‹ Écrits spirituels et historiquesChapitre 145 sur 239 · LXXXI. — A la Mère Ursule de Ste-Catherine · texte numérisé non relu

LXXXI. — A la Mère Ursule de Ste-Catherine

SUPÉRIEURE DES URSULINES DE TOURS L pp. 348-349, Lettre historique XXII. — R XLI.

Ma très révérende et très honorée Mère,

Je ne sais ce que je vous dis l’année dernière touchant mes sentiments intérieurs et secrets1. Puisque vous voulez que je recommence, j’aurai de la complaisance à vous les dire. Mais avant que de le faire, il vous faut parler, non de la barbarie de nos Sauvages, car il n’y en a plus dans notre nouvelle Église ; mais on y voit un esprit tout nouveau qui porte je ne sais quoi de divin, d’une manière que je ne puis vous exprimer. Nous avons ici des dévots et des dévotes sauvages, comme vous en avez de polis en France. Il y a cette différence qu’ils ne sont pas si subtils ni si raffinés que quelques-uns des vôtres ; mais ils sont dans une candeur d’enfant, qui fait voir que ce sont des âmes nouvellement régénérées et lavées dans le Sang de Jésus-Christ. Quand j’entends parler le bon Charles Montagnais, Pigarouich, Noël Negabamat et Trigatin2, je ne quitterais pas la place

3. Par suite de l’insuffisance des bâtiments et de l’insalubrité du site, le Monastère de Port-Royal, appelé des Champs, parce qu’il était établi à la campagne (à six lieues au sud-ouest de Paris), avait dû être transféré dans la capitale en 1626. Le nouveau Port-Royal se fixa au Faubourg Saint-Jacques, dans le voisinage des Ursulines. Les deux maisons entretenaient des relations cordiales. Les Annales ont gardé le souvenir d’une visite que la Mère Angélique fit au grand couvent, en se rendant à l’abbaye de Maubuisson dont elle allait prendre la charge et tenter la réforme. Port-Royal fut une des premières maisons à répondre à l’appel du grand couvent en faveur des Ursulines de Québec.

Lettre LXXXI. — 1. Cette lettre est perdue.

2. Le Montagnais Charles Meiachkaouat de Tadoussac, l’ancien jongleur Étienne Pigarouich, converti en 1638, l’Algonquin Noël Négabamat, l’un des chefs des chrétiens sédentaires de Sillery, les uns et les autres mentionnés déjà

DE MARIE DE L’INCARNATION

pour entendre le premier prédicateur de l’Europe. J’y remarque une confiance en Dieu, une foi, une ardeur qui donnent de l’admiration et de la dévotion tout ensemble. Ils sont toujours prêts à donner leur vie pour Jésus- Christ, quoique les Sauvages craignent extrêmement la mort.

Il y a peu de temps que Pigarouich me disait : « Je ne vis pas pour des bêtes, comme je vivais autrefois, ni pour des robes3 ; je vis et je suis pour Dieu. Quand je vais à la chasse je lui dis : Grand capitaine Jésus, détermine de moi. Encore que tu arrêtes les bêtes, et qu’elles ne paraissent point devant moi, j’espérerai toujours en toi. Si tu veux que je meure de faim, j’en suis content. Détermine de moi, toi qui détermines de tout. » Son refuge en ses nécessités étant de s’adresser à nous, si je lui refuse ce qu’il me demande, il me dit avec une grande douceur : « Voilà qui va bien, tu as raison, ne me le donne pas. » Il disait, il y a quelques jours au R. P. Le Jeune : « Tu m’as dit qu’en ton pays il faut pour la guerre demander des avis aux capitaines de guerre, et pour le salut, aux prêtres qui nous tiennent la place de Dieu. J’ai un cas de conscience qui regarde la guerre que je désire proposer au grand capitaine (c’est Monsieur notre Gouverneur).» Le Père l’y mena, et d’abord il proposa son doute, disant : « Les comandements de Dieu nous disent qu’il ne faut tuer personne; si donc je rencontrais un homme qui me voulût tuer, serais-je obligé de me laisser tuer sans me défendre ? » La réponse fut qu’il se pouvait défendre. « C’est assez, dit-il. Il est pourtant assuré que si je rencontre quelqu’un qui me veuille tuer pour la foi, je me laisserai tuer sans me défendre ; cela serait-il bon ? » M. le Gouverneur le satisfit et admira

plusieurs fois dans les lettres précédentes. Trigatin, « l’estropiât » des Relations, est un nouveau venu dans la correspondance de Marie de l’Incarnation. Algonquin de grande bravoure, blessé et mutilé grièvement dans un combat corps à corps avec les Iroquois, les Jésuites l’avaient, plusieurs années durant, assisté dans ses infirmités. Dès que l’Hôtel-Dieu, « la maison de miséricorde », fut établi, il s'y fit hospitaliser. Sa piété faisait une grande impression sur les Sauvages. RJ 1640 {Q 26, 40 ; C XVIII, 182 et XIX, 14). Il avait été baptisé sous le nom de Pierre.

Page 1