‹ Écrits spirituels et historiquesChapitre 200 sur 239 · Particulièrement, en détail · texte numérisé non relu

Particulièrement, en détail

8. Ces conduites n’étaient pas seulement les tortures phy: iques et morales de la captivité. Plus tard, Jogues devait diie aussi un mot des angoisses spirituelles par où il y avait eu à passer. RJ 1647 (Q 29 ; C XXXI, 72).

9. La Relation de 1643, complétée en France en 1644, avait donné un premier aperçu de la passion du P. Jogues, d’après les renseignements fournis en juin au P. Buteux par des captifs Hurons évadés (Q 63-64 ; C XXIV, 278-282). Claude Martin, comme tous les autres lecteurs de France, avait eu connaissance de ces pages, avant qu’elles parvinssent à Québec. Marie de l’Incarnation n’ajoute donc rien à ce qu’il devait savoir déjà. L’intérêt de sa lettre est de confirmer par avance, grâce aux informations de première main, qu'elle tenait du héros lui-même, le récit plus ample qu’allait donner, après le martyre de Jogues, RJ 1647. Faute de temps, elle ne fait que résumer à grands traits. De tous les supplices qui remplirent les douze mois de captivité du missionnaire, elle n’en retient que quatre : la bastonnade, l’exposition sur les estrades à l’entrée des villages iroquois, la mutilation des mains et la suspension par les bras. Ces tortures furent infligées au P. Jogues dans le mois qui suivit sa capture, du 2 au 22 août, et plus particulièrement du 14 au 22 de ce mois.

CORRESPONDANCE

Après des bastonnades épouvantables qui le firent ressembler à un monstre qu’on laissa pour mort 10, après lui avoir coupé deux doigts et brûlé et mordu les autres* 11, on le promena nu de village en village, de théâtre en théâtre12. Dedans une grande assemblée, on le pendit en l’air par les deux gros des bras à deux grands pieux fort élevés avec des cordes d’osier si serrées qu’il ne se pouvait davantage13. Il fut si longtemps en ce tourment qu’il lui fut plus grand et plus sensible que tous les autres par la pesanteur de son

10. Pris le 2 août, Jogues et ses compagnons furent embarqués sur des canots, et par la rivière des Iroquois, le lac Champlain et le lac George, conduits chez leurs vainqueurs. Dans la traversée du lac Champlain, les prisonniers firent rencontre d’un parti d’Iroquois qui se dirigeaient vers le Saint-Laurent et les territoires des Hurons et des Algonquins. « Ils nous accueillirent, écrit Jogues, avec le préjugé qu’il faut préluder à la guerre par la cruauté et que celle-ci est la mesure du succès de l’autre. » C’est là, dans une île du lac, qu’eut lieu la première des bastonnades dont parle Marie de l’Incarnation.

11. La mutilation des mains se renouvela plusieurs fois. D’après ses récits, Jogues n’eut qu’un doigt coupé, le pouce gauche, mais tous les autres avaient été horriblement mâchés et broyés avec les dents, disloqués et brûlés, dégarnis de leurs ongles. Les deux index avaient été sectionnés. Peut-être l’amputation de l’un d'eux avait-elle été plus tard jugée nécessaire.

12. Le 10 août, les captifs débarquaient à la pointe sud du lac George. Là s’achevait leur navigation. Quatre journées de marche leur restaient pour atteindre la rivière des Mohawks, qui coule perpendiculairement à l’Hudson, dans lequel elle se jette au-dessus d’Albany. Cette rivière traversée, ils se trouvaient chez leurs vainqueurs, la nation iroquoise des Agniers ou Mohawks. Les Agniers se répartissaient en trois bourgs, Ossernenon, Andagaron et Teonnontogen, échelonnés de l’ouest à l’est sur la rive sud de la rivière des Mohawks et sur une ligne de sept à huit lieues. Chacun de ces bourgs était situé sur une éminence, au pied de laquelle s’élevait une estrade ou échafaud, où les Iroquois exposaient leurs captifs à la vue et aux coups de toute la population. D’ordinaire, les prisonniers n’étaient exposés qu’au premier village où ils entraient, et les anciens décidaient immédiatement de leur sort. Mais c’était la première fois que les Iroquois s’emparaient d'un missionnaire, «d’une robe noire». Ils voulurent que toute la nation jouît de leur triomphe.

