‹ Écrits spirituels et historiquesChapitre 182 sur 239 · CI. — A SON FILS · texte numérisé non relu

CI. — A SON FILS

L pp. 375-379. Lettre historique XXVIII. — R LUI.

Mon très cher et bien-aimé fils.

L’amour et la vie du Roi des nations consomme votre cœur de l’ardeur avec laquelle il ravit les cœurs de nos néophytes !

Vous devez à présent avoir reçu les lettres que je vous ai écrites du mois de juillet dernier, par lesquelles je vous faisais un petit récit de ce qui s’est passé cette année dans notre nouvelle France, et dans la nouvelle Église de Jésus-Christ* 1. Je n’avais point encore reçu de vos lettres, mais ma Mère de Saint-Bernard m’avait envoyé celle par laquelle vous lui faisiez des plaintes de ce que vous n’en avez reçu aucune de moi l’année dernière. Je vous avais écrit amplement, mais ce que l’on confie à la mer est sujet au hasard. C’est pourquoi il se faut attendre à cela, mon très cher fils ; mais pour

Lettre CI. — C’est de Tiron, que Claude Martin avait écrit à sa mère (voir lettre XCVI). Il devait, comme tous les jeunes profès, y demeurer deux ans. Mais sa ferveur religieuse et ses excellentes qualités portèrent ses supérieurs à abréger ■en sa faveur la durée normale de son séminaire. A l’été de 1643, ils l’envoyèrent à l'abbaye de Jumièges (à six ou sept lieues au N. -O. de Rouen), siège du scolasticat de la Congrégation de Saint-Maur, pour y commencer aussitôt ses études de philosophie et de théologie (M p. 34). Il y était déjà rendu à la date où sa mère lui écrivait, et c’est là qu’il reçut toutes ses lettres de 1643.

1. Ce sont les lettres que Marie de l’Incarnation annonçait plus haut (lettre XCVI). L’une d’elles traitait de spiritualité, l’autre — ou une autre — faisait la chronique de la Mission. Ces lettres ne parvinrent pas à destination. Est-ce pour parer au risque d’une perte semblable, que la Vénérable Mère refait ici le récit dont elle venait de parler, en y ajoutant les faits qui se sont produits depuis le mois de juillet ? Ou bien, comme pour la lettre du 4 septembre 1641 (lettre LXXVIII), la formule de L pour caractériser le sujet de cette lettre, ne serait- •elle qu’une paraphrase approximative, ou mieux encore, une interpolation de l’éditeur ? Cette seconde hypothèse aurait nos préférences. La lettre de juillet, si elle parlait des événements de la Nouvelle-France et de son Église, devait surtout abonder en détails sur l’installation dans le monastère de la Haute Ville, dont les Ursulines avaient enfin pris possession le 21 novembre 1642. Marie de l’Incarnation ne parle jamais de ce fait capital, dans les lettres qui nous restent d’elle. Mais nous verrons plus bas qu’elle le suppose connu. C’est donc, semble-t-il, •qu’elle en avait déjà parlé. La lettre historique de juillet pouvait bien être en grande partie « un récit du progrès du séminaire ».

CORRESPONDANCE

y apporter quelque remède, j’ai pris la résolution de vous écrire, tant que je vivrai, par deux vaisseaux différents, afin que si l’un se perd ou est pris par les pirates, l’autre vous porte de mes nouvelles. Faites le même de votre part, si l’obéissance vous le permet, car vous pouvez juger que nos contentements seront en cela réciproques2.

Mais il ne faut point perdre de temps ; commençons à parler de nos néophytes. Les premiers fondements de l’Église ont été jetés cette année à Miscou3 qui est une habitation de Français, seulement pour la traite des

2. Ce préambule, en dépit des retouches de l’éditeur, semble bien être celui de l’original. Mais il rappelle assez curieusement celui de la lettre du Ier précédent (lettre XCVI). On peut s’étonner aussi que, parlant de ses lettres de juillet, Marie de l’Incarnation ne fasse aucune mention de cette dernière. Les deux pièces données par L, l’une dans les lettres spirituelles , à la date du Ier septembre^ l’autre dans les lettres historiques, à celle du 30 suivant, ne proviendraient-elles pas d’un original unique, démembré, comme l’avait été déjà la lettre du 2 septembre 1641, pour satisfaire à la division bi-partite et arbitraire de la correspondance de la Vénérable Mère ? C’est bien possible. Si nous considérions le préambule de la première de ces deux lettres comme une interpolation de L, nous n'aurions nulle peine à les réunir en une seule pièce. Cependant, le fait d’écrire au même correspondant par des voies différentes et surtout par divers vaisseaux de la même flotte, devait entraîner des redites, plus ou moins volontaires, dans les lettres qui lui étaient adressées.. D’une analogie de pensée et de formule, nous ne saurions donc conclure avec assez de certitude à une origine identique. Nous traiterons donc les lettres des Ier et 20 septembre, comme deux pièces distinctes tout en conservant un doute sérieux sur leur autonomie primitive.

