A cela, à leur apprendre cela
61. L : Mais bien à leur enseigner solidement les commandements de Dieu et de l’Église, les points et les mystères de notre foi, les prières et les pratiques de notre religion, comme sont le signe de la croix, l’examen de conscience et autres semblables actions de piété.
DE MARIE DE L’INCARNATION
qui font cas des plus petites choses, et lorsqu’ils sont tombés, ils font des pénitences publiques avec une grande humilité. En voici un exemple. Les Sauvages n’ont point d’autre boisson que du bouillon de leur chaudière à sagamité, soit de chair ou de blé d’Inde ou d’os bouillis ou d’eau. Les Français leur ayant fait goûter de l’eau-de-vie ou du vin, ils le trouvent fort à leur goût 62, mais il ne leur en faut qu’une fois pour les rendre comme fols et furieux. La cause de ceci est qu’ils ne mangent que des choses douces, et jamais de salures 63. Cette boisson les tue ; c’est ce qui a obligé Monsieur notre Gouverneur à faire défense, sur peine de grosses amendes, aux Français de leur en donner ou traiter. Néanmoins, à l’arrivée des vaisseaux, il n’est pas possible d’empêcher les matelots de leur en traiter en cachette64. Les anciens Sauvages et les jeunes de leurs familles ne font point cela, ni ceux qui sont bons chrétiens, seulement la jeunesse. Il est arrivé cette année que quelques-uns se sont enivrés. Les anciens avec les Pères de cette Mission les ont condamnés à certain nombre de peaux de castor, pour être employées à acheter de quoi parer la chapelle, en outre d’être trois jours sans entrer dans l’église et aller deux fois, de jour, faire les prières à la porte, les innocents aussi
62. L : et de Veau de vie ; ils ont trouvé cela tellement à leur goût, qu’ils le préfèrent à toute autre chère, mais le mal est que quand ils en peuvent avoir, il ne leur...
63. L : des choses douces, n’ayant aucun usage ni connaissance du sel.
64. Le problème de la traite des boissons fortes aux Sauvages se posa aux Français dès la rentrée de la France au Canada, en 1632. Il ne devait malheureusement jamais recevoir de solution définitive. Trop d’intérêts opposés étaient en présence : ceux du commerce, — non de la colonisation, — étaient en conflit avec ceux de la religion et de la simple humanité ; ils l’emportèrent trop souvent. L’eau-de-vie ne fut-elle pas un des agents les plus actifs de l’extinction des tribus indiennes dans l’Amérique septentrionale ? Plus répandu dans les colonies anglaises, le mal fut universel. C’est à Champlain que remonte la première ordonnance contre la vente des boissons enivrantes. Elle suivit de très près son débarquement à Québec. Le texte ne nous en a pas été conservé, mais la mention nous en reste dans RJ 1633. Montmagny continua la politique de Champlain. Malgré les défenses du gouverneur, le mal gagnait toute la colonie, depuis Miscou jusqu’à Québec même, en passant par Tadoussac. RJ 1642 (Q 43 ; C XXII, 240-242), RJ 1643 (Q 36; C XXIV, 140-142). Le 9 juillet de cette année 1644, Montmagny avait dû promulguer un nouvel arrêt réitérant les défenses et les sanctions des années précédentes.
CORRESPONDANCE
bien que les coupables, afin de leur aider à obtenir miséricorde et apaiser Celui qui a tout fait65. D’autres font une confession publique dans l’église des Français et disent leurs fautes tout haut ; d’autres jeûnent trois jours au pain et à l’eau. Comme ils font peu tels excès, aussi ces pénitences sont rares.
Il est des Sauvages comme des Français. Il y en a de plus ou moins dévots les uns que les autres, mais, universellement parlant, ils sont plus dévots que les Français. On ne les met pas pourtant en la bourgade des Français, crainte qu’ils n’en imitent d’aucuns, quoiqu’ils66 soient assez sages dans ce pays, mais les Sauvages ne sont pas capables de la liberté française quoique honnête67.
Madame notre fondatrice, qui est zélée au dernier point, a été cette année visiter la Mission de Tadoussac 68, à trente-cinq lieues d’ici69, où les chrétiens mènent une vie très exemplaire. Plusieurs ont encore été baptisés. Là, se sont trouvés quantité de Sauvages que les nôtres ont trouvés bien loin dans les bois, instruits
65. Épisode de la mission de Tadoussac. Voir RJ 1644 (Q 64-65 ; C XXVI, 146-148). Voir aussi la lettre CV. L’un des missionnaires de Miscou, en 1642, le P. Richard, rapporte ainsi la cause profonde de la passion des Sauvages pour les boissons enivrantes : « Les Sauvages m’ont dit souventes fois qu’ils n’achetaient pas nos boissons pour aucun goût qu’ils y trouvassent ni pour aucune nécessité qu’ils en eussent, mais simplement pour s’enivrer, s’imaginant dans leur ivresse qu’ils sont des personnes de considération, prenant plaisir à se voir redouter de ceux qui ne goûtent point de ce venin. » RJ 1642 (Q 44 ; C XXII, 242).
66. Ils, les Français. — C’est cette crainte, séi ieusement motivée, qui avait amené les Jésuites à grouper leurs néophytes dans des résidences séparées. Leur but était de les soustraire à toute influence pernicieuse et de faire leur éducation pour leur entrée dans la vie civile. La réduction de Sillery s’inspirait au fond des mêmes principes que les réductions du Paraguay.
67. Cette liberté « française » était réglée par la raison et la tradition. C’était le fruit d’une longue civilisation. Les Sauvages étaient encore trop neufs pour se reconnaître au milieu des divers principes et des interprétations prudentes qui dirigent l’activité morale. Liberté, même bien entendue, même « honnête », était pour eux synonyme de licence et objet de scandale. Ils ne pouvaient rester dans la mesure. — R imprime : quoique honnêtes. En rapportant l’adjectif honnête à Français et non à liberté, il interprète et commet un contresens.