13. Parvenus le 14 août, veille de l’Assomption, vers trois heures de l’aprèsmidi, à Ossernenon, les prisonniers furent exposés sur l’échafaud toute la soirée et toute la matinée du lendemain jusqu’à midi, soumis pendant ce temps aux tortures les plus raffinées. Le jour même de l’Assomption, ils étaient menés à Andagaron, distant de deux lieues, où le supplice de l’exposition recommença aussitôt. Deux jours plus tard, le 17 ou le 18 août, ils étaient conduits à Teonnontogen, où la même scène se reproduisit avec les mêmes cruautés. C’est là qu’eut lieu la torture de la suspension. Dans sa plus extrême violence, elle ne dura qu’un quart d’heure. Délivré par un Sauvage étranger à la tribu, un Iroquois d’une autre nation peut-être, Jogues n’en demeura pas moins attaché au sol toute la nuit.

DE MARIE DE L’INCARNATION

corps avec ses liens si serrés. On le resserra de nouveau quand on vit que cela augmentait son tourment. Un barbare d’un autre village fort éloigné ne put souffrir cela et par une compassion naturelle le délia, lorsqu’il était presque mort. Voyez ce que Dieu fit à cet homme pour récompense. Après tous les tourments du Père, les Iroquois le donnèrent à une famille qui en prit soin14 et eut de l’affection pour lui15 (c’est-à-dire qu’ils ne lui faisaient point de mal, et lui permettaient de prier Dieu, — ils appellent cela magie, et un Français qui accompagnait le Père a été martyr pour cela16). Donc ces gens menaient le Père partout où ils allaient 17, et par ce moyen, il baptisait tous les enfants malades et les grands18 aussi. Ainsi il envoyait beaucoup d’âmes dans le ciel. Faisant voyage, il passa par le village de cet homme qui l’avait délié, et sans penser à lui, entra dans sa cabane pour voir à son ordinaire s’il n’y avait point quelque bien à faire. En sortant, ce pauvre homme était dans un coin qui l’appela et lui

14. De Teonnontogen, le 20 ou 21 août, le P. Jogues et ses compagnons furent ramenés à Andagaron. Là, le 22, les Iroquois, ne pouvant se mettre d’accord sur son sort, lui laissèrent provisoirement la vie sauve, mais comme « esclave de la nation » et non sans lui avoir auparavant arraché les derniers ongles. Ils le confièrent alors à ceux des leurs qui l’avaient fait prisonnier, et ceux-ci le conduisirent à Ossernenon, leur village, lieu d’où huit jours plus tôt était partie la tragique promenade. Celle-ci avait rempli toute l’octave de l’Assomption, du 14 au 22 août. Dans chacun des villages où l’on s’était arrêté, un néophyte Huron avait été torturé et brûlé vif. Sur le chemin du retour cependant, le supplice de l’exposition ne fut pas renouvelé.

Des trois bourgs iroquois où les prisonniers furent promenés, Teonnontogen, le plus à l’ouest et le plus considérable, fut détruit par les Français en 1666, comme nous le verrons plus loin. Andagaron a disparu sans laisser de traces. Ossernenon, à dix ou douze lieues à l’ouest de la colonie hollandaise, a pu être identifié de nos jours avec un site des environs d’Auriesville, à quelque distance de Schenectady. C’est là qu’en 1646, le P. Jogues allait consommer son martyre.

15. Par humilité, le P. Jogues avait passé légèrement sur les longues souffrances de sa captivité. Ce n’est seulement que sur la fin de son séjour chez les Iroquois qu’un très relatif adoucissement avait été apporté à son sort. Mais il demeurait toujours à la merci de l'humeur du premier venu.

16. René Goupil, l'un des saints martyrs canadiens. Voir plus haut la lettre CI et la note 21.

17. Pour s'en faire un trophée dans les nations qu’on traversait. RJ 1647 (Q 32 ; C XXXI, 88).

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