‹ Écrits spirituels et historiquesChapitre 173 sur 239 · XCV. — A la Mère Marie-Gillette Roland · texte numérisé non relu

XCV. — A la Mère Marie-Gillette Roland

RELIGIEUSE DE LA VISITATION DE TOURS L PP- 373-375, Lettre historique XXVII. — R XLVIII.

Ma très chère Mère et très aimée Sœur,

MON cœur sent tant d’affection pour le vôtre, que, lorsque je dois vous écrire, je suis en peine de trouver des paroles pour vous exprimer mes sentiments. Mais comme l’amour que j’ai pour vous est enfermé en celui1 de notre divin Maître, demeurons en cette sainte union, où la vraie amitié se trouve et s’exerce avec autant de pureté que de vérité. Sans en sortir, sortons néanmoins pour dire ses miséricordes, car elles sont grandes et infiniment grandes dans notre Amérique, dans laquelle les âmes, cédant aux froidures qui y dominent presque continuellement, avaient été toutes gelées, depuis qu’elle est habitée, jusqu’à nos jours que Notre-Seigneur témoigne par sa bonté en vouloir faire fondre les glaces. Car nous voyons que son esprit se veut tout gagner, et mettre l’embrasement partout comme il l’a promis dans l’Évangile. Nous le voyons particulièrement dans les Sauvages du Saguenay, de Tadoussac et des Attikamek2, qui vivent comme des saints. Une femme fort âgée, qui se nomme Angélique, a fait cette année l'office d’apôtre aux Attikamek, tant pour les fortifier en la foi,

Lettre XCV. — 1. En celui, c’est-à-dire dans le Cœur de Jésus.

2. L imprime toujours Attikamek ; RJ au contraire Attikamègues, qui est une meilleure orthographe.

DE MARIE DE L’INCARNATION 311

[que] pour apprendre les prières à ceux qui ne les savaient pas et empêcher que ceux qui les savaient ne les oubliassent. Je vous laisse à penser quelle peine cette femme, âgée de près de soixante ans, a eue d’aller en un pays si éloigné, au fort du froid et des neiges du mois de février, traversant des bois immenses, et rampant par des rochers affreux. Ne faut-il pas avoir pour cela un excellent amour de Dieu dans le cœur, et un désir bien embrasé du salut de son prochain ? Elle n’est pas encore de retour ; Dieu sait de quelle affection je l’embrasserai quand je la verrai3.

Un autre excellent chrétien, nommé Charles, ayant été choisi pour remmener un Sauvage en son pays, afin d’obliger nos Français qui l’avaient retiré de la main des Algonquins, qui le voulaient faire mourir parce qu’il était allié aux Iroquois, il a prêché notre sainte foi par tous les villages qui se sont rencontrés sur sa route. Sitôt qu’il fut de retour il me vint voir, et en s’écriant il me dit : « Sais-tu ce que j’ai fait ? j’ai enseigné les grands et les petits, les hommes et les femmes, les jeunes et les vieux partout où j’ai passé. Je leur ai dit : Quittez vos folies : cela serait tolérable si vous vous étiez faits vous-mêmes ; cela serait bon si vous deviez toujours vivre sur la terre, mais il y a un Dieu, un bon Esprit qui a fait le ciel et la terre, et tout ce que l’un et l’autre contient. Or choisissez : Voilà deux chemins ; l’un conduit dans le feu avec les diables, l’autre conduit au ciel, où est Celui qui a tout fait. Si vous croyez en lui, vous irez à lui après la mort ; si vous n’y croyez pas, vous irez dans le feu d’où vous ne sortirez jamais. Pour moi, disait-il, ce ne sont pas les richesses de cette vie que j’aime ; ce sont là de belles choses pour être aimées ! Il ne m’importe que je sois pauvre ou riche, que j’aie faim ou que je sois rassasié, que je vive ou que je meure : cela serait bon si c’était pour longtemps ; hé ! nous mourrons incontinent et tout cela sera dissipé. » Puis,

3. Sur cette évangélisation des Attikamègues en 1642-1643, voir plus loin l’annotation de la lettre CI.

CORRESPONDANCE

se tournant vers moi, il me dit : « J’ai coupé toute la bougie que tu m’as donnée par morceaux, et je m’en servais comme on fait à la messe ; ainsi je déterminais des prières, je faisais faire le signe de la croix, et je disais à chacun ce qu’il devait faire. Mais il faut que tu saches que ceux que j’ai enseignés n’ont point encore d’esprit, mais attends un peu, ils vont croire et ils en auront 4. »

Cet excellent chrétien est ravissant en tout ce qu’il fait et ce qu’il dit. C’est lui qui a le premier enseigné ses compatriotes de Tadoussac et qui y a jeté ce feu de ferveur que l’on y voit maintenant si allumé.

Je reviens à mes premières paroles. En effet, ma bonne et chère Mère, je suis sortie de moi-même pour vous parler des miséricordes de notre divin Époux sur cette Amérique, où vous voyez que son royaume s’étend malgré l’opposition des démons. N’oubliez point en sa présence notre petit séminaire, sur lequel le Maître de la mission verse à l’ordinaire ses bénédictions. Adieu.

De Québec, le 24 août 1643.

4. Ce Sauvage est le Charles Meiachkaouat des lettres précédentes. Les Algonquins de Pile avaient capturé dans un coup de main un Sauvage d’une nation voisine de l’Acadie et de la Nouvelle-Angleterre, les Sokokiois ou Sokokis, alliés des Iroquois. Ils l’avaient conduit aux Trois-Rivières à dessein de l’y faire mourir. Là, Montmagny avait longtemps essayé de lui sauver la vie. A la fin, les Algonquins le lui avaient livré, mais non sans lui avoir fait subir auparavant quelques-unes des tortures infligées aux prisonniers de guerre. Le Sokoki avait été soigné à Sillery par les Hospitalières, et, une fois guéri, renvoyé dans son pays, où le Montagnais Charles l’avait accompagné. Charles avait passé l’hiver chez les Abénakis, dont le territoire confinait à celui des Sokokis. Il y avait prêché la foi. Il était même descendu jusqu’à l’habitation des Anglais de la Nouvelle- Angleterre, qu'il avait pris pour des Français, parce que c’étaient des Blancs, mais qui s'étaient moqués de ses pratiques religieuses, ce qui ne l’avait pas autrement intimidé. Au printemps de 1643, il était rentré à Québec, en compagnie d’un chef Abénaki, qui fut baptisé peu après et dont Montmagny voulut être le parrain «au nom du Grand Maître de Malte » RJ 1643 (Q 4-5, 19-20, 44, 77 ; C XXIII, 278-284 et XXIV, 58-64, 180-184, 52-54).

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