Lettres perdues
3. C’est la correspondante déjà connue de Marie de l’Incarnation. Cette même année, la Vénérable Mère lui écrira pour la remercier d’avoir accueilli sa nièce. Voir plus loin la lettre CXIII.
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m’a reçue en religion, et elle m’a tant fait de bien, que je puis bien la reconnaître pour ma véritable Mère. On m’a dit que, pour m’obliger, elle avait accepté cette charge, afin d’avoir elle-même le soin de cette enfant, laquelle certes doit appartenir à Dieu par beaucoup de titres. Elle n’est venue au monde qu’après un grand nombre de vœux, de prières et de bonnes œuvres pratiquées pour la demander à Dieu4. Elle a aussi été offerte à la sainte Vierge, qui, possible, la veut donner pour épouse à son Fils, après l’avoir retirée des tromperies du monde qui la lui voulaient ravir. Pour vous, si vous étiez tel que je vous souhaite, vous posséderiez le vrai dégagement que vous désirez, et par ce moyen vous seriez plus particulièrement à Dieu. C’est ce que je lui demande pour vous avec d’autant plus d’instance, que je vous vois en des dispositions toutes propres à ce dessein. Puisque vous vous êtes retiré de toutes les affaires du monde, qui ne sont que des épines propres à étouffer l’esprit de Dieu dans les âmes qui s’y portent avec empressement, quelle douceur ne serait-ce pas pour vous, après tant d’afflictions que sa providence a permis vous arriver ? Car ce ne sont pas des choses arrivées par hasard, ce sont des moyens qu’elle vous a envoyés par une douce sévérité, afin de vous détacher de tout, et de vous attacher à lui seul5. En quelque état que vous soyez, je vous supplie de vous souvenir de moi devant Dieu, puisque je n’ai point de plus grand contentement que d’être, et de me dire en lui, votre...
De Québec, le 16 août 1644.
4. Claude Guyart, sa mère, mariée aux environs de 1610, avait dû attendre la naissance de son premier enfant jusqu’en 1623. Celui-ci, un garçon, décéda presque aussitôt, comme on l’a noté plus haut. Deux ans et demi plus tard, Marie venait au monde à son tour. C’était le 7 décembre 1626; et elle faillit coûter la vie à sa mère (Voir la lettre du 14 septembre 1643, lettre XCVIII).
5. Dans une note marginale, L nous apprend que les vœux de Marie de l’Incarnation pour son correspondant furent exaucés, sans nous dire à quelle date (2).
CORRESPONDANCE
NOTES
(i) Le roman de Marie Buisson. — Dom Claude Martin nous l’a conté longuement, et à son ordinaire dans une prose incolore, sans noms ni dates. Son récit, volontairement imprécis, pourrait se résumer ainsi :
Dans sa quinzième année, la jeune Marie Buisson, qui savait faire valoir ses charmes et donnait dans la vue d’e beaucoup de jeunes gens de Tours, fut brusquement enlevée par un officier de la maison du roi. Transportée clandestinement dans un château de la contrée, elle en fut délivrée par une troupe de gens d’armes, que Claude Guyart, sa mère, avait levée et lancée à sa recherche. Bientôt après, l’affaire, sur laquelle on avait d'abord fait le silence, rebondissait, était évoquée devant le Parlement de Paris, et les coupables, condamnés, esquivaient à grand’peine le châtiment par la fuite. Quelques mois se passaient, Marie Buisson perdait inopinément sa mère, et se trouvait doublement orpheline, sans autre appui qu’un beau-père. Dans le même temps, son ravisseur, rentré en grâce, reprenait l’offensive. Cette fois, éclairé par ses premières expériences, il usait plus de la ruse que de la violence. La jeune fille s’était retirée chez un notable de Tours, son parent ; elle y semblait en sûreté. Gaston d’Orléans, frère du feu roi Louis XIII, que l’officier avait gagné à sa cause, l’en faisait sortir. Marie demandait alors abri aux Ursulines et réclamait la piotection de l’Archevêque. Mais le prétendant faisait intervenir la reine, qui abusée, elle aussi, et croyant que la jeune fille était vraiment la femme du plaignant, commandait au prélat de lui rendre la jeune Marie. Celui-ci, sachant le bon droit de sa protégée, et ne voulant pas par ailleurs s’aliéner la cour, tentait un accommodement. Mise en présence de son persécuteur, dans une des salles du palais épiscopal, Marie refusait énergiquement toutes ses avances. Elle rentrait aux Ursulines, où, craignant qu’à la fin son persécuteur ne l’emportât, elle prenait soudain, et sans autre vocation que le dépit, le parti de se faire religieuse. Elle mandait aussitôt sa résolution à la reine, qui donnait l’ordre qu’on la laissât en paix. Voir V pp. 483-488.
