CXII. — A SON FILS
Bibliothèque Nationale, Ms. 19661 (f. fr.), fol. 107-108. — L pp. 64-65, Lettre spirituelle XXXV. — R LXIII.
Jésus, Marie, Joseph.
Mon très cher et bien-aimé fils.
Il ne m’est pas possible de laisser passer aucune occasion de vous écrire que je ne me donne la satisfaction de le faire. En voici une d’un très honnête gentilhomme, lieutenant de M. le Gouverneur de la Nouvelle-France, un de nos meilleurs amis1. Il m’a promis de vous voir, car il tâche de m’obliger en tout ce qu’il peut. Vous le prendrez pour un courtisan, mais sachez que c’est un homme d’une grande oraison et de grande vertu. Sa maison qui est proche la nôtre2 est réglée comme une maison religieuse. Ses deux filles sont nos pensionnaires3, qui sont deux jeunes damoi-
Lettre CXII. — 1. Pierre Le Gardeur, sieur de Repentigny, gentilhomme normand, était né vers 1608. Il était passé dans la Nouvelle-France en 1636, avec la flotte qui amenait à Québec le successeur de Champlain dans le gouvernement de la colonie, le chevalier de Montmagny. Il était accompagné de sa femme et de ses enfants, de sa mère, alors veuve, de son frère, Charles de Tilly, de sa sœur Marguerite et du mari de celle-ci, Jacques Le Neuf de la Potherie. La compagnie atteignait le chiffre de quarante-cinq personnes. RJ 1636 (Q 3 ; C VIII, 220). Dans un acte passé à Québec le 23 novembre 1641, devant le notaire Guillaume Tronquet, où M. de Puiseaux fait donation de son manoir de Saint-Michel au sieur de Maisonneuve, Pierre de Repentigny, qui figure comme témoin, est qualifié d’écuyer. Après le gouverneur, Repentigny était avec Maisonneuve le personnage le plus distingué de la colonie. Sa famille tint une grande place dans l’Amérique du Nord. On a paru douter que Repentigny ait été le lieutenant de Montmagny. Le texte de Marie de l’Incarnation est formel.
2. Dans l’acte du 23 novembre 1641 cité ci-dessus, Repentigny est donné comme « demeurant dans la banlieue dudit Québec ». Sa maison paraît avoir été hors de l’enclos, sur le plateau.
3. Marie-Madeleine et Catherine, toutes deux nées en France. La première devait épouser en 1646 Jean-Paul Godefroid, né à Paris, fils d’un membre de
CORRESPONDANCE
selles qui ont sucé la vertu avec le lait de leur bonne mère qui est une âme des plus pures que j’aie connues* * * 4. Je vous dis tout ceci, mon très cher fils, afin que vous honoriez ce bon gentilhomme5, et pour vous faire voir qu’il y a de bonnes âmes en Canada. Il passe en France pour les affaires du pays et de la colonie française6. En quête de7 tout ce qui se passe de par deçà, il vous dira tout. Comme nous prenons conseil de lui en nos affaires, par une occasion, il a eu permission du R. P. Supérieur de la Mission d’entrer dans notre monastère : il vous [en] dira des nouvelles, si vous le désirez 8.
Mon bon et très cher fils, voilà qu’on va lever l’ancre. Je ne puis pas vous dilater mon cœur, selon mon souhait. Je suis extrêmement fatiguée de la quantité de lettres que j’ai écrites. Je crois qu’il y en a la valeur de plus de deux cents9 : il faut faire tout cela dans le temps que les vaisseaux sont ici, avec toutes nos
la Compagnie des Cent Associés ; la seconde, Charles d’Ailleboust, sieur des
Musseaux, neveu de Louis d’Ailleboust qui succéda à Montmagny dans le gouver¬
nement de la Nouvelle-France.