3. Par Miscou, on désignait deux petites îles, — mais surtout la plus étendue des deux, — situées dans le Golfe du Saint-Laurent, sur la côte du Nouveau- Brunswick, à l’entrée de la Baie des Chaleurs. Les Français y avaient établi « une habitation » en 1634 ou 1635. En même temps qu’un poste de traite, Miscou était une station de pêche, surtout pour la pêche de la morue. Les missionnaires étaient entrés à Miscou à la suite des pêcheurs et des marchands et s’y étaient fixés dès 1636. RJ de 1647 nous a conservé le souvenir des épreuves et des déboires de ces débuts (Q 76-77 ; C XXXII, 34-42). Un moment même, les Jésuites auraient pensé à abandonner ce poste (V p. 388). C’est seulement en 1642, que le P. André Richard, mieux servi par les éléments, put établir un contact permanent avec le» Sauvages de la région, ceux en particulier de la Baie des Chaleurs, qu’il appelait les Ristigouche. Ceux-ci le pressaient fort de passer chez eux et de s’y fixer à demeure. RJ 1642 (Q 43-44 ; C XXII, 238-244). A l’été de cette année 1643, André Richard avait répondu à leur appel, et les Sauvages lui avaient bâti une petite loge provisoire dans le lieu où ils s’assemblaient. Aidé par les générosités d’un bienfaiteur, bien connu de la Mission de la Nouvelle-France, Jacques de La Ferté, abbé de la Madeleine, il décidait même d’établir à dix-huit lieues de Miscou une résidence permanente. C’était à l’embouchure du Nepegigouit (le Nipisiguit d’aujourd’hui), dans un site qui deviendra plus tard Bathurst.

DE MARIE DE L’INCARNATION

pelleteries. A dix lieues au delà4, on a bâti une chapelle et établi une grande mission pour les Sauvages du côté du nord, qui ont été attirés à la foi par la conversation de nos sauvages Montagnais de Tadoussac5. Cette mission promet de grands fruits, car la matière est disposée. Ce lieu est à cent cinquante lieues d’ici, approchant de vous6.

Cent lieues en deçà7 est la mission de Tadoussac, où l’on a vu cette année des merveilles, un grand nombre de Sauvages, avancés de plus de vingt journées dans les terres, y étant venus pour se faire instruire, et ensuite pour se faire baptiser8. Ils ont des sentiments si religieux et font des actions si chrétiennes, qu’ils nous font honte et nous surpassent en piété. Ce sont les fruits du zèle de nos bons chrétiens sédentaires, car ils vont exprès de côté et d’autre pour gagner des âmes à Jésus- Christ. Toutes ces nations-là sont du côté du nord, et Tadoussac où ils s’assemblent, est à quarante lieues d’ici ou environ, tirant vers Miscou.

Sillery est à une lieue au-dessus de Québec, et nous tenons le milieu9. Nos Sauvages sédentaires sont là en

4. A dix lieues au delà, c’est-à-dire en partant de Miscou pour s’avancer dans les terres. Marie de l’Incarnation adopte le point de vue d’un observateur qui serait fixé à Miscou. D’après le P. Richard, le site de la résidence projetée sur le Nipisiguit était à dix-huit lieues de Miscou, et non à dix.

5. Les Sauvages de Miscou et des côtes de la Baie des Chaleurs se rendaient à chaque printemps à Tadoussac pour la traite. C’est là qu’ils avaient fait la rencontre des néophytes Montagnais et qu’ils avaient entendu leurs prédications.

6. C’est-à-dire, en partant de Québec dans la direction de la France. D’après le P. Vimont, il y avait cent trente lieues de Québec à Gaspé (RJ 1642. — Q 36 ; C XXII, 202-204). De Gaspé à Miscou, le Récollet Sixte Le Tac comptait à peu près 22 lieues (Histoire chronologique de la Nouvelle-France... Édit. Réveillaud, PP- 38-39)- Ces données feraient ensemble la somme de cent-cinquante lieues.

7. Cent lieues en deçà. Cette fois, si la copie de Lest fidèle, Marie de l’Incarnation raisonne comme de Québec. Mais elle ne donne qu’un chiffre approximatif, pour cent dix lieues, le chiffre exact.

8. « Quantité de petites nations circon voisines, » dit le P. Vimont. Nous en connaissons quelques-unes. C’étaient les petites tribus de langue montagnaise qui s’échelonnaient sur le bord oriental du lac Saint-Jean et la rive gauche du Saguenay : Nation du Porc-Epic, Betsiamites, Escoumains, et, plus haut et plus à l’est encore, les Papinachois.

9. « Une bonne lieue au-dessus de Québec » RJ 1638 (Q 17; C XIV, 204) ; « Deux petits lieues de Québec » RJ 1643 (Q 8 ; C XXIII, 302). Ailleurs encore : une lieue et demie. Le monastère que les Ursulines habitaient depuis déjà dix

CORRESPONDANCE

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