Les registres des paroisses de Tours, les lettres de Marie de l’Incarnation, les registres des arrêts du Parlement de Paris qui nous restent pour les années 1641-1643, — années présumées de l’affaire, — nous ont heureusement permis de suppléer au laconisme de Dom Claude Martin, et de jeter quelque lumière sur les faits qu’il nous rapporte. — Voir aux Archives Nationales, le Registre des actes du Parlement de Paris (grand criminel), de l’année 1642 : X2a 271 (n juillet). A . de La Guiolle et sa femme, Claude Guyart, contre Michel Moulin, sergent à cheval du Châtelet de Paris, appelant de la procédure extraordinaire et du décret de prise de corps décerné contre lui par le prévôt de Tours ; — X2a 1184 (23 juillet). Information faite à Tours pour A. de La Guiolle et sa femme, Claude Guyart, contre Honoré Berger, dit Grandilliers et complices ; — X2a 271 (6 août). Plainte de A. de La Guiolle et de sa femme contre Antoinette Péan, veuve d’André Berger ; — X2a 271 (2 août et 20 septembre). Arrêts pris dans l’affaire entre Antoine de La Guiolle, marchand, demeurant à Tours, et Claude Guyart, sa femme, veuve
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de feu Paul Buisson, ledit de La Guiolle, tuteur et protecteur de Marie Buisson, fille de feu Paul Buisson et de Claude Guy art, d’une part; et François Musset, écuyer, sieur du Pré, capitaine d’une compagnie de carabiniers, appelant de l’information et décret de prise de corps, décerné contre lui par le prévôt de Tours. — Dans l’inventaire dressé après le décès de Claude Guyart, on voit aussi mentionné « un sac dans lequel sont les papiers concernant l’instance criminelle poursuivie sous le nom du... sieur de La Guiolle, comme tuteur de... Marie Buisson, et (sa) femme, contre les sieurs de la Gandillière, du Pré,... etc. (Archives départementales d’Indre-et-Loire, E 254). Cette liasse qui nous aurait si vivement intéressés est perdue.
Reconstituée sur les indications fournies par toutes ces pièces et les recoupements qu’elles permettent, l’aventure de la jeune Marie Buisson n’est plus le conte gris de Dom Claude Martin. Nous pouvons l’imaginer dans ses grandes lignes.
