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Sans feintise, en toute sincérité

NOTE

(1) Le mariage des séminaristes sauvagesses. — L’établissement des jeunes Sauvagesses était bien vite apparu aux missionnaires, et surtout au P. Le Jeune, le mieux informé de tous, comme un moyen très efficace d’évangélisation et de

colonisation. L’une des premières et des plus urgentes tâches était d’arracher les Sauvages à leur vie vagabonde. Certaines nations, comme les Hurons, étaient sédentaires ; mais le plus grand nombre étaient errantes. C’était le cas de toutes les tribus montagnaises et algonquines des rives du Saint-Laurent. La civilisation ne pouvait avoir aucune prise sur elles, tant qu’elles ne seraient pas fixées au sol. Leur « déserter » une terre, comme l’on disait (la leur défricher), leur bâtir une petite maison « à la française », était une amorce, sinon irrésistible, du moins bien puissante. Elle avait réussi à Sillery, où « du premier coup, deux familles composées d’environ vingt personnes (s’étaient prises) à cette divine attrape » RJ 1638 (Q 2; C XIV, 126). Mais l’humeur des Sauvages était si inconstante ! L’attrait de la vie libre l’emportait sur le sentiment de la sécurité, et la forêt sur le champ. Le mariage avec une Sauvagesse francisée apportait un nouvel élément de stabilité, non le moindre. D’abord la dot était sur l'esprit des autres Sauvagesses une fascination. A propos d’une petite fille sauvage confiée à la Mère Madeleine de St-Joseph, prieure du Carmel de l’Incarnation du Faubourg Saint-Jacques, et à laquelle de grandes Dames, même «Madame la Princesse » (Charlotte Marguerite de Montmorency, mère du grand Condé) prodiguaient toutes sortes de marques d’intérêt, Le Jeune écrivait : « Oserai-je bien dire un petit mot en faveur de cette nouvelle chrétienne? Si on lui voulait donner son mariage, quand elle sera dans l’âge nubile, et puis la faire repasser en ces contrées, je crois qu’on ferait beaucoup pour la gloire de Notre-Seigneur, pour ce qu’une petite fille sauvage, étant ici à son aise, mariée à quelque Français ou Sauvage chrétien, serait une puissante chaîne pour arrêter quelques-unes de ses compatriotes errantes. C’est où il faut viser, si on veut puissamment secourir cette nation» RJ 1637 (Q 4 ; C XI, 52). Mais les parents étaient aussi sensibles à cette dot que leurs filles, et les jeunes gens en quête de femme ne lui étaient pas non plus indifférents.

Les Ursulines étaient tout de suite entrées dans la pensée de Le Jeune, et avec son aide, et celle du P. Charles Lalemant, missionnaire à Québec encore en 1638 et maintenant procureur de la Mission de la Nouvelle-France à Paris, elles recherchaient, dans le monde charitable, des bienfaitrices et des marraines pour leurs petites séminaristes. Leurs sollicitations rencontraient de l’écho : « car il se trouve quelques personnes en France de mérite et de vertu, qui prennent cette dévotion vraiment chrétienne de marier quelques séminaristes. Ils emploient par exemple cent écus pour lui faire une petite maisonnette, et voilà une famille arrêtée, avec quelque autre aide qu’on lui donne de cultiver un peu de terre pour son vivre. » Le Jeune faisait au surplus de la publicité pour cette bonne œuvre : « Elles ont, continuait-il en parlant des Mères, quatre séminaristes quasi toutes prêtes à marier ; je prie Dieu qu’il les favorise d’un heureux rencontre. Si cette piété touche le cœur de plusieurs, les Sauvages quitteront les bois pour nous venir joindre, et les parents donneront leurs enfants au séminaire, pour pouvoir entrer dans ces maisons, et pour jouir de cette aumône enregistrée dans les cahiers du grand Dieu » RJ 1641 (Q 3 ; C XX, 126).

En 1641, les Ursulines marièrent une de leurs séminaristes. C’était déjà à cette jeune fille, Madeleine Amiskoueian, que Le Jeune pensait dès 1637, alors qu’elle était encore dans la maison de Guillaume Hubou et de Marie Rollet, et qu elle

CORRESPONDANCE

n’avait que treize ou quatorze ans : « Je me promets bien de la bonté de Notre- Seigneur, écrivait-il dans le même chapitre où il venait de parler de la petite pensionnaire des Carmélites de Paris, qu’il fera ouvrir les mains de quelques-uns de ses amis pour en marier une autre que nous avons ici, en la maison de l’un de nos Français qui la nourrit et entretient maintenant. Comme je la vois grandir tous les jours, je demandai n’a pas longtemps à nos Pères qui sont ici, quel secours nous lui pourrions donner en cas qu’elle se mariât. Je proposai de lui faire bâtir une petite maison et de lui faire défricher quelques terres, et la nourrir jusques à ce qu’elle eût de quoi suffisamment» (Q 4;C XI, 52-54). Si modestes que fussent ces prétentions, le dénuement de la Mission pouvait les faire paraître déraisonnables : « Cela, ajoute Le Jeune, fut trouvé grand dans nos difficultés, car en vérité les premiers commencements sont remplis de très grandes dépenses. » Mais il tenait à son idée, qu’il savait bonne. Il en confère avec le P. Lalemant, alors supérieur de Notre-Dame des Anges, qui lui répond : « J’ai pensé à ce que Votre Révérence nous dit l’autre jour du mariage d’Amiskouetan... qui n’est pas encore baptisée (et qui ne portait par conséquent que son nom sauvage) : si celui qui la veut épouser est un homme craignant Dieu, faisons un effort : que savonsnous si Dieu ne veut point entrer par cette porte ?» Le Jeune attendit : « Dieu fera tout en son temps, conclut-il, avec son optimisme coutumier ; il saura si bien ménager cet effort qu’il ne disloquera point nos bras, lesquels n’ont point d'autre appui qu’en sa puissance. »

Trois ans plus tard, Le Jeune voyait sa confiance récompensée : « Nous avons marié cette année, écrit-il en 1641, Madeleine de Saint- Joseph Amiskouetan, tirée (du) séminaire (des Ursulines). Cette jeune femme sortit bien couverte de leur maison : les Mères lui donnèrent son petit ameublement. » Il attribuait la bonne fortune de sa protégée à l’intervention de sa vénérable patronne : « Elle porte le nom de Bse Mère Madeleine de St- Joseph, carmélite ; cette âme sainte, honorée de Dieu par plusieurs miracles, a procuré sur la terre la dot du mariage de cette jeune néophyte ; je ne doute nullement qu’elle ne parle puissamment pour elle dedans les cieux, et pour ceux qui travaillent en cette vigne qu’elle a tant chérie (Madeleine de St-Joseph était morte depuis 1637) ». RJ 1641, (Q 3 ; C XX, 126). Ce ne fut cependant pas le Carmel, qui du reste s’intéressait aux petites élèves des Ursulines de Québec, qui fournit la dot de la jeune Sauvagesse, mais la Visitation de la rue Saint -Antoine.

DE MARIE DE L’INCARNATION

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