous m’obligez infiniment de celle que vous voulez nous faire. Il est vrai, ma très bonne Mère, qu’il nous faut trouver à cette première flotte près de six mille livres, tant pour payer nos ouvriers et nos matériaux, que pour faire notre provision de vivres : ce qui nous oblige à nous priver cette année de toute sorte de rafraîchissements et de commodités, même nécessaires, pour prier nos amis de nous donner en argent les aumônes qu’ils voudraient nous donner en d’autres manières9. C’est ce

8. R: Nos. Correction maladroite, car il ne s’agit pas des Ursulines du Faubourg Saint-Jacques, mais des Visitandines de la rue Saint- Antoine, que nous avons déjà trouvées parmi les bienfaiteurs de 1640.

9. En tout et pour tout, le Registre des Bienfaiteurs porte pour 1641 cette unique mention : « 200 aunes de toile, 150 de serge et 32 d’étamine, tant de Paris que de Tours, Loches et autres amis. » Ce laconisme s’explique peut-être par la perte des mémoires contemporains. Déjà dans la Relation de 1640, nous avons trouvé des allusions à des aumônes excédant certainement la somme dont on a conservé la mention (Q 48 ; C XIX, 58). Mais en outre, nous savons positivement par le P. Le Jeune qu’en 1641 « des personnes de mérite et de vertu » adressèrent de France aux Ursulines des aumônes en espèces pour les aider « à marier quelque séminariste » et « lui faire une petite maisonnette ». Ces aumônes se montaient

CORRESPONDANCE

qui me fait aussi vous supplier de donner à ma Révérende Mère Prieure de notre maison de Tours celle qu’il vous plaira de nous faire. Je fais la même prière à tous nos bienfaiteurs de Paris et d’ailleurs. C’est pour nous tirer de l’extrême incommodité où nous sommes ; car nous souffrirons toujours jusqu’à ce que nous soyons bâties10. L’on jette les fondements de notre monastère proche le Fort de Québec, qui est le lieu le plus sûr11.

Il faut que je finisse, après vous avoir dit que tous les révérends Pères de la Compagnie se rendent admirables par leurs actions héroïques. Ils ne craignent ni vie ni mort, se jetant par un saint aveuglement dans la barbarie la plus féroce. On les bafoue, on les frappe, on les tient pour sorciers, et ils font gloire de tout cela ; aussi Dieu bénit leur travail par le grand nombre de peuples qu’il convertit par leur moyen. Adieu, ma très chère Mère, je vous embrasse un million de fois. C’est sans feintise12 que je suis toute vôtre en celui qui est notre tout.

De Québec, le 24 août 1641.

chaque fois à cent écus (trois cents livres). RJ 1641 (Q 3 ; C X, 126). Nous avons là l’indication probable de la valeur de l’aumône de la Visitation de la rue Saint- Antoine. Quant à la séminariste ainsi dotée, c’est l’algonquine Madeleine Amiskoueian de la lettre LXVI. Elle était rentrée depuis peu chez les siens qui résidaient aux Trois-Rivières. On la maria à un Sauvage de sa nation (1).

10. Incommodité résultant de l’exiguïté du local : « Notre logement était si petit, écrira plus tard Marie de l’Incarnation, en repensant à ces premières années, qu’en une chambre d’environ seize pieds en carré (un peu plus de cinq mètres carrés), étaient notre chœur, notre parloir, dortoir, réfectoire, et dans une autre la classe pour les Françaises et Sauvages et pour notre cuisine... Nous fûmes plus de trois ans en ce petit logement avec des grandes souffrances et incommodités selon le corps, mais très contentes selon l’esprit » ( Écrits II, pp. 372, 374).

11. Les Ursulines, écrira Vimont en 1643, « sont en lieu d’assurance, autant qu’il est possible dans le Canada, étant placées à 80 ou 100 pas du Fort (environ 160 mètres) » RJ 1643 (Q 6 ; C XXIII, 290).

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