Marie sortait à peine de sa treizième année. Elle était née à la fin de décembre 1628, et l’on était aux premiers mois de 1642. Un matin qu’elle allait à la messe, accompagnée d’une seule servante, un capitaine de carabiniers, François Musset, violemment épris de ses charmes, la fit enlever dans son carrosse et transporter dans un château voisin. Là, elle était confiée à la garde d’une « damoiselle, fort honnête pour sa personne », moins scrupuleuse sur l'honneur de son prochain, et qui n’oublia rien pour « la faire épouser ce gentilhomme, qu’elle disait incomparable en mérite et en belles qualités ». Nous pouvons reconnaître cette singulière «honnête damoiselle », dans l’Antoinette Péan, veuve de l’André Berger de X2a 271 (6 août). Les Péan, seigneurs de Malitourne, étaient une bonne famille de Tours ; l’un d’eux, Georges Péan, fut maire de la ville en 1667. Dom Claude Martin, qui écrivait en 1677, devait sans doute avoir quelques bonnes raisons de faire le silence sur les noms des acteurs d’une affaire si peu glorieuse. Pendant que la jeune captive n’avait que des dédains pour toutes les avances de la duègne et de son gentilhomme, Claude Guyart levait une troupe et se mettait en campagne à la recherche de sa fille. Dans cette battue des environs de Tours, « il arriva, dit Dom Claude Martin, des aventures fort considérables » ; mais, à notre grand regret, il les passe. A la fin, on découvre la retraite de la prisonnière. Siège du château ; capitulation de ses défenseurs, dont le chef pourrait être identifié avec cet Honoré Berger de X2a 1184 (23 juillet), fils ou beau-frère peut-être d’Antoinette Péan. Trop heureuse de ravoir sa fille, Claude Guyart laisse tout ce beau monde aller en paix, même le principal coupable, François Musset.
Quelques semaines se passent ; elle se ravise. L’a-t-on conseillée autrement ? Ou plutôt, à en juger par la suite, l’entreprenant carabinier, qui veut à tout prix posséder la fille, a-t-il fait de nouvelles tentatives ? Toujours est-il que le prévôt de Tours lance un décret de prise de corps contre Musset et un sergent à cheval du Châtelet, Michel Moulin, un de ses plus actifs complices. Les inculpés en appellent au Parlement de Paris, et l’affaire, portée au grand criminel, est jugée à la Chambre de la Tournelle. Pendant ce temps, Marie Buisson était aux Bénédictines de Beaumont-les-Tours, où l’Abbesse, Anne Babou II de la
Bourdaisière, était sa cousine ( Écrits I, p. 21 ; II, p. 481). Les 2 août et 20 septembre, les juges de la Tournelle déboutent Musset, qui a fait défaut, de son appel, mettent les époux de La Guiolle et leur fille sous la sauvegarde du roi, et ordonnent aux « religieuses et abbesse de Beaumont de rendre » Marie à sa famille. Cette dernière clause de l’arrêt donnerait à entendre que Marie était plus ou moins séquestrée chez les Bénédictines. Faudrait-il y voir une nouvelle manoeuvre de Musset et de sa bande ?
Ce qui va suivre ne nous est guère connu que par V et de maigres indications venant d’ailleurs. Les arrêts des 2 août et 20 septembre furent bientôt complétés par une sentence de condamnation contre Musset. Marie Buisson était venue à Paris, déposer devant les juges. « La fille comparut en (leur) présence (et) elle plaida elle-même sa cause avec tant de force et de courage qu’elle les ravit tous et gagna son procès en tout et partout. » Marie était une petite personne décidée : elle en a déjà donné des preuves, elle en fournira d’autres. Condamné avec ses gens, Musset n’a d’autre ressource que la fuite. C’était sur la fin de 1642.
Il ne tarde pas à obtenir sa grâce. Claude Guyart meurt sur ces entrefaites. Bonne occasion pour le peu chevaleresque gentilhomme, qui décide de profiter sans tarder de tous ses avantages. Pour déjouer ses menées, Marie s’est retirée chez un de ses parents, qui occupait une haute place dans la magistrature à Tours. Malheureusement pour elle, Musset a des protecteurs puissants. D’abord Gaston d’Orléans, dont il est peut-être l’un des familiers et qu’il a pu accompagner dans ses voyages à Tours ; dont il est en tout cas le voisin, car le prince réside au château de Blois, et Musset a sa gentilhommière dans le Vendômois. Musset fait des contes à Gaston. Il lui fait accroire que Marie est sa femme et qu’on la lui a enlevée injustement. Gaston commande au magistrat tourangeau qui la garde chez lui de la lui rendre. Celui-ci prend peur pour sa protégée, peut-être aussi pour lui. Sur son conseil, Marie en appelle à l’archevêque de Tours et se retire aux Ursulines. La pauvre enfant n’était pas au bout de ses ennuis.
