‹ Écrits spirituels et historiquesChapitre 133 sur 239 · RELIGIEUSE DE LA VISITATION DE TOURS · texte numérisé non relu

RELIGIEUSE DE LA VISITATION DE TOURS

L pp. 27-28, Lettre spirituelle XVII. — R XXXVI.

Ma révérende et chère Mère,

La paix et l’amour de notre tout aimable Jésus !

Mon cœur conserve toujours l’amour qu’il a pour ma chère Sœur Gillette, de qui nous parlons souvent, comme d’une personne dont la mémoire nous est très chère1. Vous m’avez beaucoup consolée de me donner des nouvelles de ma très chère Sœur Louise-Françoise. J’ai béni notre bon Dieu de l’avoir si amoureusement appelée. Je vous prie de l’assurer que je prie et fais prier pour elle, afin que Notre-Seigneur lui donne la persévérance en ses saintes résolutions2. Vive Jésus! ma très chère Sœur ; vive Jésus qui fait tant et tant de miséricordes aux pauvres ! Il m’en fait tant, et de si grandes, que je ne vous les puis exprimer. Qui suis-je, ma très aimée

Lettre LXXV. — 1. Nous, c’est-à-dire, Marie de l’Incarnation et Marie de St- Joseph, les deux Ursulines tourangelles.

2. La liste des professes de la Visitation de Tours conservée dans les minutes notariales relatives à ce monastère, déposées aux Archives départementales d’Indre-et-Loire, ne mentionne en 1643 qu’une seule religieuse du nom de Louise- Françoise : la Sœur Louise-Françoise Rogier de la Marbelière, la Louison des Mémoires de Mlle de Montpensier ( Mémoires , édition Chéruel I, p. 20 et II, p. 275), des Historiettes de Tallemant des Réaux ( Historiettes , édition Techner II, p. 285 et ss.), de la Muse historique de Loret (Muse, lettre du 2 août 1653) et des Mémoires de Nicolas Goulas (Mémoires, édition de la Société de l’Histoire de France, I, XXVIII-XXIX, pp. 319-333). Fille de feu Jean Rogier, sieur de la Marbelière, ancien maire et échevin de Tours, née vers 1621, Louise-Françoise, qui jouit un moment, pour son malheur, des faveurs de Gaston d’Orléans, frère de Louis XIII, était entrée en 1640 à la Visitation de Tours, dont elle devint une des principales bienfaitrices. Elle devait y mourir en 1707, à 91 ans, après une longue pénitence de ses quelques années d’égarement. La Mère Louise, comme on dira plus tard — elle avait été quelque temps supérieure de son monastère — , encouragea l’abbé de Rancé dans sa conversion et entretint avec lui une longue et intime correspondance, dont les archives de la Trappe nous ont conservé de trop rares pièces (Bibliographie et Iconographie de la Trappe, par Henri Tournouer, Mortagne, 1894). Des écrivains modernes, à la suite de l’abbé Dubois, l’un des biographes de Rancé, l’ont appelée à tort Louise Testu le Roger de la Mardelière. Marie de l’Incarnation connaissait sans doute la famille des Rogier. Elle connaissait certainement Louise-Françoise et se réjouissait de sa conversion et de sa retraite dans le cloître.

CORRESPONDANCE

Sœur, pour avoir été appelée à un emploi si saint ? Je n'eusse jamais osé avoir seulement la pensée de pouvoir parvenir à enseigner nos chers néophytes, et néanmoins notre bon Maître me donne la facilité à le faire en leur langue.

Je vous avoue qu’il y a bien des épines à apprendre un langage si contraire au nôtre ; et pourtant on se rit de moi quand je dis qu’il y a de la peine, car on me représente que si la peine était si grande, je n’y aurais pas tant de facilité. Mais, croyez-moi, le désir de parler fait beaucoup ; je voudrais faire sortir mon cœur par ma langue, pour dire à mes chers néophytes ce qu’il sent de l’amour de Dieu et de Jésus, notre bon Maître. Il n’y a point de danger de dire à nos Sauvages ce que l’on pense de Dieu3. Je fais quelquefois des colloques à haute voix en leur présence, et ils font de même. O si la simplicité régnait dans tous les cœurs, comme elle règne en ceux de nos nouveaux chrétiens, il ne se verrait rien dans le monde de plus ravissant ! Ils disent leurs péchés tout haut avec une candeur nonpareille, et ils en reçoivent le châtiment avec une admirable soumission. Je parlais hier à un qui s’était tant oublié que de suivre des païens à la chasse. M’ayant rendu visite à son retour, je lui dis : « Hé bien! feras-tu encore les malices que tu as faites jusqu’à présent ? Ne quitteras-tu point la païenne avec laquelle tu as fait alliance ? Aimes-tu Dieu ? Crois-tu en lui ? Veux-tu obéir ?» — « Oh ! c’en est fait, me dit-il, j’aime Dieu et l’aime tout à bon ; la résolution en est prise, je veux désormais lui obéir ; je crois en lui, et pour le mieux faire je quitte cette femme et me viens retirer avec les chrétiens sédentaires. Je suis extrêmement triste d’avoir fâché celui qui a tout fait. » Après que je lui eus fait la réprimande, je le consolai sur la résolution qu’il avait prise, et qui était sans fiction, car il parlait de ses péchés tout haut et devant un autre

3. Nul danger pour celle qui parlait de se donner dans ces sortes de discours des airs de sainteté, et nul danger, non plus, d’exposer les choses saintes à la risée des âmes simples qui l’écoutaient.

