XCVIII. — A Mademoiselle Marie Buisson, sa nièce
L pp. 46-48, Lettre spirituelle XXV. — R Ll.
Ma très chère et bien-aimée fille,
La paix et l’amour de Jésus soient l’unique joie de votre cœur !
Je veux croire que la grande affliction que vous avez de la perte de votre bonne mère, arrivée par un accident si funeste* 1, est la cause que j’ai été privée cette année de vos lettres2. Je ne laisse pas de vous écrire pour vous témoigner que je compatis beaucoup à votre perte et aux angoisses que vous avez souffertes, et que vous souffrez encore par suite de ce coup terrible. Voilà, ma chère fille, comme vont les affaires du monde. Considérez bien cette vérité : votre bonne mère, après en avoir bien souffert, enfin la voilà morte, et morte d’une déplorable façon. Vous en avez de la douleur; c’est un juste devoir, puisque vous lui devez plus qu’à aucune autre créature.. Je l'ai quasi vue mourir en vous mettant au monde. Depuis ce temps-là, il semblait qu’ après Dieu son plus.
Lettre XCVIII. — L : A une de ses nièces. Cette nièce était Marie Buisson, la. fille de Paul Buisson et de Claude Guyart, sœur aînée de Marie de l’Incarnation.
De son mariage avec Paul Buisson, Claude Guyart avait eu deux enfants :: un garçon, Paul, né en 1624, qui ne vécut pas, et une fille, Marie, baptisée le 7 décembre 1626 en l’église de Saint-Pierre-des-Corps (Voir les lettres LXXVI et LXXVII et les deux notes : Les sœurs de Marie de l'Incarnation ; Les neveux ■ de Marie de l’Incarnation) . Paul Buisson étant mort sur la fin de 1631 ou au début de 1632, sa veuve s’était remariée en janvier 1634 avec Anthoine de La Guiolle„ marchand bourgeois de la ville de Tours (Voir la letttre LXXVI et la note (1)). Claude Guyart avait 41 ans à l’époque de son second mariage ; elle n’eut point d’enfants de La Guiolle. Le 7 décembre 1642, on ne sait pourquoi, elle avait renoncé à la communauté de biens avec lui. On ne peut conclure de cette disposition à un désaccord entre les deux époux. Anthoine de La Guiolle, du reste, demeurait toujours « le tuteur et le protecteur » de sa belle-fille, Marie Buisson (Archives Nationales. X2a 271, pièces des 2 août et 20 septembre 1642).
1. L’inventaire après décès de la succession de Claude Guyart ayant eu lieu le 7 mars 1643, on peut croire que sa mort était récente et remontait seulement aux deux premiers mois de l’année (Archives départementales d’Indre-et-Loire. Série E 254). Les Registres des décès de Saint-Pierre-des-Corps ne commencent malheureusement qu’après 1643. Nous ne connaissons point la nature de l’accident qui causa la mort de Claude Guyart. Elle avait 51 ans.
2. Marie Buisson avait donc écrit à sa tante depuis 1639, et celle-ci lui avait certainement répondu. Ces lettres de la Vénérable Mère sont perdues.
CORRESPONDANCE
tendre amour était pour vous ; vous en avez vu l’expérience et ressenti les effets3. Tout cela était bien capable de gagner votre amour ; mais aussi, tout cela étant passe, il est bien juste que votre amour se tourne en douleur. Mais enfin tout ce qui vous est arrivé et à elle4 n’est point arrivé par hasard : Dieu l’’a permis pour votre sanctification, et afin de vous sauver par des voies extraordinaires que vous ne recherchiez pas. Il importe beaucoup d’ouvrir les yeux à cette providence : la vanité aveugle beaucoup de filles de votre âge5, lesquelles, pour s’y laisser trop emporter, se privent elles-mêmes par leur faute des grâces que la divine bonté leur voulait faire, et qu’elle fait ensuite à d’autres à leur exclusion. Plusieurs personnes de qualité m’ont écrit de France à votre sujet6 et m’ont appris le soin que la divine Providence a pris de vous, inspirant à Monsieur N. de prendre la conduite de vos affaires, et à Madame sa femme de vous faire l’honneur de vous tenir auprès d’elle comme l’une de ses filles7. Sans mentir, ma chère fille,
3. « C’était une jeune fille... qui avait toutes les belles qualités de corps et d’esprit qu’on eût pu désirer dans une personne de son sexe. Sa mère, d’ailleurs, qui en faisait son idole, n’ayant rien négligé de ce qu’elle avait estimé nécessaire pour perfectionner par une belle éducation les avantages dont la nature l’avait enrichie, elle devint enfin un des sujets les plus accomplis selon sa condition » (V pp. 483-484).