Le prélat qui vient de succéder au vieux Bertrand d’Eschaux sur le siège de Tours, est un Bouthilier. Il a appartenu à la maison de Gaston d’Orléans, dont il fut l’aumônier, et son neveu, — celui qui va bientôt se convertir et rendre si fameux le nom de l’Abbé de Rancé, — est un des amis du prince. Gaston, que Musset ne lâche pas, écrit donc maintenant à Victor le Bouthilier. Mais l’archevêque, informé, ne se presse pas. Même, on peut croire qu’il refuse et que Gaston ne s’est pas obstiné. Cet échec ne décourage pas encore Musset. Une de ses soeurs, Marie, femme de Pierre d’Alès, sieur de Corbet, est dame d’honneur d’Anne d'Autriche. Elle a dû plaider devant la reine la cause de son frère. Abusée comme Gaston, Anne d'Autriche fait commandement à l’archevêque de renvoyer enfin la femme au mari qui la réclame. Bouthilier, ennuyé du tour que prend l’affaire, qui ne veut pas tromper la confiance de Marie, mais qui ne voudrait pas non plus déplaire trop à la cour, surtout dans une histoire d’amour, imagine de régler les choses par une entente à l’amiable entre les parties. Il ménage donc un rendez-vous dans son palais à Marie et à son prétendant. Il espère que Musset fléchira l’intransigeante jeune fille.
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En vain : sa petite diplomatie échoue. Marie, de plus en plus intraitable, rentre aux Ursulines. Là, pour avoir enfin la paix, elle annonce à la reine son dessein de prendre le voile. Musset, définitivement écarté, doit disparaître.
En elle-même et pour cette époque, — celle de la minorité de Louis XIV, temps d’anarchie dans les institutions et dans les mœurs, — l’aventure de Marie de Buisson pourrait n’être qu’un fait-divers de la passion amoureuse. Par ses à-côté les plus immédiats, elle touche à une histoire beaucoup plus large.
Les Musset ne sont pas de grands seigneurs. D’une noblesse ni très ancienne ni très relevée, leur nom était cependant bien connu dans le Vendômois. Entre 1570 et 1580, autant qu’on peut le préciser, Guillaume de Musset, seigneur de la Courtoisie et de la Bonaventure-au-Gué-du-Loir, avait épousé Cassandre de Peigné, fille de Cassandre Salviati, qui lui avait apporté le fief du Pré. La Bonaventure au Gué ! Qui ne connaît encore en France et au Canada ce refrain d’une très vieille chanson à boire, celle qu’on entendit pour la première fois au château de la Bonaventure, quand les seigneurs du lieu y recevaient à leur table Antoine de Navarre, le père du futur Henri IV ? Mais Cassandre ! souvenir plus illustre encore. Cassandre Salviati, n’est-ce pas pour les Ronsardisants la belle Cassandre, la dame amie des roseraies : « Mignonne, allons voir si la rose... » ?
Guillaume de Musset était déjà mort en 1592. De son mariage avec la fille de Cassandre Salviati, il avait eu deux fils, François Ier de Musset, qui héritait du Pré, et Charles de Musset, qui prenait la Bonaventure. Ce cadet devait être particulièrement cher aux Muses. Il sera l’arrière-grand-père de notre insigne Alfred de Musset.
Les Musset étaient huguenots. François, né en 1585, gentilhomme ordinaire de la chambre du roi, plus tard capitaine de carabiniers, épousa une huguenote comme lui, Marie Arnauld. C’était la fille d’Isaac Arnauld, conseiller d’Ëtat, la nièce par conséquent de l’avocat Antoine Arnauld et la cousine germaine des abbesses de Port-Royal Angélique et Agnès, et du docteur de Sorbonne, qui tous commençaient de devenir célèbres. Les Arnauld, d'origine calviniste, étaient rentrés dans l'Église. Seul, Isaac était resté fidèle à la réforme. Les anciens amis de Port-Royal ont peu parlé de cet hérétique. Par lui, cependant, François de Musset entrait dans la famille qui allait remplir tout le XVIIe siècle du bruit de son nom.