DE MARIE DE L’INCARNATION 217

Sauvage, et il recevait les réprimandes que je lui en faisais avec tant d’humilité, qu’il n’y a personne qui n’en eût été touché. Il faut vous avouer, ma chère Sœur, que ces dispositions sont aimables.

Il y a des temps auxquels les Sauvages meurent presque de faim4 ; ils font quelquefois trois ou quatre lieues pour trouver de méchantes mûres de halliers, et de méchantes racines que nous aurions de la peine à souffrir dans la bouche. Nous sommes si affligées de les voir ainsi affamés, qu’à peine osons-nous les regarder. Jugez s’il est possible de ne se pas dépouiller de tout en ces rencontres. Ils veulent parfois reconnaître le bien qu’on leur fait, quand ils reviennent de leur chasse, par quelque morceau de boucan 5, que nous prenons pour les contenter, car nous ne saurions seulement en souffrir l’odeur ; eux le mangent tout cru avec un plaisir incroyable.

Offrez tous leurs besoins et tous ceux de ces contrées à notre bon Maître, dont je vous souhaite toutes les bénédictions en reconnaissance du bien que vous faites à notre petit séminaire. Je vous embrasse et suis en lui de tout mon cœur votre...

De Québec, le 30 août 1641.

4. « Disons, écrivait d’eux le P. Le Jeune en 1634, (qu’ils) sont quasi toujours affamés. La raison est que les oiseaux et les poissons sont passagers, s’en allant et retournant à certains temps, et avec tout cela ils ne sont pas trop grands giboyeurs et encore moins bons ménagers : car ce qu’ils tuent en un jour ne voit pas l’autre, excepté l’élan et l’anguille, dont ils font sécherie, quand ils en ont en grande abondance ». RJ 1634 (Q 35 ; C VI, 276). Une expérience complémentaire de trois siècles n’a rien appris aux Sauvages. Les Indiens du P. Duchaussois (Aux Glaces polaires, etc.) ont hérité de l’imprévoyance incurable de ceux du P. Le Jeune. Aujourd’hui, comme alors, la famine est fréquente, et quand elle est trop pressante, les pauvres affamés vivent de racines d’arbres et de raclures d’écorce.

5. Boucan, chair d’orignal taillée en minces lanières, fumée, écrasée sous des pierres et foulée aux pieds jusqu’à complète dessiccation, ensuite pliée et mise en paquets. « Le boucan, disait Le Jeune, est un pauvre manger ». Et c’était là un euphémisme. RJ 1634 (Q 41 ; C VI, 296).

CORRESPONDANCE

LXXVI. — A UNE DE SES BELLES-SŒURS L p. 29, Lettre spirituelle XVIII. — R XXXVII.

Ma très chère Sœur,

Je prie Jésus crucifié d’être votre tout pour jamais.

Je ne puis vous dissimuler que j’ai été sensiblement touchée, et que j’ai vivement ressenti votre affliction dans la perte de mon bon frère, que j’aimais uniquement* 1. Il est mort sur la terre et devant les hommes, mais je crois qu’il est vivant dans le ciel et devant Dieu. Vous ne pouvez douter que je n’aie fait pour le repos de son âme tout ce que l’amitié jointe à la charité chrétienne m’a pu suggérer, et que je n’aie procuré pour lui le plus de suffrages qu’il m’a été possible des apôtres de cette Mission2 3. Vous me priez que je demande à Dieu qu’il vous laisse dans l’état où vous êtes. Je l’en prie et le souhaite ; mais il faut que vous sachiez, ma très chère Sœur, que si vous demeurez dans l’état de viduité, votre vie doit être une pratique continuelle de vertus. Il vous faut mépriser toutes les vanités du monde : car, comme dit saint Paul, la veuve qui vit dans les délices est morte, quoiqu’elle semble vivre aux yeux du monde2, . Je connais votre cœur et votre naturel porté à faire le bien ; je vous conjure donc, ma très aimée Sœur, de vous comporter selon le dessein de Dieu sur vous. J’ai été un peu

Lettre LXXVI. — L porte : A une de ses sœurs. Mais à cette date, les beauxfrères de Marie de l’Incarnation, un seul excepté mort en 1631 ou 1632 et dont la veuve s’était remariée en 1634, vivaient encore. Il s’agit donc ici d’une belle-sœur. Nous croyons pouvoir l’identifier avec Louise Dugué, femme de Hélye Guyart, le frère auquel sont adressées les lettres LIII, LVIII et LXVII. Les indications fournies par les Registres des paroisses de Tours et le document 254 de la série E des Archives départementales d’Indre-et-Loire, favoriseraient cette conjecture.

1. Parlant de Paul Buisson, le mari de sa sœur Claude, la Vénérable Mère dit toujours «mon frère» ( Écrits II, p. 213, etc.). Le terme dont elle se sert ici ne désigne donc pas nécessairement un frère plutôt qu’un beau-frère. Cependant l’incise : « que j’aimais uniquement » ne semble dans la circonstance pouvoir convenir qu’à un frère par le sang.

Page 1