XCII. — A UNE SUPÉRIEURE ü’UN COUVENT d’Ursulines en France
L pp. 351-353, Lettre historique XXIII. — R XLV.
Ma révérende Mère,
Très humble salut dans les plaies sacrées que Notre- Seigneur a voulu souffrir pour le salut des âmes !
Vous savez qu’en fin la divine Providence a disposé les choses en sorte que ces années dernières notre saint Ordre est passé dans ces contrées de Canada, afin que, selon la petite capacité de notre sexe, nous y puissions travailler à appliquer le Sang de Jésus-Christ aux âmes que la barbarie et l’ignorance semblaient devoir exclure de leur salut. Nous savons, ma révérende Mère, que nos Mères et nos Sœurs de France nous portent plus d’envie que de compassion, au sujet du choix qu’il a plu à Dieu de faire de nos personnes pour une entreprise si glorieuse et si sublime ; et nous connaissons bien aussi que nous étions indignes de cette grâce et qu’elles la méritaient beaucoup mieux que nous. Mais enfin sa puissance et sa bonté se font paraître où il lui plaît, et elles opèrent ses merveilles par qui et en qui il veut. Vous pouvez voir par les Relations que l’on imprime chaque année, les grands sujets de consolation qui adoucissent nos petits travaux par la bénédiction que Dieu leur donne, et par les espérances qui deviennent
Lettre xcn. — Dans L cette lettre est la lettre historique XIV. Faute évidented’impression pour XXIV. — La destinataire est inconnue. La lettre est un spécimen de ces requêtes de caractère général et circulaire, que Marie de l’Incarnation et ses Ursulines durent écrire souvent en France, dans les premières années du séminaire, et sans doute encore longtemps après leur installation, pour intéresser la charité des couvents de la mère-patrie, et d’abord de ceux de leurs sœurs en sainte Ursule, à leur œuvre missionnaire. Parmi les correspondantes et bienfaitrices nouvelles de 1643 figureront les Ursulines de Dijon, qui deviendront par la suite des amies fidèles de Québec. Serait-ce à leur supérieure, la Vénérable Mère Marguerite Coutier de Château-Bornay, dite de St-Xavier, que cette lettre serait adressée ? Dijon faisait partie de la Congrégation de Paris, et les deux Ursulines du Faubourg- Saint-Jacques pouvaient connaître cette religieuse au. moins de réputation.
DE MARIE DE L’INCARNATION 27I
plus grandes de jour en jour de voir établir et accroître le royaume de Dieu dans les âmes rachetées du Sang de Jésus-Christ. C’est ce qui nous augmente le courage, et nous fait prendre tous les jours de nouvelles résolutions de ne point épargner ni nos travaux ni nos vies pour la gloire de Celui qui a employé pour nous ses sueurs et son sang.
Mais, ma révérende Mère, puisqu’en ce qui nous regarde, il nous est nécessaire, pour exercer les fonctions de notre Institut, de subvenir non seulement aux âmes, mais encore aux corps des filles que nous instruisons, leur donnant le vivre et le vêtir, c’est ce qui me fait prendre la liberté, après vous avoir demandé le secours de vos prières, de vous supplier encore de nous vouloir procurer quelques commodités temporelles, selon les occasions que vous en pourrez avoir. Vous exercerez en cela le grand zèle que Notre-Seigneur vous donne de nous aider à cultiver sa vigne en cette terre étrangère. S’il y a charité et miséricorde, soit spirituelle soit corporelle, qui mérite récompense, j’ose bien vous assurer que c’est particulièrement celle-ci, parce que où la misère est plus grande, la miséricorde est aussi plus méritoire. Si les pauvres de France tirent quelquefois les larmes des yeux, je puis vous assurer que la vue de nos pauvres Sauvages serait capable de vous faire saigner le cœur, si vous les pouviez voir, comme nous les voyons, dans le besoin d’instruction pour leurs âmes et de toutes choses pour le soutien de leurs vies. En France, il y a beaucoup de nécessiteux, mais il y a aussi beaucoup de personnes charitables pour les secourir ; ici tous sont pauvres et nul ne les peut assister que nous, et quelque petit nombre de gens de bien qui sont passés de France1 ; mais nous sommes pauvres nous-mêmes, et n’avons que par aumônes ce peu que nous avons pour nos nécessités. Vous inférerez de là combien la miséricorde est grande et bien employée à l'endroit de ces pauvres abandonnés.