François Ier de Musset mourut en 1635, au siège de Philipsbourg. Il y fut assassiné dans une révolte de troupes mercenaires. Marie Arnauld, sa première femme, lui avait donné trois enfants : François II de Musset, qui lui succéda dans la possession de la terre du Pré et dans la charge de capitaine de carabiniers ; Marie, qui fut, comme on l’a dit, dame d’honneur d’Anne d’Autriche, et Anne qui épousa Jacques de Sorbier.
Né peu après 1611, François II de Musset est notre mousquetaire. Il avait de vingt -cinq à trente ans lors des exploits de sa passion sur les bords de la Loire. Malchanceux dans ses premières amours, il épousa, entre 1644 et 1650, Marie Hurault de l’Hôpital, fille de Philippe et de Jacqueline Lalemant. Fut-il
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heureux dans cette alliance avec une noble maison ? L altière petite bourgeoise dont les grâces tourangelles lui avaient tourné la tête, s’efEaça-t-elle enfin de son souvenir ? Il mourut sans postérité en 1653, et le 26 juin de cette même année, on l’inhuma dans l’église du Pré.
A peu près dans les mêmes années, Paris et la cour devaient s’émouvoir de l’enlèvement d’une jeune veuve, Mme de Miramion, une autre tourangelle. Bussy- Rabutin, le cousin de Mme de Sévigné, allait être le piteux héros de l’aventure. Par lui, autant que par le grand nom et les charités inépuisables de Mme de Miramion, elle est entrée dans l’histoire. Celle de Marie Buisson, par son pittoresque et par tous les souvenirs auxquels elle se lie, devrait bien aussi y avoir sa place. Si l’audace d’un capitaine de carabiniers avait réussi, une nièce de Marie de l’Incarnation ne serait-elle pas devenue la parente des Mères Angélique et Agnès, l’arrière-grand’tante d’Alfred de Musset, et la femme du petit-fils de la belle Cassandre ?
(2) Le destinataire de la lettre du 16 août 1644. — A la manière dont Marie de l’Incarnation parlait de ce personnage dans sa lettre du 14 septembre 1643, on pouvait croire qu’elle ne lui était rien. Après la note de L, on ne peut douter qu’elle ne lui fût apparentée. C’était probablement par sa mère, Jeanne Michelet. De ce côté, elle touchait à la noblesse. Sur les Guyart, nous n’avons aucun renseignement, comme nous le dirons en son lieu.
Nous venons de voir qu’avant de demander asile aux Ursulines pour fuir les recherches de François de Musset, Marie Buisson s’était retirée 0 chez l’un des premiers magistrats de la ville », ou, comme le dit encore Dom Claude Martin, <t un juge ». Ce signalement est un peu vague. Tel quel, il conviendrait assez à un procureur au siège présidial de Tours, Urbain Conseil, dont le nom est mêlé à ceux des Guyart sur les registres de catholicité des paroisses de Tours, et surtout que nous retrouvons dans un acte du 6 mars 1 646 relatif aux héritages de Marie Buisson (Archives départementales d’Indre-et-Loire. Fonds non inventorié des Ursulines de Tours). Mais le correspondant de Marie de l’Incarnation était plus haut placé dans la magistrature, du moins si l’on s’en fie aux marques de respect que la Vénérable Mère lui prodigue. Les registres baptistaires de l’ancienne paroisse de Sainte-Croix de Tours nous offrent le nom d’un personnage qui répondrait assez bien à l’idée qu’elle nous en donne : celui de Jean Michelet.
