X. — A Dom Raymond de St-Bernard
L pp. 3 15-3 17, Lettre historique I.
Mon très Révérend Père,
Comme je ne vous puis rien cacher des grâces que Notre-Seigneur a la bonté de me faire, je vous dirai avec ma simplicité ordinaire, qu’il y eut un an aux fériés de Noël, cinq ou six jours avant que ma Mère Ursule et moi entrassions au noviciat pour en prendre la direction, que je me trouvai fortement unie à Dieu* 1. Là-dessus, m’étant endormie, il me sembla qu’une compagne 2 et moi, nous tenant par la main, cheminions en un lieu très difficile. Nous ne voyions pas les obstacles qui nous arrêtaient, nous les sentions seulement. Enfin,
Lettre X. — A l’origine de sa vocation missionnaire Marie de l’Incarnation, dans la Relation de 1654, place un songe prophétique et un ravissement où le Canada lui fut représenté « avec le commandement exprès d’y aller bâtir une église à Jésus et à Marie » ( Écrits II, p. 303). Jusqu’ici la Vénérable Mère n’en a fait aucun état dans sa correspondance avec Dom Raymond. V nous assure qu'en effet, elle garda d’abord le silence sur cette faveur, se soumettant « à une conduite ordinaire, (et) voulant que sa vocation fût examinée par des personnes sages et éclairées, selon les règles que Dieu a établies dans l’Église » (V p. 332). Nous savons du reste que Marie ne mit jamais en avant ses lumières extraordinaires pour obtenir de ses directeurs une décision conforme à ses sentiments ( Écrits II, p. 420). Elle applique ici ce principe de conduite qu’elle s’était fixé depuis plusieurs années déjà. La confidence qu’elle se décide enfin à faire à Dom Raymond des signes miraculeux qu’elle possède de sa vocation est donc postérieure aux déclarations des lettres précédentes et au jugement que Dom Raymond avait déjà porté sur l’état qui lui avait été soumis. L fait de cette lettre la première de sa série historique, et il n’y a aucun inconvénient à cela, puisque les lettres historiques qui suivent sont toutes postérieures à 1635. Mais il suffit de se reporter à V, comme nous venons de le faire, pour s’assurer que la date de 1633 donnée par L est manifestement inexacte. D’ailleurs la lettre va immédiatement rappeler des faits qui n’ont pu se produire, au plus tôt, avant la fin de 1633 et le début de 1634. A cette époque, Marie de l’Incarnation n’avait pas encore communiqué de sa vocation au Canada avec Dom Raymond. C’est trop clair à la simple lecture de la lettre du 20 mars 1635. On ne peut que s’étonner que l’éditeur Richaudeau, ait aveuglément suivi ici l’erreur de L (x).
1. Les jours dans l’octave de Noël, du 26 au 31 décembre. Marie de l'Incarnation avait fini son noviciat: cela ressort du contexte. Nous sommes donc reportés, puisque sa profession datait du 25 janvier 1633, à l’octave de Noël 1633, comme première date possible.
2. Marie de l’Incarnation reconnaîtra plus tard dans cette inconnue Madame de la Peltrie, la future fondatrice temporelle des Ursulines de Québec, et par conséquent sa collaboratrice dans l’établissement de leur monastère et de leur séminaire.
CORRESPONDANCE
nous eûmes tant de courage que nous franchîmes toutes ces difficultés, et nous arrivâmes en un lieu qui s’appelait La Tannerie 3, où l’on fait pourrir les peaux durant deux ans pour s’en servir après aux usages où elles sont destinées. Il nous fallait passer par là pour arriver à notre demeure.
Au bout de notre chemin, nous trouvâmes un homme solitaire4, qui nous fit entrer dans une place grande et spacieuse, qui n’avait point de couverture que le ciel. Le pavé était blanc comme de l’albâtre, sans nulle tache, mais tout marqueté de vermeil. Il y avait là un silence admirable. Cet homme nous fit signe de la main de quel côté nous devions tourner, car il n’était pas moins silencieux que solitaire, ne nous disant que les choses qui étaient nécessaires absolument. Nous aperçûmes à un coin de ce lieu un petit hospice ou maison5 fait de marbre blanc, travaillé à l’antique, d’une architecture admirable. Il y avait sur le toit une embrasure faite en forme de siège sur lequel la sainte Vierge était assise, tenant le petit Jésus entre ses bras. Je fus la plus agile à m’élancer à elle et à étendre les bras, qui s’étendaient jusqu’aux deux extrémités de la loge où elle était assise6. Ma compagne, cependant, demeura
3. Aucune identification possible de ce lieu. Nous devons y voir une allusion symbolique au principal commerce du Canada à cette époque, celui des fourrures. Une métonymie.