4. A Claude Guyart, la mort accidentelle ; à Marie Buisson, sa fille, la perte de sa mère, qui la laissait entièrement orpheline, et dans les mois qui avaient précédé ce malheur, une aventure épique, dont elle avait été à la fois la victime et l’héroïne, ainsi que nous le dirons plus loin.
5. La vanité. Moins l’orgueil que le désir de plaire et d’être adulée. L’allusion est transparente, si l’on se reporte à ce que Dom Claude Martin a écrit de sa cousine et des occupations de sa quinzième année : « Il ne se pouvait voir, écrit-il, une personne plus attachée au siècle et moins portée à la religion (la vie religieuse) qu’était celle-ci. Elle ne soupirait qu’après les compagnies où elle pouvait voir et être vue ; elle n’avait des pensées que pour les vanités du siècle. Tout son cœur se portait aux divertissements ;... elle pensait (alors) plus fortement que jamais à prendre le parti du monde » (V p. 483).
6. La jeune fille, n’étant encore âgée que de quinze ans, avait été enlevée par un officier de la maison du roi. C’était au printemps de 1642. L’affaire, après avoir mis en émoi la ville de Tours, fit aussi quelque bruit à Paris. Évoquée au Parlement, elle y avait reçu un commencement au moins de solution (Archives Nationales X2a 271 et 1184). Nous en reparlerons plus loin. De toute la correspondance à laquelle la Vénérable Mère fait allusion, il ne nous reste rien.
7. D’après V p. 485, ce protecteur de la jeune fille était « un des premiers magistrats de la ville », même « un juge ». Voir plus loin la lettre CVI.
DE MARIE DE L’INCARNATION 327
vous êtes bien obligée à Dieu de vous avoir donné un si puissant appui. Je me donne l’honneur de leur écrire pour les remercier de cette faveur, dont je me sens aussi obligée que s’ils me l’avaient faite, puisque je vous regarde et que je vous aime plus que moi-même.
Au reste, j’ai fait dire beaucoup de messes et fait faire beaucoup de communions pour le repos de l’âme de votre bonne mère ; encore à présent je ne cesse point de l’offrir à Dieu, et je voudrais avoir assez de mérites pour accroître sa gloire dans le ciel. Retenez ce que vous avez remarqué de vertus en elle durant sa vie, afin de l’imiter. Elle a tant fait dire de messes, elle a tant paré d’autels, elle a tant fait d’aumônes et tant délivré de prisonniers, elle a tant revêtu de misérables réduits à la nudité, et enfin elle a tant fait d’œuvres de miséricorde et de charité, que cela est admirable8. J’en suis témoin, car elle se servait de moi, afin que tout cela se fît plus secrètement. J’estime que toutes ces bonnes œuvres ont plaidé pour elle au jugement de Dieu, et qu’à votre égard ses vertus vous serviront d’exemple toute votre vie, si vous demeurez dans le siècle. Mais si vous choisissez le meilleur parti, qui est Dieu, vous donnerez tout tout à la fois, puisque le présent qu’on fait de soi-même est préférable à tout. Suivez en cela l’inspiration de Dieu et les conseils d’un sage directeur9. Si vous étiez proche de moi, ma chère fille, en vous consolant je me consolerais aussi ; mais puisque cela ne se peut, consolez-vous avec mes amis. Mettez-vous en ma place, et visitez souvent, comme je ferais moi-même, la révérende Mère Françoise de
8. « L’argent de ma sœur, avait déjà écrit la Vénérable Mère dans sa Relation de 1633, fournissait à toutes mes charités, car elle était si charitable que c’était vraiment le refuge des pauvres, pour lesquels elle ne me refusait rien, ou si elle le faisait, c’était rarement » ( Écrits I, p. 182). Faut-il voir une preuve de cet exercice constant des œuvres de miséricorde corporelle et spirituelle dans les nombreuses mentions que les Registres des paroisses de Tours font de Claude Guyart comme marraine : 38 de 1611 à 1633, plus de 40 jusqu’à sa mort.
9. Invitation discrète à préférer la vie religieuse aux attraits du monde. Mais la jeune fille avait alors bien d’autres pensees. Il faudra que les événements lui fassent violence pour qu’elle se décide enfin pour la religion.
CORRESPONDANCE
Saint-Bernard, sous-prieure 10 de notre maison de Tours, qui est ma plus chère et plus parfaite amie. Enfin je vous donne tous les avis que je crois vous être utiles comme à ma très chère fille, que je présente sans cesse à Notre-Seigneur, afin qu’il vous possède parfaitement, et qu’il vous donne la lumière nécessaire pour connaître l’état où il veut que vous le serviez et que vous fassiez votre salut n. Remerciez-le de la grâce qu’il me fait de le servir en cette Église naissante, où il se gagne un grand nombre d’âmes pour remplir la place des anges apostats, qui ne l’ont pas voulu aimer et servir. Je vous embrasse en Jésus et suis...
De Québec, le 14 de septembre 1643.