L’apostolat dont a parlé la lettre LXXVIII
6. C’est le petit récit annoncé dans la lettre LXXVIII, et dont l’amplification de L avait fait une chronique de la colonie. Mais ici L a dû rester fidèle aux expressions de l’original.
DE MARIE DE L’INCARNATION
de charmes. Si j’ai des croix en Canada, elles n’ont de l’adoucissement que par ce saint exercice. Je n’ai point assez de temps pour y employer ; car ne croyez pas que la saleté ou la pauvreté de nos néophytes m’en donne du dégoût ; au contraire, j’y sens un attrait qui n’est point dans les sens, mais bien dans une certaine région de l’esprit que je ne vous puis bien expliquer.
Pensez-vous, ma très aimée Mère, qu’il ne faille pas changer d’état pour entrer dans les véritables sentiments de ces fonctions apostoliques de notre nouvelle Église ? Il le faut sans doute. Vous m’obligez de vous dire les miens ; cela me serait bien difficile ; mais puisque vous, le désirez, je tâcherai de vous en dire une partie, ne m’étant pas possible de dire tout.
Pour bien goûter la vocation du Canada, il faut de nécessité mourir à tout ; et si l’âme ne s’efforce de le faire, Dieu le fait lui-même, et se rend inexorable à la nature, pour la réduire à cette mort qui, par une espèce de nécessité, l’élève à une sainteté éminente. Je ne vous puis dire ce qu’il en coûte pour en venir là. Vous me direz peut-être : « L’avez- vous expérimenté ? » Ah ! ma très honorée Mère, notre divin Sauveur y travaille ici fortement sur moi, mais j’ai assez de malice pour détruire son œuvre, au moins pour le retarder beaucoup. Je le dis sans exagérer, cela me fait souffrir des confusions étranges. Il est vrai que l’amour d’un si bon Père ne veut pas toujours que la nature gémisse sous le poids de ses infidélités, car il agit quelquefois si puissamment, qu’il lui donne tout d’un coup ce qu’il veut d’elle et après quoi elle soupire. Car enfin, il en faut venir là, et il ne faut pas penser de pouvoir vivre dans cette nouvelle terre de bénédiction qu’avec un esprit nouveau. De là vous pouvez juger combien il y a à travailler dans une créature envieillie dans ses fautes habituelles comme je suis. Il en pourrait passer de France de si pures que leur disposition serait capable des impressions de Dieu. Je les estimerais heureuses d’avoir fait un si grand chemin dans lequel je vous assure que je n’avais pas fait le
CORRESPONDANCE
premier pas quand je suis sortie de notre maison de Tours. Je vous dirai, dans la confiance, que chaque faute que j’y commets ou que j’y ai commise, souffre ou a souffert son supplice, comme un criminel à qui on prononce la sentence sur chaque crime qu’il a fait. Je me considère en cette manière, et mon esprit en est si puissamment convaincu qu’il a de très grands sujets de se soumettre au châtiment de cette amoureuse Justice, qu’il trouve si large en son endroit, que son exaction 7 se doit plutôt nommer miséricorde que rigueur. Mon âme voit que ses fautes ne méritent rien moins que des châtiments publics et exemplaires, et comme il ne me traite pas dans cette rigueur, voilà pourquoi je donne à bon droit à ce châtiment le nom de miséricorde8.
Avec tout cela, ma très honorée Mère, l’esprit n’est pas si obscurci qu’il ne voie l’excellence de sa vocation, et qu’il ne s’en juge indigne : ce qui lui est une humiliation continuelle. Car, bien qu’il expérimente dans l’éducation de nos néophytes un sentiment tout divin, cela ne lui ôte point la vue des choses que je viens de dire : mais il se dénue 9 pour regarder le tout en Dieu, et ne se rien approprier que la qualité du plus chétif instrument du monde.
Il y a bien des choses que mon impuissance ne vous peut dire. Si nous vivons l’année prochaine, j’en aurai peut-être plus de liberté ; cependant je vous ouvre mon cœur le plus qu’il m’est possible. Je ne sais ce que Dieu veut de moi ; je suis assurée néanmoins qu’il a voulu notre union, et sa bonté m’en a donné des avant-goûts avant que nous en eussions des nouvelles de France10.