Le 9 juillet 1633, en effet, « noble Jean Michelet, conseiller du roi, lieutenantcriminel en l’élection de Tours », fait baptiser son fils Jean. Nouvelles mentions du même noble Jean Michelet pour le baptême de ses autres enfants, garçons et filles, dans les années 1636, 1638, 1639, 1641, 1643, 1644. Les parrains sont des membres du Corps de Ville, des magistrats, des bourgeois et des gros marchands. On y relève même des noms qui figurent sur le Registre des Bienfaiteurs des Ursulines de Québec.
Jean Michelet n’est mentionné sur aucun autre registre paroissial de Tours, avant 1633. On ne connaît ni son père ni sa mère, et pas davantage l’année de sa naissance. Les livres de comptes de la ville de Tours donnent pour les années 1591 et 1597 un Paoul Michelet, maître boulanger, chargé de la four-
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niture de petits pains et de « choines » aux maire et échevins, lors de certaines reunions. Ce Paoul Michelet pourrait bien être le même qu’un Paoul Michelet de Saint-Saturnin, dont la femme, Claude Simon, fut le 21 décembre 1592, marraine de Claude Guyart, la mère de Marie Buisson. Mais si, comme il est possible, ces deux Paoul Michelet n’en font qu’un, rien ne nous dit cependant que noble Jean Michelet fût son fils.
Nous ignorons aussi en quelle année Jean Michelet acheta sa charge de lieutenant-criminel. Sa situation de fortune le distinguait dans sa parenté : la charge de lieutenant -criminel valait à Tours au XVIIe siècle 60.000 livres ; elle donnait rang parmi les notables de la cité. De fait, Jean Michelet fut échevin de Tours. Cette qualité lui conférait le droit de prendre le titre d’écuyer. Il vivait encore à la fin de 1667. Le 15 décembre de cette année, on le voit comparaître devant les officiers du roi chargés de vérifier les titres de noblesse dans la généralité de Tours. A cette époque, il avait cédé toutes ses charges. Le procès-verbal de comparution le désigne comme « ci-devant conseiller du roi et lieutenant-criminel en l’élection de Tours, ancien échevin de ladite ville » (Abbé Em.-L. Chambois et Paul de Farcy, Recherche de la noblesse dans la généralité de Tours en 1666. Mamers, MD CCC XCV). Mais depuis combien de temps avait -il pris sa retraite ?
Sa parenté avec Marie de l’Incarnation ne pouvait guère être que celle de cousin au second ou même au troisième degré. Parenté encore assez proche. Si les formules de déférence s’expliquent par le rang social du correspondant, le ton général de la lettre montre que la Vénérable Mère le connaissait bien, et qu’elle pouvait lui donner un conseil, voire une direction. Un fait de sa vie, rapporté par Dom Claude Martin, nous porterait un pas plus avant dans la conjecture. Dans des années qui ne peuvent guère être que celles qui ont précédé immédiatement son entrée aux Ursulines, on la voit intervenir activement près des magistrats de Tours, en faveur d’un bourgeois de la ville incarcéré sous l’inculpation d’assassinat, prendre en mains sa cause qui semblait désespérée, lasser même la patience des juges et du peuple, faire enfin contre vents et maiées la preuve de l’innocence de son client, et obtenir son élargissement. Evidemment le zèle de la justice donne toutes les audaces. Des relations d’amitié et surtout de parenté nous aideraient mieux encore à comprendre sinon l’intervention de la Vénérable Mère dans cette affaire, du moins son insistance. Et tout serait clair, si Jean Michelet, déjà lieutenant -criminel, lui était apparenté.
Comme lieutenant-criminel, — il l'était encore dans les années 1642-1643, — Jean Michelet eut certainement à connaître de l’affaire de l’enlèvement de Marie Buisson.
Nulle conclusion ferme ne saurait se dégager de tous ces rapprochements. On peut du moins y asseoir une conjecture assez plausible : celle qui ferait de noble Jean Michelet, écuyer, conseiller du roi, lieutenant-criminel en l’élection de Tours, le protecteur de Marie Buisson, sa petite cousine, le correspondant de Marie de l’Incarnation des années 1643-1644 et le destinataire de la lettre du 16 août 1644.