4. Saint Joseph lui-même d’après l’interprétation de Marie de l'Incarnation (Écrits II, p. 324). Champlain et les Récollets avaient en 1624 choisi le saint Patriarche pour patron de la Nouvelle-France. A ce titre, il était le gardien officiel du pays. L p. 307, dans une note marginale, nous apprend que M. de Bernières, qui fut l’agent d’affaires de Mme de la Peltrie et le procureur des Ursulines de Québec ( Écrits II, pp. 339-352, 359), aimait à se reconnaître dans ce guide anonyme des deux voyageuses. Dom Claude Martin y voyait aussi l’Ange gardien du Canada. Nous nous en tenons au sentiment le plus autorisé, celui de la Vénérable Mère.
5. Hospice au sens large d’abri pour voyageurs et pèlerins, non dans l’acception de plus en plus restreinte qu’il a prise plus tard d’établissement de charité pour les pauvres et les malades. D’ailleurs la Mère de l’Incarnation ajoute, à supposer que l’explication soit de sa main, ou maison. Plus bas, et dans sa Relation de 1654 elle dira église.
6. Cet hospice n’était qu’un édicule, une miniature d’édifice presque, le symbole sans doute de l’église paroissiale que Champlain venait de faire construire cette même année 1633 sur le plateau de Québec, sous le vocable de Notre-Dame de Recouvrance, le symbole aussi de la protection de la Reine du ciel sur la Nouvelle-France .
DE MARIE DE L’INCARNATION
appuyée en un lieu qui était à côté, d’où néanmoins elle pouvait voir facilement la sainte Vierge et son petit Jésus. La situation de cette maison regardait l’Orient. Elle était bâtie dans un lieu fort éminent7, au bas duquel il y avait de grands espaces, et dans ces espaces une église8 enveloppée de brouillards si épais que l’on n’en pouvait voir que le haut de la couverture, qui était dans un air un peu plus épuré.
Du lieu où nous étions, il y avait un chemin pour descendre dans ces grands et vastes espaces, lequel était fort hasardeux pour avoir d’un côté des rochers affreux et de l’autre des précipices effroyables sans appui ; avec cela, il était si droit et si étroit qu’il faisait peur seulement à le voir9. La sainte Vierge jetait les yeux sur ce lieu si affligé, et moi cependant je brûlais de désir de voir la face de cette Mère de la belle dilection10, car je ne lui voyais que le dos* 11. Comme j’étais en ces pensées, elle tourna la tête vers moi, et me montrant son visage avec un souris ravissant, elle me donna un baiser. Elle se retourna aussi vers son petit Jésus, lui parlant en secret, comme si elle eût eu des desseins sur moi. Elle fit le même12 par trois fois. Ma compagne qui avait déjà fait
7. Le site de la scène est le plateau du promontoire de Québec, alors encore recouvert de la forêt primitive. Un premier défrichement y avait été exécuté sous les ordres de Champlain. Dans les éclaircies s’élevaient le Fort Saint-Louis, résidence du gouverneur, le Magasin ou entrepôt général des Cent Associés et Notre-Dame de Recou vrance. Du promontoire, comme d’un belvédère naturel, on domine en effet un vaste paysage, fermé au nord par la chaîne des Laurentides.
8. On pourrait penser à Notre-Dame des Anges, la résidence des Jésuites, dans la vallée, au pied du promontoire, sur le Lairet. Mais il s'agit bien plutôt du symbole de la nouvelle chrétienté du Canada, encore noyée dans les ténèbres du paganisme environnant.
9. Un raidillon où l'on pourrait reconnaître l’actuelle Côte de la Montagne, malgré les transformations et les aménagements qu’elle a subis avec le temps.
10. Nom donné à la sainte Vierge d’après un passage de l'Ecclésiastique, xxiv, 24.
11. Marie de l’Incarnation avait accédé à l’esplanade du sommet du promontoire de Québec, comme une personne qui y serait montée du fleuve, c’est-à-dire de l’est. Dans sa Relation de 1654, elle écrit qu’elle voyait la petite chapelle symbolique « à main gauche ». Cet édicule s’élevait donc à l’angle sud-ouest de l’esplanade. Le chevet regardait l’est, c’est-à-dire le Saint-Laurent, la façade ouvrait sur le pays. Marie de l’Incarnation embrassait alors l’édifice de biais, du chevet à la façade, et c’est pourquoi, la Vierge lui apparaissait de dos.